#ConfinementJour10 – Partage de lecture du roman ” 2152 ” – Chapitres 25, 26 et 27

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

 

2152

Première période
« Que la fête commence ! »

Le module mouche

 

Rita Keerk les emmena tout d’abord à l’extrémité de la cellule C6. C’est là que se trouvaient les aéroports destinés au transport des passagers du QG2.

Avant l’apprentissage, elle souhaitait leur montrer les différentes sortes de machines volantes mises au point par les ingénieurs de l’aérospatiale. Depuis la tour de contrôle, ils auraient une vue générale du trafic. La surprise fut totale.

— Mais, où sont les pistes de décollage et d’atterrissage ? s’informa Diego Certoles, ébahi devant le curieux spectacle qui s’animait face à lui.

— Quel drôle d’endroit ! s’étonna Uliana Karavitz, au milieu de ce puissant bourdonnement. On se croirait dans une ruche en pleine effervescence…

Face à eux, sous une immense coupole en verre, à l’intérieur d’une cavité cylindrique, des centaines de faux insectes se déplaçaient dans tous les sens. Les mouvements brusques et rapides des engins donnaient une impression de désordre général.

Toutes les formes d’insectes se retrouvaient rassemblées dans ce même lieu… Libellules, mouches, abeilles, hannetons, coccinelles, frelons et autres espèces s’entremêlaient comme à l’intérieur d’une ruche en activité. Les appareils qui décidaient de se poser au sol se dirigeaient en marchant vers les parois de l’édifice. Ils s’engouffraient dans des orifices correspondant à leurs calibres.

— Cet hémisphère est réservé aux atterrissages, déclara Rita. Les décollages s’effectuent sous une deuxième coupole… Remarquez comme les modules imitent à la perfection les insectes qu’ils représentent… S’ils ne possédaient pas de détecteurs, il serait impossible de les différencier de leurs congénères.

— Quelle sorte de ptérygote allons-nous piloter ? demanda Tseyang Kimiang, d’un air perplexe.

— Aimez-vous les diptères ? s’enquit Rita auprès de ses élèves.

— Oh ! moi, les mouches… je ne suis pas un fan… marmonna tout bas Jawaad Sounga, qui voulait éviter de vexer une nouvelle fois leur amie.

— Je me doutais bien de ta réponse, s’esclaffa Rita en se retournant vers Jawaad… Pourtant, je suis persuadée que tu vas les préférer aux araignées.

— Ah oui ? Tu crois vraiment ? grimaça Jawaad en contemplant, d’un air dégoûté, la coupole qui bourdonnait d’activité.

 

Ils étaient descendus récupérer une navette pour rejoindre les hangars à mouches. Là, un contrôleur vint les accueillir et leur remit les papiers d’autorisation de vol à Mademoiselle Keerk.

— Votre véhicule est prêt, lui dit-il. Nous allons emprunter un « panier » pour nous y rendre.

— Un panier ? demanda le professeur Boz… Partons-nous faire des courses ?

— Non, Professeur, répondit le gardien. C’est le nom des nacelles qui les surmontent. Les pilotes peuvent atteindre directement leur véhicule par un télésiège. L’accès par le sol dans cette zone est strictement interdit pour éviter les risques d’accident… Un terminal différent est prévu pour l’introduction des passagers.

Assis dans ce fameux panier, ils contemplaient les centaines de modules mouches qui étaient alignés sous leurs yeux. La scène était stupéfiante. Ils se seraient crus dans un film d’horreur !

Parvenus au-dessus du vaisseau qui leur était destiné, ils s’engagèrent à l’intérieur par une trappe qui était située sur le toit. Pendant que le panier repartait avec le contrôleur, Rita enclencha la fermeture de l’appareil.

Sa structure était calquée sur l’anatomie d’une vraie mouche. Elle était divisée de trois compartiments principaux. La tête correspondait à la cabine de pilotage. L’abdomen, disposé à l’arrière, était l’espace le plus volumineux. Il était équipé d’une cellule pour les passagers, juste devant la section de stockage de matériels. Enfin, entre la tête et l’abdomen, dans la partie centrale qui était l’équivalent du scutum, se trouvait le moteur du module mouche ainsi que tous les composants électroniques qui assuraient son fonctionnement. C’était également sur ce scutum que s’inséraient les ailes de l’appareil.

Ils pénétrèrent dans le cockpit.

— Comme vous pouvez le constater, fit remarquer Rita Keerk, l’organisation du poste de pilotage est identique à celui du module araignée. Il en sera de même sur tous les engins destinés à nos déplacements. Autrement dit, vous pouvez considérer que lorsque vous savez manœuvrer un module, vous êtes capable de conduire n’importe quel autre véhicule. Seules quelques options supplémentaires sont à connaître en fonction de l’utilité et de la spécificité de l’appareil.

Presque rassurés, ils prirent place dans les sièges et enfilèrent leurs gilets de sécurité. Effectivement, l’environnement de la cabine ressemblait à celui du module araignée.

— On récapitule ! intervint Rita. Les casques, les sièges et la cabine possèdent les caractéristiques habituelles que vous connaissez maintenant parfaitement… Je vous demanderais de bien vouloir prendre la manette de droite qui permet de commander l’appareil… Tseyang… que remarques-tu de différent sur ce levier ?

— Sur la partie interne qui est en regard avec le pouce… N’est-ce pas un nouveau bouton ?

— Bravo ! Excellente observation ! trancha-t-elle. Ce bouton dispose de trois crans. Lorsqu’il est bloqué vers l’avant, vous êtes sur la fonction « vol ». Le cran intermédiaire assure les mouvements des pattes, comme pour le module araignée… Et la dernière position actionne le téléguidage neuronal. Nous nous contenterons pendant cette séance des deux premières options, c’est-à-dire le vol et la marche ; la commande neuronale est encore à l’étude et n’est donc pas opérationnelle à ce jour.

 

Le module mouche s’extirpa de sa place de parking et suivit les flèches qui indiquaient la sortie. Ils quittèrent le hangar pour s’enfoncer dans un couloir qui les conduisit jusqu’à une aérogare où attendaient des voyageurs.

Rita longea un quai vide et ses coéquipiers en profitèrent pour observer comment était agencé le terminal. Une cinquantaine d’embarcadères étaient alignés les uns derrière les autres. Sur celui d’à côté, une dizaine de mouches stationnaient en file presque continue pendant que des voyageurs entraient dans chaque engin par une porte disposée sur le côté de l’abdomen.

— Le déplacement ne doit pas être très agréable pour ces occupants, remarqua Uliana. Comment voir le paysage si le compartiment n’a pas de hublots ?

— C’est pour assurer à la carlingue une résistance parfaite… Cependant, la cellule qui accueille le public est tapissée d’un écran sphérique qui retransmet en temps réel la même vision que celle projetée dans notre cabine de pilotage. Ceux qui seraient trop sensibles au défilement de ces images disposent de lunettes à programmes culturels numériques pour se distraire.

Mais déjà, le module s’engageait dans un nouveau tunnel. Il progressait tranquillement vers la sortie qui laissait entrevoir la lumière du jour. Arrivé à son extrémité, il déboucha sur une plateforme à l’intérieur d’un large cylindre creux, recouvert par un dôme en verre. Ce site était dissemblable de celui qu’ils avaient visité précédemment pour l’atterrissage. Sur les parois, on remarquait sur toute la hauteur une multitude de trous avec en dessous des petites terrasses qui ressemblaient à des plongeoirs. Ces orifices correspondaient aux différentes arrivées des tunnels, identiques à celui qu’ils venaient d’emprunter. Les plateformes qui étaient devant servaient de bases pour le décollage. De cet endroit, les modules mouche rejoignaient le centre du cylindre et montaient se fixer contre la partie concave du toit. Comme des mouches réelles, ils disposaient aux extrémités de leurs pattes d’une substance adhésive. Cela leur permettait de progresser, la tête à l’envers, jusqu’à la bordure du cercle de verre. À travers un léger interstice, les modules quittaient leur base pour prendre définitivement leur envol. En cas de danger, ce chapeau vitré pouvait se refermer, assurant ainsi une étanchéité parfaite. Il devenait alors un véritable bouclier protecteur.

— À toi l’honneur, Jawaad ! ordonna Rita. Tu actionnes la position « vol » sur ton levier !

Jawaad poussa le bouton de sa manette à fond et Rita projeta le vaisseau dans le vide. Les ailes du module s’étaient mises en mouvement et ils se mélangèrent aux centaines d’autres appareils qui s’élançaient également vers le sommet du cylindre.

Ils se posèrent sous la coupole de verre et prirent leur place dans la masse grouillante des faux insectes qui s’orientaient vers la sortie.

— Prêts pour le décollage ? demanda Rita qui s’engageait déjà en dehors de la base.

Le module partit dans les airs à une vitesse déconcertante et se dirigea tout droit vers le soleil.

Ils quittaient les herbes hautes et les fleurs pour atteindre le niveau des buissons. Rita Keerk en profita pour changer de trajectoire et obliqua vers un énorme roncier.

— Je vais vous montrer comme cet engin se manipule facilement.

Ils s’approchaient de la masse touffue de tiges qui s’enchevêtraient les unes avec les autres. Soudain, la vitesse du module diminua pour faire pratiquement du surplace… Ensuite, l’appareil s’engagea parmi les redoutables épines qui jaillissaient de tous côtés et les contourna tranquillement tout en s’enfonçant dans l’épaisse végétation.

— Notre vaisseau analyse actuellement son environnement, expliqua Rita. Il est capable d’évaluer la distance nécessaire pour ne pas entrer en collision avec le décor. Si l’espace qui nous sépare de l’obstacle devient critique, une alarme retentit et l’ordinateur de bord prend automatiquement les commandes du module pour l’obliger à s’éloigner… Je vous fais une démonstration…

La sonnerie résonna dans le cockpit pour signaler le danger pressenti par le module alors qu’ils s’approchaient d’une branche. Celui-ci fit spontanément marche arrière. Après quelques essais concluants, Rita Keerk finit par atterrir sur une tige.

— Vous comprenez mieux pourquoi nous ne sommes pas entrés en collision avec les autres modules dans la station de décollage. Cette fonction de répulsion empêche le contact des appareils entre eux, comme deux aimants qui se repoussent.

Tous expérimentèrent la conduite du module mouche autour de ce mûrier sauvage. Successivement, ils s’éloignaient des tiges, se posaient dessus, marchaient le long des pédoncules, puis s’envolaient à travers la jungle épineuse. Ils finirent enfin par sortir du buisson et se dirigèrent vers un étang qui était tout proche. Là, ils se fixèrent sur la feuille desséchée d’un jonc qui dépassait de la surface de l’eau.

— On se croirait au bord de l’océan, s’exclama Uliana devant l’immensité de l’étendue. La moindre vaguelette semble être si grosse à présent… Le son du clapotis qui aurait pu paraître si léger autrefois est maintenant aussi bruyant que la mer en furie…

— Vous avez pu vous rendre compte tout à l’heure, reprit Rita, de la sophistication du mouvement des ailes qui permettait le vol stationnaire ou même à reculons de l’appareil. Ceci nous aide à le piloter avec une très grande précision. Nous allons désormais profiter de cet espace sans obstacle pour tester la pleine puissance du module.

— Oui, demanda le professeur Boz… quelle est la vitesse maximale du module mouche ?

— La rapidité d’une vraie mouche est de sept kilomètres à l’heure, Professeur, répondit Rita. Son battement d’ailes est équivalent à deux cents mouvements par seconde… Quant à nous, notre module est capable d’effectuer près de cinq cents battements à la seconde. Ceci nous permet d’atteindre une allure de quinze kilomètres à l’heure et même vingt kilomètres à l’heure si le vent est favorable…

— Incroyable ! répliqua Théo Boz… Il me tarde de voir ça !

— Et bien Professeur, si vous êtes d’accord, je vous invite à conduire le module, proposa Rita.

— Avec grande joie ! confirma-t-il.

Le module mouche quitta instantanément la feuille sur laquelle il stationnait et emporta son équipage au-dessus de l’eau. Il trouva rapidement sa vitesse de croisière. Rita lui expliqua comment accélérer et le vaisseau atteignait maintenant les dix-sept kilomètres-heure. La surface du lac défilait à une telle allure sous leurs yeux, qu’ils n’étaient pratiquement plus en mesure de capter ses détails. Seule une zone grise parsemée de taches claires se distinguait sous l’appareil qui pourfendait l’air. Chose curieuse, ils se croyaient à présent dans l’espace, tant leur propulsion était régulière et fluide. Chacun put relâcher enfin son attention et se laisser guider avec bonheur par cet objet volant qui les transportait allègrement vers le centre de l’étang.

— Attention ! hurla soudain Jawaad en se cramponnant à son siège, les yeux rivés au-devant du véhicule.

Par réflexe, il mit son bras devant son visage pour se protéger d’un éventuel choc et ses compagnons, apeurés comme lui, firent de même. Une bouche béante venait de sortir de l’eau, pointant ses crocs acérés. Sans doute la gueule d’un sandre ou d’un brochet qui s’apprêtait à les gober.

Terrifiés par ce poisson jailli par surprise, ils crièrent en chœur dans l’attente redoutable d’être avalés. Mais non, le module mouche s’écarta miraculeusement du prédateur et se maintint à distance jusqu’à ce que celui-ci retombe dans l’eau, créant au passage une gigantesque gerbe blanche… La fonction répulsion de l’appareil les avait sauvés ; tout objet s’approchant du véhicule provoquait instantanément la déviation de sa trajectoire.

Lors de l’apparition du monstre, Théo Boz avait instinctivement abandonné la commande du module. Pensant que l’engin risquait de plonger dans l’eau, il essaya de reprendre à temps le contrôle de la mouche artificielle…

— Ne vous inquiétez pas, Professeur, lui dit Rita d’une voix rassurante… Le pilotage automatique vous a déjà relayé… Restez calme… Tout va pour le mieux.

Éberlué, le professeur fixait le regard impassible de l’instructrice, impressionné par son sang-froid, mais aussi par les prouesses de l’appareil. Il prenait conscience des formidables possibilités dont était doté le module mouche.

— Cet appareil est incontestablement extraordinaire ! lui dit-il.

 

Imprévu

 

Alors que la fête battait son plein, la musique s’était soudain arrêtée. Les spots colorés avaient commencé à vaciller puis s’étaient éteints subitement. Seules quelques veilleuses appliquées contre les murs, indiquant la sortie de secours, éclairaient d’une lumière tamisée l’immense salle où ils dansaient. La plupart des jeunes se mirent à crier et les serviteurs du peuple essayaient de calmer la foule angoissée. Ils finirent par les inviter à emprunter un escalier creusé dans la roche pour leur permettre d’évacuer les lieux.

 

Mattéo s’engagea avec Poe dans la queue interminable d’enfants roses et bleus. Ils gravissaient les marches jusqu’à sortir enfin sur un vaste plateau herbeux. Le contraste était saisissant. Émergeant de la terre, ils redécouvraient la lumière du jour alors qu’ils pensaient être en pleine nuit. Mattéo sentit à quel point, confinés à l’intérieur, ils avaient perdu leurs repères par rapport au temps et à l’espace. Ils étaient incapables de savoir l’heure qu’il était et à quel endroit de la planète ils se situaient. Par contre, le climat était très froid et ils commençaient tous à trembler.

— Regarde ! lui dit Poe en montrant du doigt un jeune garçon qui était à cinq mètres d’eux. Il n’a pas l’air bien… et comme il est pâle !

Effectivement, il titubait presque. Il semblait hypnotisé. Ses yeux fixaient avec intensité l’horizon qu’il paraissait vouloir rejoindre. Il posait ses pieds n’importe où, perdant sans cesse l’équilibre. Il tomba à plusieurs reprises avant de se relever pour continuer son chemin, comme un automate. Puis tout d’un coup, il s’étala par terre et vomit avec difficulté un liquide poisseux et coloré. Au bout d’un certain temps, il chercha à se mettre debout, mais il semblait vidé de toute force musculaires. Il resta quelques secondes à la verticale et s’affala brutalement sur le sol, inanimé.

— Vite ! Portons-lui secours ! cria Mattéo à Poe.

Ils avaient beau le secouer, il ne revenait pas à lui. Poe appela de l’aide en faisant des signes désespérés aux serviteurs, mais elle s’aperçut que cet enfant comateux n’était pas le seul dans cet état. Sous l’effet des drogues, un nombre impressionnant de jeunes marchaient également dans tous les sens, inconscients de leurs actes. Les serviteurs du peuple les poursuivaient, essayant de les ramener vers l’ensemble du groupe.

L’un des serviteurs hurla, horrifié, en découvrant au loin cinq adolescents qui se dirigeaient du côté opposé à la foule. Ils avançaient en chantant et en se tenant la main. L’homme appela ses compagnons pour qu’ils l’aident à les récupérer. Il paraissait très inquiet. Avec quelques-uns de ses collègues, il courut vers les enfants en plein délire.

 

Le spectacle que Mattéo et Poe observaient sur le plateau était complètement loufoque. Au milieu de nulle part, des tuniques orange, roses et bleues se déplaçaient dans tous les sens à travers l’herbe jaune. Certains criaient tandis que d’autres chantaient.

Soudain, les cinq points roses et bleus s’arrêtèrent sur la ligne d’horizon et un demi-cercle orange se forma autour d’eux. Il se resserrait régulièrement tandis que les enfants ne bougeaient plus… Les jeunes disparurent subitement quand la couronne d’adultes se contracta d’un coup sur eux. Une seule grosse tâche orange restait désormais immobile sur cette étendue, interloquée. Au bout d’un moment, les serviteurs du peuple revinrent sur leurs pas, lentement, sans les enfants qui s’étaient volatilisés. Alors qu’ils rappliquaient près de Mattéo et Poe, ils remarquèrent leurs visages particulièrement tendus et graves. Tous muets, ils avançaient sans les regarder, tellement ils semblaient préoccupés.

— Ne bouge pas d’ici ! ordonna Mattéo à Poe. Je vais voir ce qu’il s’est passé… J’ai un mauvais pressentiment.

— Non, je t’accompagne ! répondit-elle toute tremblante.

Abandonnant l’adolescent qui était couché par terre, ils filaient tous les deux en direction de la scène qui venait de se dérouler sous leurs yeux. Mais déjà, ils entendaient la voix grave d’un serviteur qui leur suppliait de ne pas aller plus loin. Sans se retourner, ils firent la sourde oreille et continuèrent leur course pour arriver tout essoufflés sur une impasse. Le plateau s’arrêtait net à cet endroit. Mattéo osa s’approcher du bord et examina l’immense falaise qui s’enfonçait à l’infini dans le vide. Tout en bas, il distingua les corps inanimés des cinq disparus grâce aux couleurs de leurs vêtements. Ils étaient morts…

— Mattéo ! s’égosilla Poe en lui secouant l’épaule. Un homme en noir arrive vers nous !

Il se retourna aussitôt pour voir s’ils avaient la possibilité de fuir… Non, c’était inutile, il était déjà trop près d’eux.

— Allons les enfants, déclara-t-il, alors qu’il venait de stopper sa course pour souffler un peu. Ne faites pas les idiots, vous risqueriez de tomber…

Prenant le temps de respirer, le brigadier examina Mattéo plus en détail et soudain il s’étonna.

— Mais, dis donc toi ! Je t’ai déjà vu l’autre fois… Tu es celui qui désirait remercier le Grand Maître pour son hospitalité après son discours… non ?

Le cœur du garçon palpita quand il reconnut à son tour le faciès arrogant et méchant du garde.

— Qu’est-ce que tu cherches encore, cette fois-ci ? grogna-t-il en le fixant du regard.

— Rien… Monsieur… répondit Mattéo d’une faible voix, malgré sa peur.

— Tu veux que je te dise petit ?… T’es une mauvaise graine ! La communauté n’a pas besoin de jeunes de ton espèce… Je dirais même que tu es dangereux pour le PNC…

L’homme se rapprochait des deux enfants d’un air menaçant. Arrivé à leur niveau, il agrippa avec sa grosse main gauche le kimono de Mattéo et rejeta vigoureusement Poe en arrière avec son bras droit. Elle alla s’étaler de tout son long dans la végétation.

Mattéo n’avait plus qu’un mètre de rocher derrière lui… Après, c’était la chute. Tout en le bloquant, l’homme en noir se pencha au-dessus du vide et aperçut les petits corps inertes des enfants qui gisaient sur le sol.

— Ah, c’est donc ça qui t’impressionnait, murmura-t-il d’un ton sarcastique… Tu veux peut-être rejoindre tes amis… C’est ça ?

Il appuya énergiquement sur le dessus du crâne de Mattéo avec sa main droite pour le forcer à se mettre à genoux. Alors qu’il s’abaissait, il le contempla du haut de sa taille et donna quelques coups de botte sur ses cuisses pour le faire reculer.

— Non ! hurla Poe… Vous êtes fou !

Elle s’agrippa à l’une de ses jambes pour l’empêcher de réaliser son crime. Lui continuait à le pousser avec un rire sadique. Mattéo se taisait et tentait de se cramponner comme il pouvait à la moindre anfractuosité de la pierre sur laquelle il était maintenant couché. Il se sentait glisser un peu plus à chaque coup de botte. Pourtant, il comprit qu’il était sauvé lorsqu’il entendit au loin un sifflement strident qui fondait vers eux… Mattéo ne savait pas comment cela était possible, mais ce piaillement particulier, il le reconnaissait, il ne connaissait que lui.

— Horus ! cria-t-il désespérément, de toutes ses forces, les pieds dans le vide.

Mais déjà, les griffes du rapace avaient saisi la face de son agresseur qui braillait de douleur. L’oiseau ne le lâchait plus. Dès qu’il mettait ses mains vers sa figure, Horus les tailladait avec son bec, l’obligeant à les retirer aussitôt. Le combat ne dura pas longtemps, car l’homme de la « BS » perdit très vite l’équilibre et tomba dans l’abîme.

Le faucon ne se sépara du brigadier qu’au milieu de sa chute et tournoya dans l’air jusqu’à ce qu’il s’écrase au bas de la falaise.

Enfin, assuré de sa victoire, il remonta trouver son compagnon et se posa sur son épaule.

— Horus ! Mon Horus !… Comment es-tu là ?… Tu m’as sauvé la vie ! lui dit Mattéo tout en le caressant.

Poe les regardait tous les deux, médusée, encore sous le choc de l’émotion. Mattéo s’empressa de dissiper ses inquiétudes.

— Je te présente Horus… Mon meilleur ami !

— Je suis enchantée, Horus ! ajouta-t-elle d’une douce voix… Merci pour ton courage !

Poe s’inclina vers l’oiseau en fermant les yeux et l’embrassa délicatement sur le sommet de sa tête. Horus ne broncha pas. Il semblait même ravi de l’attention qu’elle lui portait. Quant à Mattéo, il fut saisi d’un curieux frémissement… Il avait cru percevoir, à travers Horus, son tendre baiser.

— Tu sais… lui dit-il, légèrement troublé. Horus et moi…

— Je comprends tout à fait ! le coupa-t-elle net dans ses explications.

— Ah bon ?

— Oui, reprit-elle avec nostalgie… Je partageais la même amitié avec Tahia.

En entendant ce nom, Mattéo sentit son ventre se contracter d’un coup. Un drôle de sentiment l’envahit…

Il ne parvenait pas à définir vraiment ce qui lui arrivait, mais il était soudain triste ; comme s’il était jaloux d’apprendre qu’un autre garçon s’intéressait à elle. Cette étrange et nouvelle impression de mal-être le perturbait sensiblement.

— Tu… tu étais amoureuse de lui ?

— De lui ? s’étonna-t-elle en tournant subitement la tête pour le dévisager.

Son regard le gênait un peu et il cherchait ses mots pour mettre fin au silence qui s’était installé.

— Oui, je veux dire… de ce garçon ?

— Ah, ah, ah ! s’esclaffa-t-elle tout d’un coup. Tahia n’est pas un garçon, mais une fille… C’est une femelle dauphin !

— Un dauphin ? Mais comment l’as-tu rencontré ?

— Oh, c’est une longue histoire…

Se remémorant le jour où son père avait ramené Horus dans leur ferme, Mattéo était curieux de savoir comment Poe avait fait la connaissance de Tahia.

— Sur mon île, en face de notre paillote, s’étend une superbe plage de sable blanc qui s’ouvre sur la mer. Lorsque mon père m’emmène pêcher avec lui sur son bateau, après avoir passé les premières vagues, les dauphins s’amusent à nous suivre. Ces animaux font partie de notre environnement et nous sommes habitués à leur présence comme eux à la nôtre. Depuis mon plus jeune âge, je plonge au milieu d’eux et je nage avec eux…

En quelques secondes, Poe avait transporté Mattéo au cœur de l’Océan Pacifique. Le tumulte lointain de leurs camarades que les serviteurs du peuple poursuivaient sans relâche se transforma rapidement en un bruit de fond régulier, imitant les vagues qui s’étalaient sur sa plage… Mattéo l’imaginait se baignant dans l’eau bleue parmi les cétacés.

— Tu nages avec les dauphins depuis quel âge ?

— Depuis que j’ai cinq ans. Mon père connait bien ces animaux et il a lui-même appris à nager très tôt en leur compagnie. C’est une tradition familiale… Il considère que la seule façon pour bien les comprendre, c’est de les côtoyer tant que l’on est un enfant. Aussi, à ma plus grande joie, pendant qu’il cherche du poisson, je suis autorisée à me baigner autour du bateau pour entrer en contact avec les dauphins.

— Ouah !… C’est trop chouette ! commenta le garçon.

— Oui, c’est vrai… Mais le plus beau jour de ma vie fut quand je fis la connaissance de Tahia… J’avais à peu près sept ans, cette année-là. Je m’étais introduite dans une troupe de femelles qui s’étaient rapprochées de nous et très vite, je devinais qu’elles ne réagissaient pas comme de coutume. Elles étaient particulièrement calmes et disponibles. Je m’accrochais à la nageoire dorsale de la plus grosse d’entre elles et ses compagnes venaient se serrer contre moi avec beaucoup de finesse. Je sentais leur peau lisse me frôler délicatement… J’avais même l’impression qu’elles me câlinaient. Je remontais souvent à la surface prendre ma respiration et j’en profitais pour faire d’immenses sourires à mon père. Il me répondait alors par de petits signes avec sa main… Je baignais dans le bonheur et il le voyait à mon visage. Puis, je m’enfonçais au plus vite dans l’eau pour les rejoindre, les poumons gonflés à bloc pour tenir le plus longtemps possible en apnée. À peine je les avais retrouvées qu’elles m’accueillirent à nouveau dans leur cercle…

Poe s’arrêta de parler un instant pour reprendre sa respiration. Son visage resplendissait à l’évocation de ce si beau souvenir. Toute souriante, elle regarda Mattéo et continua son récit…

— Et là, j’assistais à la naissance de Tahia ! Du ventre de la grande femelle surgit d’abord sa queue qui se mit très vite à frétiller. Son petit corps s’allongeait au fur et à mesure qu’elle sortait puis enfin, elle apparut tout entière dans cette immensité liquide… C’est à ce moment que toutes les autres femelles foncèrent avec précaution sur le bébé et le poussèrent avec leurs rostres pour le conduire hors de l’eau… Il devait absolument effectuer sa première respiration. Comme j’étais au cœur de ce tourbillon, je me retrouvais sans savoir comment avec Tahia dans mes bras et c’était maintenant moi que les femelles entraînaient vigoureusement vers le haut… Soulevées par les dauphins, nous jaillîmes toutes les deux dans les airs à la surprise de mon père. Une fois retombée à la surface de l’eau, je flottais sur le dos, avec Tahia sur mon ventre… Elle était si mignonne avec son petit nez allongé et poilu. Mais son instinct la rappela vers sa mère qui l’accueillit chaleureusement et lui offrit ses mamelles pour satisfaire sa faim. Je retournais dans le silence des profondeurs pour féliciter la maman de Tahia. Celle-ci posa tranquillement sa nageoire sur mon bras et le frotta tendrement. J’étais devenue la marraine naturelle de Tahia puisque c’est moi qui lui avais permis de vivre en la mettant hors de l’eau… À partir de ce jour, Tahia et moi, nous ne nous sommes jamais quittées.

Les yeux de Poe brillaient comme des étoiles pendant qu’elle racontait son histoire à Mattéo.

Quand elle eut fini de parler, son joyeux visage se transforma instantanément en un masque de tristesse et elle fondit en larmes. Ici, il n’y avait ni soleil, ni mer chaude, ni dauphins affectueux… Il faisait froid et gris… Un vent agressif s’était levé et des brigadiers noirs s’avançaient vers eux.

— Va-t’en ! murmura Mattéo à l’oreille d’Horus. Ils ne doivent surtout pas te remarquer. Je te ferai bientôt signe… Reste sur tes gardes !

Horus sautilla discrètement sur quelques mètres avant de s’arrêter au bord du précipice. Puis, il déploya ses ailes et se laissa descendre jusqu’à la forêt de sapins qui était en contrebas.

— Que faites-vous là ? s’adressèrent aux deux enfants, les hommes vêtus de noir.

Ils ne répondaient pas. Ils gardaient les yeux dans le vague et grelottaient de froid. Leur peine était si grande et la façon d’agir des brigadiers si rude qu’ils ne méritaient pas qu’on leur parle.

— 233 ! ordonna sèchement celui qui les avait questionnés. Emmène-les sous un chapiteau avec les autres… Ils vont attraper la crève à rester comme ça sans bouger.

233 saisit leurs mains et les traîna de force, sans dire un mot, vers leurs camarades.

 

La Brigade Spéciale était venue porter renfort aux serviteurs du peuple qui n’arrivaient plus à maîtriser la situation. Elle avait monté de grandes tentes pour abriter temporairement la totalité des jeunes en attendant de pouvoir réintégrer la cité, une fois le courant revenu. Ils les avaient rassemblés dans ce campement de fortune sans ménagement. Les deux adolescents reconnurent leurs méthodes brutales, car certains de leurs camarades avaient des hématomes sur le visage.

Mattéo prit deux grosses couvertures en laine dans un tas qui reposait à l’entrée de l’abri en toile. Il s’approcha de Poe qui s’était assise sur un lit de camp. Sa compagne semblait déprimée comme la majorité de ceux qui étaient à côté d’eux. Il l’enveloppa délicatement avec le plaid qu’il tenait dans ses bras. Elle leva lentement la tête dans sa direction et le remercia d’un sourire fragile, mais reconnaissant. Poe resta un moment à le regarder sans dire un mot puis elle se laissa tomber sur sa couchette. Elle s’endormit aussitôt, tellement elle était épuisée…

Pendant ce temps, Mattéo repensait au discours d’accueil du Grand Maître… « Soyez les bienvenus… Vivez comme bon vous semble… Que la fête commence ! »…

— Ah oui, c’est sûr ! marmonna-t-il plein de rage sous sa couverture. Elle est belle sa fête !

 

 

Fin de la première période

 

2152

Deuxième période

« Lancez le programme de clonage ! »

Expédition de secours

 

Tous souhaitaient chercher leur camarade malgré le froid et la nuit.

— Je vous demande de rester au château ! ordonna Pierre Valorie aux élèves. Dans cette tempête, nous avons plus de chance de nous égarer que de retrouver José… Soyez un peu patients…

Il ne s’agissait pas de perdre d’autres enfants dans la nature, pensait-il.

Les quatre professeurs s’étaient rhabillés avec leurs parkas encore mouillés et s’apprêtaient à sortir en dépit de la violence du vent. Lorsqu’ils ouvrirent la porte du hall d’entrée, la neige rentra dans le bâtiment par rafales. Munis d’une lampe à pétrole, ils s’enfoncèrent dans la bourrasque glacée. À peine avaient-ils atteint le centre de la cour que les élèves ne les distinguaient déjà plus. Comme ils avaient décidé de s’engager tout droit vers la source pour refaire en sens inverse le trajet de la dernière descente, ils devaient rejoindre, dans un premier temps, le sommet du village. Si les murs des ruelles les abritaient encore un peu, dès qu’ils furent en dehors du hameau, un tourbillon de neige fraîche et légère qui remontait du sol les engloba aussitôt. Les fragiles flammes de leurs lanternes s’éteignirent.

— Je n’y vois rien ! hurla Jade Toolman à ses confrères.

— Il est impossible d’avancer dans ces conditions… C’est trop dangereux ! répliqua Camille Allard.

Secoués par le vent, ils s’efforçaient de se maintenir debout. Ils ne cessaient de penser à José…

— Il ne résistera jamais à ce froid, ragea Alban Jolibois… C’est horrible !

— Je vais quand même essayer de monter plus haut ! cria Pierre Valorie.

— Ne fais pas ça ! lui rétorquèrent en chœur ses trois collègues.

Alban Jolibois qui était devant lui, se retourna dans sa direction et lui attrapa le poignet pour l’empêcher de continuer. Les flocons lui cinglaient le visage et il maintenait ses paupières fermées pour se protéger les yeux…

— Où veux-tu aller ? insista-t-il. On ne sait même plus où se trouve le haut ni le bas… On ne voit pas à dix centimètres… Avancer plus loin serait du suicide !

— Je t’en prie, Pierre, approuva Camille Allard. Il a raison ! Ce serait de la folie de poursuivre…

Pierre Valorie fixait le néant sans bouger. Il contemplait ce noir absolu, désespérément.

— José !… José ! hurla-t-il comme un forcené… José !

Puis il s’arrêta de brailler, conscient que ses mots étaient étouffés instantanément par ce maudit vent. Face à son impuissance, il s’assit dans la neige et pleura.

— José… José… gémissait-il maintenant, d’une toute petite voix.

Le mauvais temps, lui, ne compatissait pas. Au contraire, il redoubla d’ardeur. Un souffle d’une brutalité incroyable les renversa par surprise et les coucha dans la neige, tête la première.

— Rentrons avant que ça ne tourne au drame ! proposa Jade Toolman.

Ils se soutinrent les uns aux autres pour éviter de tomber et tentèrent de battre en retraite, contraints d’abandonner José à son terrible sort. Ils étaient malheureusement obligés de reconnaître que la nature était la plus forte.

 

La nuit parut longue aux habitants des « Iris ». Aucun des enfants ne monta se coucher dans sa chambre tellement leur peine était grande. José était au cœur de toutes les pensées. Devant la volumineuse cheminée du salon, ils avaient étalé suffisamment de couvertures pour pouvoir rester ensemble. Certains somnolaient nerveusement, d’autres sanglotaient et d’autres encore se remémoraient quelques bons souvenirs en compagnie de leur compagnon.

Camille Allard observait leurs visages éclairés par les braises ardentes du foyer. Elle les trouvait beaux. Elle était consciente de l’énergie qu’ils déployaient pour entretenir l’unité du groupe depuis qu’ils étaient dans cette situation. Ils se débrouillaient bien. Pourvu qu’ils ne craquent pas après cette dure épreuve, pensait-elle. Ils finirent par s’endormir tard dans la nuit.

 

*

 

Curieusement, ce fut le silence qui les réveilla. Il était sept heures du matin quand Lucas s’approcha de la fenêtre pour se rendre compte du temps qu’il faisait dehors.

— Monsieur ! chuchota-t-il à l’oreille de Pierre Valorie… Il ne neige plus. On pourrait peut-être repartir à la recherche de José ?

Pierre Valorie qui dormait encore le regarda d’un air hébété, prit quelques minutes pour analyser ses paroles puis réalisa que le jour se levait.

— Tu as raison Lucas, répondit-il… Y a-t-il beaucoup de neige dehors ?

— Jusqu’à la fenêtre, Monsieur.

Intrigué, il quitta sa place à son tour et colla son nez contre la vitre. Il fut impressionné par la quantité de neige qui était tombée en l’espace de douze heures. « Comment allons-nous faire pour le retrouver ? », se demandait-il, inquiet… « Il y a plus d’un mètre d’épaisseur… C’est de la folie ! »…

Lorsqu’il se retourna, il s’aperçut qu’il était entouré par toute la cohorte d’enfants qui l’observaient. Il comprit dans leurs regards que la petite bande n’attendait qu’un ordre de lui, celui de repartir au plus vite pour sauver José.

— Voulez-vous manger un peu avant d’y aller ? s’enquit-il auprès d’eux.

— Non, Monsieur, déclara Lucas… Profitons de l’accalmie pour continuer les recherches. Ne croyez-vous pas que le temps presse ?

— Oui, bien sûr… tu as raison, acquiesça-t-il. Cependant, nous allons nous munir des bâtons et des raquettes de marche qui sont dans la réserve. Cela me paraît indispensable…

Ils se vêtirent sur-le-champ et s’empressèrent de rejoindre, dans le village, la maison où était stocké le matériel de randonnée. Alban Jolibois remit à chacun sa paire de raquettes et leur expliqua comment s’en servir.

— Vous enfoncez votre chaussure dans la gaine en plastique située à l’avant, dit-il, et vous serrez le plus fort possible la lanière qui est au niveau de la cheville… Ensuite, à l’arrière du talon, vous débloquez le cran métallique qui retient la semelle mobile à la raquette et vous marchez normalement en écartant légèrement les jambes pour ne pas vous entraver.

Il fit une courte démonstration devant eux puis les invita à faire de même…

— Les bâtons servent à garder l’équilibre ! cria-t-il aux élèves qui avançaient déjà dans tous les sens.

Cette petite séance d’entraînement leur permit d’être rapidement à l’aise avec ce nouvel équipement. En cinq minutes, l’épais tas de neige fut complètement aplati devant la maison.

— On y va ! déclara-t-il à son équipe. Pierre et moi amenons aussi une pelle.

Pleins de ferveur, les pensionnaires des « Iris » s’engagèrent dans la neige qui les recouvrait jusqu’à la ceinture, examinant chaque mètre avec attention. La couleur sombre du ciel contrastait nettement avec le blanc manteau de la montagne, mais les enfants ne s’en souciaient guère, car ils étaient trop occupés à chercher leur ami.

 

Quelques heures plus tard, ils parvinrent à la source qu’ils reconnurent grâce à la forme arrondie du dôme de l’igloo qui émergeait à peine de la neige.

— Je ne crois pas qu’il faille monter plus haut, expliqua Alban Jolibois. Nous sommes tout de suite descendus après avoir protégé la source… Je propose que nous élargissions notre périmètre d’investigation, tout en rejoignant le village… Qu’en pensez-vous ?

Mais pendant qu’il parlait, une toute petite voix plaintive provenant de nulle part se fit entendre.

— Au… sec… Au… s’cours !

Le son était très étouffé… Cependant, leurs regards se dirigèrent spontanément vers leur construction. Ils n’osaient pas y croire… José serait-il vivant ?

— Pierre ! appela Alban Jolibois… Aide-moi à dégager l’entrée de l’igloo !

Les deux professeurs enfoncèrent énergiquement leurs pelles dans la couche de neige tout en évitant de démolir le frêle abri.

— Courage José ! criaient les enfants en même temps… nous sommes là !… Tiens bon !

Alban Jolibois perça délicatement la paroi de l’igloo puis s’introduisit dedans en rampant.

— José ! chuchota-t-il… Comment vas-tu ?

— Je… je… j’ai… froid… gémit José à moitié dans le coma.

— Ne t’inquiète pas… C’est fini… Nous allons nous occuper de toi…

Il ressortit de la hutte glacée pour s’entretenir avec les autres.

— Il est complètement frigorifié, expliqua-t-il… Il est tellement affaibli qu’il ne pourra pas descendre tout seul… Nous devrons le transporter.

Lilou proposa de faire un brancard de fortune en se tenant les mains, les bras croisés. Ils tirèrent délicatement les jambes de José pour l’extraire de l’igloo puis pendant que les enfants se mettaient côte à côte pour faire une chaîne humaine, Pierre Valorie et Alban Jolibois le soulevèrent et le déposèrent sur les bras de ses camarades.

— Ça va aller ? Il n’est pas trop lourd ? s’informa le directeur.

Comme ils ne se plaignaient pas, il passa devant pour tenir ses pieds tandis qu’Alban Jolibois s’était posté à l’arrière pour maintenir sa tête. La chenille ainsi formée amorça sa descente avec précaution, suivie de Camille Allard et de Jade Toolman qui ramenaient les pelles.

Lorsqu’ils furent rendus au château, ils allongèrent José devant le feu et pendant que certains s’occupaient de lui chercher des vêtements chauds, d’autres lui préparaient un grand bol de thé sucré. Mais, José, si faible, n’eut même pas la force de tenir l’infusion bouillante dans ses mains que lui présentaient ses amis. Camille Allard inclina sa tête dans ses bras et l’aida à boire. Jade Toolman posa sur son corps fébrile une couverture supplémentaire et invita tout le monde à sortir de la pièce pour le laisser dormir. Elle resterait à ses côtés et veillerait sur lui. Patou préféra s’assoir sagement au chevet du malade.

 

*

 

José se réveilla en nage le lendemain matin. Il avait repris des couleurs et paraissait nettement plus vif que la veille. Assise à ses côtés, Jade Toolman lui sourit.

— Bonjour José, murmura-t-elle d’une tendre voix en lui caressant délicatement le visage. Je suis rassurée de voir que tu as meilleure mine ce matin… Nous sommes tous contents de t’avoir retrouvé sain et sauf.

En entendant Jade Toolman s’adresser à l’enfant, Patou leva brusquement la tête, remua la queue et s’approcha tout nerveux de José. Il posa sa truffe à côté de son oreiller et lécha gentiment sa petite joue droite, rosie par les flammes. Puis il s’empressa de prévenir le pensionnat du réveil de José, en aboyant gaiement sans s’arrêter. Le signal étant donné, tous accoururent immédiatement retrouver leur camarade. Les yeux des enfants pétillaient de joie. Tandis qu’il était assis sur sa couchette, tous se précipitaient pour l’embrasser et le réconforter. José, très touché par cette démonstration d’amitié, se laissa câliner avec plaisir et manifesta d’un sourire béat combien il savourait cet instant privilégié.

— Raconte-nous ce qui s’est passé ! demanda Pauline… Nous avons eu tellement peur…

— Oui, raconte-nous José ! insistèrent-ils tous en chœur.

Devant les visages interrogateurs de ses copains, José s’adossa contre son oreiller et commença à relater sa triste aventure.

— J’étais le dernier à quitter l’igloo quand, au bout de quelques mètres, les lacets de mes chaussures se sont défaits… Je me rappelle, Manon était devant moi et je lui ai demandé de m’attendre, le temps que je les attache à nouveau… Mais elle ne m’a pas entendu… Elle s’éloignait progressivement, mais je n’ai pas insisté pour qu’elle s’arrête, car j’ai pensé que je vous rattraperais sans problème…

— Oh, mon pauvre José… interrompit Manon dans son récit… Je suis désolée !

Elle s’avança vers lui pour l’embrasser longuement sur le front et revint à sa place en faisant la comédie, exagérant sa tristesse. Tout le monde éclata de rire et José reprit le fil de son histoire.

— Quand je me suis relevé, le brouillard s’était épaissi… Je ne distinguais plus rien… Je me suis retourné dans tous les sens pour savoir dans quelle direction m’engager et j’ai cru soudain entendre vos voix… sur ma gauche. Je suis tout de suite parti dans ce sens. Je me souviens, j’ai accéléré mon pas pour vous rejoindre. J’avais si peur de vous perdre… J’ai marché comme un aveugle en me fiant uniquement aux sons… Combien de temps ?… Je ne me rappelle plus. Puis je me suis retrouvé sans doute sur un versant plus exposé au vent, car je ne percevais plus aucun bruit… Je n’arrêtais pas de recevoir des flocons glacés dans les yeux… J’étais obligé de protéger mon visage pour éviter d’être fouetté par la neige…

Dans la salle, chacun imaginait la scène en pensant qu’il aurait pu être à sa place. Ses compagnons vivaient l’instant présent au rythme de ses paroles… Ils tremblaient quand il avait froid, ils étaient effrayés quand il s’affolait, ils avaient mal quand il souffrait…

— Et là, j’ai eu vraiment peur ! poursuivit-il… Je ne savais plus où j’étais… Je n’avais plus un seul repère pour me rendre au village. Je n’osais même plus avancer… Je finissais par douter de moi et je me posais mille questions. Est-ce que je marche dans la bonne direction ? Je ne tourne pas le dos à Gallo ? Je ne m’enfonce pas dans la montagne ? Si je me perds, vais-je mourir de froid ?… Alors j’ai crié… Je vous ai appelé de toutes mes forces… Je vous ai supplié de me répondre !

En parlant, José semblait encore terrifié et ses yeux humides cherchaient dans tous les coins de la pièce. Il revivait le drame et il en était toujours secoué. Jade Toolman posa une main réconfortante sur son épaule.

— José, tu n’es pas obligé de continuer, suggéra-t-elle calmement… Nous comprenons que ce soit trop douloureux. Peut-être préfères-tu remettre ça à plus tard ?

Les autres enfants acquiescèrent par politesse tout en espérant le contraire tellement ils étaient captivés par son récit. Ils furent rassurés quand José reprit la parole.

— Puis j’ai réalisé que la nuit allait bientôt tomber. Je devais me décider vite… Après, il serait trop tard… C’était sûr, en restant là, je mourrais de froid ! Comme par instinct, je me suis accroupi par terre pour avoir la tête au niveau des pieds. C’était la seule distance qui me permettait encore de voir les traces de mes pas dans la neige… Je les ai suivies à quatre pattes, transi d’angoisse qu’elles soient recouvertes par les flocons fraîchement tombés et que je ne puisse plus les distinguer. Par chance, elles me guidèrent jusqu’à l’igloo qui était l’unique abri que j’étais capable de rejoindre. J’ai accumulé de la neige à l’entrée pour l’obstruer et je me suis blotti dedans en m’écartant le plus possible de la source… Je n’avais plus qu’à attendre dans ma tanière en espérant résister à la froideur de la nuit. Je ne voulais surtout pas m’endormir, car j’avais lu dans un livre qui parlait d’expéditions polaires que les explorateurs devaient rester lucides pour ne pas mourir de froid… Au bout d’un moment, calfeutré dans mon cocon, n’entendant rien de ce qui pouvait se passer à l’extérieur, j’ai eu la curieuse sensation de me sentir bien… La température de l’air ne me paraissait plus aussi insupportable… Je pense que c’est à ce moment-là que je me suis laissé emporter par le sommeil.

— Ce sont nos voix qui t’ont réveillé ? interrogea Pierre Valorie, impressionné par son audace.

— Quand je vous ai entendu, je n’osais pas y croire… Je ne savais pas si je rêvais ou si j’étais mort… J’étais incapable de bouger. J’ai essayé de me lever, mais c’était impossible, mon corps était paralysé. J’ai réuni les dernières forces qui étaient en moi pour demander de l’aide… D’ailleurs, je ne réalise toujours pas comment vous avez pu m’entendre, car j’avais l’impression de parler à voix basse. J’ai voulu vous prévenir une deuxième fois, mais plus un son ne sortait de ma bouche… Je venais de formuler les seuls mots que j’étais encore capable d’extraire de ma carcasse. Je fixais avec avidité le toit bleuté de l’igloo… Si j’avais eu des pouvoirs magiques, je crois que j’aurai pu le transpercer rien qu’avec l’intensité de mon regard. J’étais maintenant persuadé que vous étiez partis… Je tendais mes oreilles avec angoisse pour capter le moindre signal, mais je n’entendais plus rien, sauf la source qui n’arrêtait pas de couler et dont le bruit me devenait insupportable. Puis j’ai perçu les coups des pelles qui arrachaient la neige, et vos cris qui m’encourageaient… J’ai su alors que j’étais sauvé !

José se tut et observa les regards de ses compagnons qui le contemplaient, bouche bée.

— Hé, ho !… Vous êtes vivants ? héla-t-il ses amis en rigolant.

Son public émergea de sa torpeur et l’applaudit soudain avec frénésie. Manon s’approcha vers lui et attrapa ses mains avec délicatesse.

— Bien sûr que nous sommes vivants ! lui signifia-t-elle avec un grand sourire… Et pour te le prouver, nous allons te faire des crêpes !… Ça te dit ?

— Humm… des crêpes ? répondit-il en se léchant les babines… Super !

— Allez, crêpes pour tout le monde ! déclara Camille Allard.

La troupe gourmande, à nouveau réunie se rua vers la cuisine, emportant son survivant dans un flot de rires et de cris joyeux…

Tout pouvait recommencer comme avant !

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