#ConfinementJour24 – Partage de lecture du roman ” 2152 ” – Chapitres 66, 67 et 68

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

 

2152

Quatrième période

« Je vais te confier une mission ! »

Ouvrir la prison

 

         Le chargement était plus lourd que d’habitude. Les serviteurs du peuple avaient délibérément augmenté la quantité de vivres des prisonniers puisque la veille, à cause du mauvais temps, ils n’étaient pas allés au « puits ».

Ils se reposèrent quelques minutes avant de franchir la porte qui permettait d’accéder au sommet du plateau. Mais à leur grand étonnement, celle-ci restait coincée. Ils avaient beau insister et se mettre à plusieurs pour pousser, elle ne s’ouvrait toujours pas…

— Pourriez-vous nous aider ? demanda l’un d’entre eux, aux trois brigadiers qui les escortaient.

Les soldats les regardèrent avec dédain en s’approchant à leur tour vers l’issue fermée. « Ces serviteurs du peuple n’ont rien dans les bras », pensèrent-ils, « que feraient-ils sans nous ? »… Cependant, ils durent se rendre à l’évidence : la solution du problème ne se réduisait pas seulement à posséder de gros biceps, car ils ne firent pas mieux. La porte était décidément bien bloquée.

— Appelez l’équipe technique ! râlèrent-ils, vexés. On ne va pas perdre notre temps pour une vulgaire porte !

Les agents d’entretien arrivèrent assez rapidement avec leur matériel. Les hommes de la BS, qui avaient finalement pris les choses en main, attrapèrent chacun un pied-de-biche et s’empressèrent de défoncer l’encadrement.

Les gonds cédèrent aussitôt et dans un bruit fracassant, une avalanche de pierres s’engouffra précipitamment dans le couloir. Elle écrasa au passage les trois soldats et les premiers serviteurs qui étaient près d’eux. Épouvantés, les survivants contemplaient l’impressionnant éboulis qui obstruait maintenant le passage à l’intérieur du bâtiment. Ils ne comprenaient pas comment cela était possible.

 

Lorsque Number one apprit que l’issue de secours était également bloquée, il s’embarqua dans un hélicoptère pour inspecter le toit naturel de la base. Il remarqua effectivement deux petites pyramides de pierres, disposées à l’emplacement des deux sorties, à chaque extrémité du plateau.

— Posez-vous près du puits ! ordonna-t-il au pilote, réalisant au passage que la nacelle n’était plus rangée à sa place.

Sitôt descendu de l’engin, Number one se précipita vers l’entrée du gouffre. Ses hommes qui le suivaient de près se penchèrent à leur tour au-dessus de l’orifice. Ils firent la même grimace de stupéfaction que leur chef en observant le fond.

— Confirmez-moi ce que je vois ! s’inquiéta Number one… Est-ce bien de l’eau qui reflète la lumière ?

Comme ses subordonnés acquiesçaient, il demanda à l’un d’entre eux d’actionner la remontée du panier métallique. Le brigadier désigné s’empressa d’enclencher le mouvement de la roue qui se mit à tourner lentement. La partie non immergée de la chaîne se tendit petit à petit et très vite, elle ne s’enroula plus autour de son axe. Le moteur força jusqu’à ce que le câble, tellement éprouvé, finisse par céder. Comme un élastique géant, il se détendit violemment en provoquant un bruyant sifflement et disparut dans la fosse, entraînant dans sa course le soldat qui était sur son passage.

Poussé malgré lui dans le trou, l’homme se retrouva en quelques secondes au fond du puits. Affolé, il se débattait avec ses grands bras pour tenter d’accrocher, au-dessus de lui, l’air insaisissable. Le poids de ses vêtements mouillés, et surtout de ses bottes, l’empêchait de nager correctement. Malgré tout, ses mouvements des mains rapides et peu coordonnés lui permettaient de maintenir sa tête hors de l’eau. Dès qu’il appelait ses camarades pour lui venir en aide, les vaguelettes produites par ses gesticulations pénétraient dans ses poumons. Il tentait alors de recracher ce qu’il avait ingurgité en toussant nerveusement… Et cela, indéfiniment.

Tout en haut, autour du muret, les soldats assistaient, sans pouvoir le secourir, à la triste scène de panique de leur compagnon. Très vite, l’homme s’épuisa. Ses plaintes désespérées, qui montaient le long des parois, s’espacèrent de plus en plus, puis s’arrêtèrent subitement. Ses mains qui se crispaient encore au-dessus de l’eau finirent, elles aussi, par stopper leur danse macabre.

Dans un silence glacial, la silhouette de son corps s’enfonça lentement sous leurs yeux, jusqu’à disparaître complètement dans la sombre masse aqueuse du puits. Quelques bulles d’air troublèrent légèrement la surface qui redevint très vite lisse et calme, comme s’il ne s’était rien passé.

Number one retourna vers l’hélicoptère et chargea le pilote d’aller chercher du renfort pour déblayer les deux passages…

— Revenez nombreux ! vociféra-t-il pour être entendu malgré le bruit assourdissant du moteur. Dépêchez-vous !

 

*

 

GLIC et Mattéo se retrouvèrent comme convenu dans les couloirs techniques qui se situaient derrière la salle des cages. Mattéo aurait souhaité agir vite pour empêcher la BS de réagir. Mais, sur les conseils de Serge Morille, ils avaient plutôt opté pour une stratégie différente. CAR2241V et les prisonniers, récemment sortis du trou, devaient d’abord prendre possession de Thalie.

Ils pensaient que l’attaque de la cité canaliserait la plupart des soldats du PNC à cet endroit. La BS chercherait sans doute à récupérer cette partie occupée de la base et organiserait avant tout la libération de ses serviteurs pris en otages. Pendant ce temps, elle délaisserait Euphrosyne et Aglaé. Mattéo serait donc plus tranquille pour tenter de sauver ses compagnons. CAR2241V préviendrait GLIC pour lui indiquer le moment le plus opportun, grâce à la montre de Mattéo qu’il portait à son poignet…

— Pourvu que tout se passe bien ? s’inquiéta Mattéo qui était impatient de retrouver ses amis.

— Nos hommes ont pu s’infiltrer sans problèmes dans la cité ! commenta GLIC, par l’intermédiaire de Paméla Scott qui suivait l’avancée des prisonniers depuis le QG400105… La surprise est totale !… Comme personne n’imaginait la présence d’ennemis dans les parages, elle n’était même pas surveillée…

— Je peux donc y aller ? s’informa l’adolescent.

— Pas encore ! répondit Paméla Scott. Nous devons attendre maintenant l’intervention de la BS… Ça y est, nos troupes viennent de fermer les portes blindées qui donnent accès à Thalie !… Les soldats vont certainement apprendre la nouvelle rapidement… CAR2241V te donnera le signal !

 

*

 

— Allez ! Plus vite, les gars ! hurlait Number one à ses brigadiers, en haut du plateau… On ne va pas perdre la journée à jouer avec des cailloux !

Le commandant de la BS qui suivait les opérations de déblayage se retourna vers son voisin qui avait quelque chose à lui dire :

— Chef ! déclara 27 en le fixant de son unique œil, des prisonniers se sont enfuis par un passage étroit qui descend directement dans la falaise. Le nombre de corps couchés au pied de la paroi est impressionnant. Ce couloir à l’air extrêmement dangereux.

Number one s’approcha du précipice avec 27 qui le guidait jusqu’à la trouée empruntée par les fuyards. Se penchant au-dessus du vide, il fut pris d’un léger vertige et se demanda lui-même comment ils avaient osé s’engager dedans…

— Par où sont-ils passés ? s’étonna-t-il… C’est de la folie ! Tout est si vertical !

— J’ai l’impression que les seules personnes qui se sont risquées à s’enfuir par là sont celles qui ont péri en bas ! rajouta 27.

— Et les autres alors ? Que sont-ils devenus ? s’interrogea Number one. Ils seraient…

— Oui Chef ! conclut froidement 27… Pour moi, il n’y a aucun doute, ils se sont tous noyés dans le puits !

Number one entendit soudain une voix qui l’appelait…

Il aperçut un de ses hommes qui lui faisait des signes tout en courant vers lui…

— Number one ! criait le brigadier affolé, Number one !

— Que se passe-t-il encore ? soupira Razoumnik Irmoï. Décidément, nous allons de surprise en surprise…

Le brigadier arriva tout essoufflé devant Number one et, entre deux respirations, lui annonça la terrible nouvelle…

— Thalie a été assiégée ! Elle est aux mains des prisonniers ! Les accès sont fermés et les serviteurs qui étaient à l’intérieur sont pris en otages !

Number one se tourna vers 27 sans pouvoir cacher sa colère…

— Voulez-vous savoir où sont tous vos noyés ? s’égosilla-t-il, en fixant l’œil valide du soldat… Apparemment, pas dans le puits !

 

*

 

Le robot avançait en éclaireur dans le couloir qui conduisait à la prison. Pour éviter de se faire repérer, Mattéo suivait GLIC à une certaine distance, le dos collé à la cloison. Le calme qui régnait dans les parages le rassura. C’était sans doute la preuve que les soldats étaient partis à l’assaut de Thalie.

Ils stoppèrent leur progression à l’approche d’un tournant, car ils entendirent des voix qui résonnaient au loin. GLIC utilisa son télescope pour passer discrètement sa tête derrière l’angle du mur. À une vingtaine de mètres, il aperçut deux gardiens qui discutaient devant la porte de la prison.

— Je m’occupe de les faire venir près de nous !… Toi, tu les neutralises… D’accord ?

— Ça marche ! acquiesça Mattéo qui se demandait bien comment il s’y prendrait.

Le robot fit mine de ne pas contrôler ses mouvements et traversa la partie exposée du couloir en zigzaguant bruyamment, espérant éveiller l’attention des soldats. Il fonça droit dans le mur puis repartit aussi bizarrement en arrière, pour revenir à côté de Mattéo. Il resta un certain temps invisible, puis réapparut pour reproduire le même numéro.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’étonna l’un des deux gardiens qui aperçut GLIC au bout du couloir…

Sous le regard intrigué de son acolyte, il s’approcha de ce drôle d’objet qui continuait ses clowneries pendant que Mattéo attendait qu’il soit à sa portée pour l’assommer avec le revers de sa hache. Lorsque le soldat atteint l’angle droit du tournant, GLIC se dirigea dans le coin qui était opposé à Mattéo et fit mine de ne pas pouvoir se dégager de cet endroit. Il souhaitait l’attirer vers lui pour qu’il se présente de dos à son jeune complice. Quand le brigadier fut devant lui, il posa son arme au sol pour l’attraper comme un vulgaire poulet de basse-cour. L’adolescent profita de l’aubaine pour saisir la mitraillette du militaire pendant qu’il sautait sur GLIC. Dès que l’homme fut couché sur le robot, Paméla Scott l’entraîna jusqu’à Mattéo qui l’attendait de pied ferme. Il braqua aussitôt le canon de son fusil automatique au-dessus de sa tête, avant qu’il ne réagisse.

— Enchanté ! l’accueillit Mattéo avec un sourire crispé. On ne bouge pas et surtout on ne crie pas !

Avec son unique bras, GLIC s’empara de la matraque qui était sur le ceinturon du soldat et la posa discrètement à côté de Mattéo.

— Retournez-vous ! insista Mattéo.

Pendant que l’homme du PNC obéissait à ses ordres, il saisit le gourdin et le frappa d’un grand coup sur la nuque.

Le deuxième gardien qui avait assisté, sans bouger de sa place, à l’assaut du robot par son collègue rigolait encore. Il avait trouvé la scène plutôt comique et attendait qu’il réapparaisse au fond du couloir, sur le dos de ce drôle d’appareil. Cependant, ne le voyant pas revenir, il s’inquiéta et abandonna son poste pour le rejoindre.

Il partit en courant et quand il atteignit le tournant, GLIC fonça dans ses jambes par surprise. Le soldat tomba au sol et Mattéo sortit de sa cachette pour l’assommer dans la foulée. Sans perdre de temps, il utilisa la ceinture de pantalon du premier pour attacher les mains des deux brigadiers et avec celle du second, il réunit leurs pieds. Il leur emprunta un couteau et déchira deux manches de chemise. Tant que les deux hommes étaient inanimés, il les bâillonna.

Mattéo eut la présence d’esprit de fouiller dans les poches des geôliers et trouva avec bonheur un trousseau de clés dont l’une, plus grosse que les autres, était certainement celle de la prison.

— Allons-y ! proposa-t-il à GLIC, impatient.

 

Une fois devant la porte, Mattéo enfonça la clé dans la serrure et au bout du deuxième tour, celle-ci s’ouvrit.

— Attends-moi devant et préviens-moi si quelqu’un arrive ! dit-il au robot, alors qu’il s’engageait avec sa hache dans le passage étroit qui était juste derrière.

Mattéo parvint enfin dans l’enceinte de la grande salle, exagérément éclairée. L’amoncellement de cages qui se présentait devant lui l’horrifia. Jamais il n’aurait imaginé retrouver ses amis parqués ainsi dans des caisses métalliques, comme à l’intérieur d’un élevage industriel de volailles. Il s’étonna de ne pas les reconnaître. Ils avaient tant changé physiquement. Ils étaient tous pâles, amaigris et si fatigués. Accrochés à leurs barreaux, ils le regardaient sans réaction, tellement ils étaient épuisés.

— Je viens vous libérer ! cria Mattéo. Vous allez enfin pouvoir échapper à cet enfer !… C’est fini !

Puis il s’élança vers le premier cachot grillagé et défonça le cadenas avec sa hache.

— Vous pouvez sortir !… Vous êtes libres maintenant !

Ouvrant les cages, une par une, il arriva devant celle de ses compagnons…

— Kimbu !… Shad !… Rachid !… Comme je suis content de vous retrouver !

En les serrant dans ses bras, il réalisa à quel point leur amitié était forte. C’était une vraie joie d’être à nouveau ensemble.

— Où sont les filles ? s’inquiéta Mattéo.

— Juste en face ! lui répondit Shad en montrant du doigt l’autre côté de la salle.

— Venez avec moi !… À plusieurs, nous ouvrirons plus vite ces horribles cages ! insista Mattéo… Plus tôt nous serons partis d’ici, mieux ce sera !

Les premiers jeunes libérés s’empressèrent de sauver leurs camarades, pendant que Mattéo et ses trois amis traversaient le hall pour rejoindre les filles…

— Mattéo ! hurla Yoko, à travers les barreaux de sa prison… Nous sommes là !

Les quatre adolescents se précipitèrent à sa rencontre et brisèrent la serrure en quelques minutes.

— Mattéo ! supplia Yoko en s’accrochant à son cou… Poe ne va pas bien du tout !… Elle a de la fièvre et son état empire depuis plusieurs jours ! Nous avons prévenu les gardes qui n’ont même pas réagi… Je suis très inquiète !

En entendant cette mauvaise nouvelle, son sang ne fit qu’un tour. Il s’engagea dans la cellule pour retrouver Poe. Indra veillait sur elle et tenait sa tête qui reposait sur ses genoux.

— Elle tremble de tout son corps ! expliqua Indra. Elle est très malade… Nous devons trouver un moyen de la soigner.

Mattéo s’avança vers celle qu’il aimait et se pencha au-dessus de son visage tout transpirant. Il colla son front brûlant contre son cœur et resta ainsi pendant un long moment sans rien dire. Pendant qu’il la caressait, il pensa soudain à son père et à sa mère qu’il ne reverrait plus et il craignit de la perdre à son tour. Il s’approcha de son oreille et doucement, lui murmura :

— Poe !… Nous allons nous occuper de toi. N’aie pas peur !… Je t’emmène hors d’ici… Sois courageuse !

Il la prit dans ses bras et la souleva délicatement. Elle le fixait de ses ravissants yeux bruns et humides. Malgré l’état dans lequel elle était, il la trouvait somptueusement belle…

La teinte chaude de sa peau, ravivée par la fièvre, rendait l’expression de son visage encore plus sublime. Sa bouche, à demi ouverte, laissait apparaître la lumière éclatante de sa jolie dentition qui contrastait avec ses petites lèvres pulpeuses de couleur feu. Elle essayait de lui parler mais ses mâchoires ne se desserraient pas, tellement elle tremblait.

Au bout de nombreux efforts, elle réussit à se détendre…

— Mattéo ! soupira-t-elle. Je… Je voulais que tu saches… Je voulais te dire…

Poe était si faible qu’elle dut s’arrêter un moment pour reprendre son souffle. Pendant ce temps, Mattéo contemplait son corps frissonnant qui luttait pour trouver sa respiration. Même dans l’épreuve, son amie lui inspirait douceur et calme. Il l’imaginait comme un petit poisson de son pays qui avait échoué accidentellement sur la plage et espérait, sans rien dire, qu’une puissante vague le ramène à la mer…

« Tu n’as pas vu l’eau et le soleil depuis trop longtemps », songeait Mattéo tandis qu’elle suffoquait devant lui. « Tu ne peux vivre qu’en liberté ! ».

— Mattéo ! reprit-elle en soulevant péniblement son bras qui pendait dans le vide jusqu’à ce que sa main humide s’applique sur la joue de son porteur… Je suis si heureuse de te revoir… Je… Je t’aime…

 

Fuir au plus vite !

 

         Dans l’urgence, ils se répartirent dans les deux avions, comme ils l’avaient prévu au départ. CAR7C piloterait le premier appareil de couleur jaune citron. Avec le groupe des « Iris », CAR123A, CAR222B, CAR343T et CAR105A embarqueraient avec lui. Ils seraient ainsi, vingt passagers. Dans l’avion bleu qui contenait les vivres, CAR2002H transporterait les autres serviteurs du peuple.

Avant que CAR123A ne referme la portière derrière lui, le lieutenant Crocus eut juste le temps de s’introduire dans le bimoteur où se trouvaient les adolescents. Il se dirigea directement vers la cabine et fixa son module guêpe dans un angle du plafond pour ne pas être repérable. À cet emplacement, face au nez de l’avion, il bénéficiait de la même vue que le pilote.

— Les voilà ! s’écria CAR7C qui surveillait les alentours du site… Ils sont déjà là !

Il actionna tout de suite le moteur et se dépêcha de quitter la zone des hangars pour rejoindre la piste de l’aéroport. Pendant qu’il roulait, les serviteurs du peuple s’empressaient de monter dans l’avion bleu. Le jaune était maintenant au milieu du tarmac. Il tourna précipitamment pour se mettre dans l’axe d’envol et accéléra aussitôt. Il s’engagea à toute vitesse, face à la BS qui courait vers eux.

Les passagers fixaient les deux hélices à cinq pales qui faisaient un bruit assourdissant, mais l’appareil peinait à soulever son poids de cinq tonnes. Ils espéraient pourtant s’élever avant d’être à portée de tir des brigadiers. Ils se rapprochaient de plus en plus des soldats qui s’étaient couchés à terre en voyant le bolide foncer sur eux. Dans la précipitation, ils firent feu sur l’avion qui commençait enfin à décoller. Trois balles perdues traversèrent le pare-brise du cockpit et se plantèrent au fond de la cabine, à quelques centimètres du module guêpe. Par chance, le verre n’éclata pas et l’avion passa au-dessus des militaires qui pestaient de rage, avant de s’échapper définitivement dans les airs.

Les soldats reprirent leur course avant que le deuxième avion amorce son tournant pour bien se positionner sur la piste. Ils n’étaient plus qu’à une cinquantaine de mètres de l’appareil et ils pensaient que cette distance ne serait pas suffisante pour qu’il ait le temps de s’envoler…

— Tirez sur les pneus ! ordonna le capitaine Clotman…

L’avion bleu mit enfin les gaz et s’avança vers eux…

— Visez tous la roue avant ! insista-t-il. Appliquez-vous, car c’est notre dernière chance de les attraper !

Obéissant à leur chef, ils se couchèrent une nouvelle fois sur le bitume chauffé par le soleil pour bien caler leurs armes contre leurs joues et ajuster le canon de leurs fusils vers la même cible…

— Êtes-vous prêts ? s’informa Toby Clotman.

Ses hommes acquiescèrent ensemble par un meuglement étrange pour ne pas se déconcentrer…

— Alors… Feu !

Dans l’instant qui suivit les détonations, le pneu avant de l’avion éclata, l’obligeant à piquer soudainement du nez. Stabilisé malgré tout à l’arrière par les deux autres roues, le zinc finit par s’arrêter sans se renverser. La partie métallique du train d’atterrissage avait entaillé la piste sur une bonne longueur.

Les militaires restèrent en position de tir et attendirent patiemment que les passagers sortent de l’habitacle. Mais au lieu de se rendre, ils préférèrent tous s’enfuir en courant, à l’exception de CAR2002H qui reposait inanimé, la tête collée sur le tableau de bord de la cabine de pilotage. Une balle l’avait atteint en plein cœur. Comme ils détalaient sur la piste pour rejoindre les hangars, les serviteurs du peuple se détachaient nettement sur la ligne d’horizon. Les brigadiers tirèrent sans problème sur les pauvres fuyards qui tombèrent les uns après les autres pour ne plus jamais se relever.

— Vite ! hurla le capitaine Clotman… On change la roue et l’on décolle !

 

L’avion jaune tournoyait toujours au-dessus de l’aéroport et observait depuis le ciel leurs compagnons qui étaient encore au sol. Ses passagers assistèrent, horrifiés, au massacre de leurs amis. Ils apercevaient leurs corps étendus sur le macadam noir, non loin de la silhouette bleue de l’aéroplane, tandis que la BS s’affairait autour pour remplacer le pneu éclaté…

— Quittons les lieux tant que nous avons de l’avance ! déclara CAR123A. Avec un peu de chance, nous pouvons encore disparaître de leur vue et les semer enfin !

CAR7C prit de l’altitude et s’engagea vers le sud-est, en direction de la mer Rouge. Il longerait ensuite la côte pour rejoindre l’océan Indien.

 

*

 

À l’intérieur de la CM1, le comité des sages suivait sur leurs écrans le trajet de l’avion, sur lequel la petite équipe du lieutenant Émile Crocus s’était embarquée. Ils le voyaient s’éloigner de plus en plus de leur base méditerranéenne…

— Je les ai entendus dire qu’ils souhaitaient atteindre la côte est de l’Afrique, leur communiqua le lieutenant Crocus… Mais pour l’instant, ils cherchent à se débarrasser à tout prix des membres du PNC.

— L’avion bleu est à une demi-heure de vol derrière vous ! confirma la sage Betty Falway… Nous prendrons contact avec la cité marine la plus proche de votre point d’atterrissage pour qu’elle prenne le relais de la surveillance de votre module.

— OK ! répondit le lieutenant Crocus. Nous vous tenons au courant de l’évolution… Terminé.

 

À peine eurent-ils cessé de discuter avec le lieutenant Crocus, qu’ils reçurent un appel de Serge Morille depuis le QG400105 :

 

— Voici la situation du jour, au niveau de la base du PNC, établie dans les monts Oural, dit-il comme il le faisait chaque fois pour introduire ses commentaires quotidiens. La météo est exécrable, il n’arrête pas de pleuvoir. Notre robot est en compagnie du jeune Mattéo qui s’est rendu dans la cité d’Euphrosyne pour libérer les adolescents retenus prisonniers dans des cages… Nous pouvons dire que le climat, à l’intérieur de la forteresse, est aussi orageux qu’à l’extérieur. Une insurrection est en train de naître grâce à l’intervention d’adultes qui se sont enfuis d’un gouffre dans lequel ils étaient abandonnés lamentablement, comme des bêtes, au sommet d’un plateau qui recouvre la totalité du site. Ils se sont alliés avec quelques serviteurs du peuple et détiennent, à l’heure actuelle, la cité de Thalie qui est la zone technique du PNC. Nous nous attendons à une lutte sans merci dans les prochaines heures. Les soldats du Grand Maître vont tout faire pour la récupérer.

— Merci pour ces informations ! répondit le sage Huu Kiong… Pour une fois, vous nous annoncez des nouvelles plus optimistes pour notre peuple qu’à l’habitude… Nous pouvons penser que le Grand Maître nous laisse tranquilles pendant quelque temps et que les insurgés prennent enfin le dessus sur ces malfrats !

— Nous l’espérons également, Sage Kiong, acquiesça Serge Morille. Mais au fait, pouvez-vous me dire si la progression du Professeur Boz se passe bien ?… Est-il proche, maintenant, du continent sud-américain ?

— Je suis désolé de ne pas pouvoir vous transmettre une aussi bonne nouvelle que la vôtre, soupira le sage Kiong. Nous sommes actuellement à sa recherche… Théo Boz et son équipe ont été capturés par l’ennemi, avant d’atteindre l’Océan Atlantique… C’est une catastrophe !… Nous avons alerté toutes les cités marines et attendons un signalement…

— Cela veut dire que des espions se cachent encore au sein de notre organisation ! conclut Serge Morille, troublé par cette terrible nouvelle… C’est très inquiétant !… Je vous remercie de nous tenir informés s’il y a du nouveau, Sage Kiong…

— Vous pouvez compter sur nous ! confirma le sage.

 

*

 

L’aiguille du réservoir baissait sérieusement. CAR7C alerta ses compagnons pour savoir quelle décision prendre…

— Combien d’heures de vol pouvons-nous encore accomplir ? s’informa CAR123A.

— Même pas une heure ! répondit aussitôt le pilote.

— Dès que tu vois une ville assez importante, on essaie de repérer son aéroport… Si par chance elle en possède un, on tente de refaire un plein d’essence… OK ?

— Ça marche ! approuva-t-il en hochant la tête.

L’avion jaune suivait la côte africaine en longeant la mer Rouge. Il tournait le dos au soleil qui se préparait à se coucher vers l’ouest. CAR7C surveillait son tableau de bord, fixant cette fichue aiguille qui ne cessait de reculer vers le bas du cadran.

— L’avion bleu ! alerta Violette, le visage collé contre le hublot… Ils sont derrière nous !

Tous ceux qui n’étaient pas du même côté que Violette quittèrent leurs sièges pour observer eux aussi cet avion de malheur qu’ils auraient tant aimé ne plus jamais revoir… Mais il était encore loin…

— Retournez à vos places ! hurla CAR7C qui sentait l’appareil se déséquilibrer à cause du déplacement soudain de ses passagers.

L’avion s’inclinait déjà sur la gauche et le pilote avait beau insister, il n’arrivait pas à le redresser. Quant aux jeunes, toujours debout, ils ne parvenaient pas à regagner leurs sièges tellement la déclivité était importante…

— Nous chutons ! cria-t-il, désespéré. Nous plongeons tout droit vers la mer !

Tous les passagers voyaient l’étendue bleue qui se rapprochait à grande vitesse… Mais une idée lumineuse vint soudain à l’esprit de l’aviateur. Il avertit tout le monde qu’il allait tenter de descendre en vrille…

— À chaque tournant, vociféra-t-il, vous profiterez de l’absence de gravitation pour vous assoir sur le siège libre le plus près de vous !… Compris ?… C’est parti !

CAR7C réduisit les gaz de l’appareil et tira fortement le manche en arrière… L’avion continua sa chute en tournant sur lui-même. À chaque pirouette, malgré le fait qu’ils étaient baladés d’un côté à l’autre du compartiment, comme le linge d’une machine à laver, chacun essayait de s’accrocher à un fauteuil.

Au bout de quelques voltiges, CAR7C remit les gaz et chercha à remonter dans les airs. Puisque tous étaient de nouveau assis, l’appareil retrouva son équilibre et, petit à petit, il amorça son redressement. Mais il s’approchait bien trop vite de la mer et il n’était plus qu’à une centaine de mètres de celle-ci. Aucun ne croyait désormais qu’il se rétablirait suffisamment pour éviter la chute. Résignés à l’idée de mourir, ils attendaient, collés à leurs sièges, l’instant fatal où ils seraient pulvérisés au contact de l’eau. Certains faisaient d’affreuses grimaces, d’autres fermaient les yeux et d’autres encore pleuraient…

Mais curieusement, sous l’effet de la force centripète, ils sentirent leur abdomen remonter jusqu’à la gorge et, au lieu de s’écraser, l’avion jaune se maintint à l’horizontale, à quelques mètres de la surface de l’eau…

Osant maintenant regarder à travers les hublots, ils eurent la sensation de glisser sur la mer tellement ils étaient proches d’elle. Enfin, le bimoteur accepta de reprendre de l’altitude… Ils étaient sauvés…

— Houa ! s’égosillèrent-ils en chœur pour décharger leur stress et crier leur joie d’être encore en vie.

Soulagé, le pilote victorieux ne chercha pas à remonter aussi haut qu’avant la chute, car il avait repéré une localité, en bordure de la mer…

— S’il y a un aéroport dans les parages, expliqua-t-il à CAR123A qui était derrière lui, nous aurons à peu près vingt minutes pour faire le plein. C’est le temps que j’évalue entre l’avion bleu qui est à nos trousses et le nôtre…

 

En survolant rapidement la petite agglomération, l’équipe des « Iris » aperçut, à sa périphérie, une piste d’atterrissage. L’avion obliqua pour parvenir à cette zone qui était à quelques minutes de vol. En s’approchant, ils distinguèrent également un camion-citerne, garé près d’un corps de bâtiment en béton…

— Nous perdrons moins de temps à chercher du carburant ! se réjouit CAR123A en s’adressant au pilote… Tu te dirigeras tout de suite vers ce camion après t’être posé… Pourvu qu’il ne soit pas vide !

Les deux roues arrière touchèrent d’abord le sol et le nez de l’avion jaune s’inclina progressivement jusqu’à ce que le train avant s’appuie à son tour sur la piste. Dès que l’aéroplane fut à l’horizontale, CAR7C freina fortement et releva les ailerons pour faciliter son ralentissement… L’appareil finit par atteindre une allure raisonnable et s’engagea vers la structure en béton qu’ils avaient repérée tant qu’ils étaient en altitude. Le pilote stoppa le moteur quand il fut à quelques mètres du véhicule de ravitaillement.

CAR343T s’empressa de descendre de son poste pour vérifier le niveau de la citerne…

— Elle est à moitié pleine ! annonça-t-il avec un sourire de satisfaction… Venez m’aider pour dérouler le tuyau de la pompe !

CAR222B et CAR105A coururent le seconder pendant que CAR123A ouvrait le réservoir du bimoteur pour ne pas perdre de temps. Tous leurs gestes étaient minutés. Leur survie dépendrait de leur efficacité, car ils entendaient déjà à l’horizon, le bruit des hélices de l’avion bleu.

— Remontez à l’intérieur ! ordonna CAR123A aux pensionnaires des « Iris » qui étaient descendus se dégourdir les jambes, en attendant que la manœuvre soit finie… Nous allons essayer de synchroniser notre départ avec leur arrivée. Ils ont forcément besoin d’essence, comme nous… Si nous parvenons à décoller avant qu’ils n’atterrissent, nous pourrons garder ainsi notre avance. Quant à moi, tant qu’ils sont à une distance respectable, je continue à mettre du carburant…

CAR7C restait aux commandes, prêt à démarrer. Il surveillait la progression de l’ennemi dans le ciel. C’est lui qui donnerait le signal à ses compagnons pour remonter à bord. S’ils partaient trop tard, les agents de la BS n’hésiteraient pas à tirer sur eux. Ils avaient vu comment ils s’étaient comportés avec leurs camarades en quittant l’Égypte… Ils ne tenaient pas à subir le même sort…

— Ça suffit ! cria-t-il quand l’avion bleu parvint au-dessus de la ville…

— Nous pouvons pourtant en mettre encore un peu ! répondit CAR123A.

— Fermez le réservoir et remontez ! insista CAR7C.

— Réservoir fermé ! déclara CAR123A.

CAR7C démarra aussitôt et les quatre serviteurs du peuple coururent à côté de l’avion qui avançait déjà lentement. Alban Jolibois et Pierre Valorie s’étaient postés au niveau de la porte pour les aider à s’engouffrer à l’intérieur du compartiment…

— Tout le monde est dedans ! informèrent Colin et Pauline qui, cette fois-ci, étaient tout prêt de la cabine de pilotage.

Le conducteur mit de suite les gaz sans attendre d’être sur la piste centrale… Lorsqu’il l’atteint, il s’y engagea en prenant le risque de tourner à vive allure…

— Tous à gauche ! hurla-t-il à ses passagers…

Ils s’exécutèrent sur-le-champ, ce qui permit de stabiliser l’avion pendant qu’il changeait d’axe…

— Retournez à vos places ! ordonna CAR7C.

L’avion bleu sortait son train d’atterrissage et se préparait à se poser quand le jaune, en bout de piste, commença tout juste à s’élever au-dessus du tarmac… Les deux bimoteurs étaient désormais face à face, chacun concentré sur sa propre manœuvre…

Le pilote de la BS n’avait d’autre choix que de maintenir son cap, car s’il se redressait, il entrait en collision avec l’avion qui tentait de décoller et s’il s’inclinait plus, il risquait de s’écraser au sol… CAR7C tirait à fond sur le manche pour obliger son engin volant à se cabrer… À l’arrière, tous retenaient leur souffle, conscients du terrible danger qui les menaçait… Les conducteurs des deux appareils réussirent à éviter la catastrophe grâce à leur sang froid… Le croisement s’effectua en quelques secondes… Le toit bleu de celui qui descendait passa à quelques centimètres du train avant de l’avion jaune, puis ils se séparèrent chacun dans leur direction…

Alors qu’ils continuaient à prendre de l’altitude, Camille Allard réalisa qu’elle tenait fermement dans ses mains, celles de Jade Toolman qui était assise à sa droite. Elle les serrait si fort qu’elle se tourna vers elle pour s’excuser mais sa collègue ne semblait pas particulièrement en souffrir, car elle s’était évanouie depuis longtemps.

 

Au cœur du plancton

 

         Depuis combien de jours étaient-ils dans cette cellule ?… Et surtout, où se trouvaient-ils ?… Uliana Karavitz se posa toutes ces questions en se frottant les yeux, alors qu’elle se réveillait la première de son sommeil forcé. Couchée à même le sol, elle découvrit ses amis endormis, alignés à côté d’elle. La pièce où ils étaient retenus prisonniers ne comprenait aucun meuble, ne disposait d’aucune fenêtre et était éclairée uniquement par une faible lumière tamisée. Dans ce petit espace minimaliste, au milieu des murs lisses et uniformes, le seul élément qui tranchait, était la porte…

Justement, celle-ci s’ouvrit soudain et un énorme colosse, portant une épaisse moustache blanche, pénétra dans la salle. Autour de lui, quatre brigadiers se postèrent au garde-à-vous. L’imposant bonhomme fut étonné de voir que tous les détenus dormaient encore, à l’exception de la jeune femme…

— Bonjour, Mademoiselle ! dit le géant, en s’adressant à Uliana. Je suis l’Amiral Flower, le responsable de ce bâtiment… Soyez la bienvenue à bord.

— La bienvenue à bord ? se moqua-t-elle. Mais pour cela, Monsieur, il aurait fallu que je sois moi-même désireuse d’être ici… Et la façon brutale dont vous m’avez invitée avec mes amis ne peut que me déplaire !

— Mademoiselle… ?

— Karavitz… Uliana Karavitz ! répondit-elle sèchement à l’amiral.

— Mademoiselle Karavitz, je ne fais qu’exécuter les ordres, expliqua l’amiral Flower… Mais je veillerai à ce que votre séjour au sein de mon bâtiment se passe le mieux possible. Si je peux compenser le désagrément causé par le comportement un peu rude de mes hommes pour vous introduire ici, ce sera avec plaisir.

L’amiral se tourna vers les brigadiers et effectua un signe vers le soldat qui était le plus près de lui pour qu’il s’approche. Il s’avança et remit à son chef un large bracelet qu’il sortit d’une sacoche.

— Mademoiselle Karavitz, permettez-moi de vous offrir ce joli bijou en signe de bienvenue, dit l’amiral avec un léger sourire qui fit remonter le côté droit de sa superbe moustache.

Il saisit délicatement le bras gauche d’Uliana avec sa grosse main et fixa le bracelet rigide au-dessus de son biceps. Il le serra cran par cran, jusqu’à ce que l’objet ne flotte plus.

— Qu’est-ce que c’est ? s’étonna Uliana qui trouvait cet objet fort peu esthétique.

— C’est votre liberté conditionnelle, répondit-il, en invitant ses soldats à faire la même chose sur les autres captifs qui dormaient encore par terre… Vous pourrez ainsi vous promener à votre guise dans notre sous-marin. Cet instrument nous permettra de vous suivre pendant vos déplacements…

— Et si, par hasard, je le perdais ?

— Le hasard n’existe pas avec ce genre d’appareils, Mademoiselle Karavitz… S’il s’écarte de votre peau, précisa l’amiral Flower, nous en serons tout de suite informés et je serais dans l’obligation de vous garder enfermée dans ce douillet et charmant petit local jusqu’à notre arrivée… Maintenant, si vous voulez bien me suivre…

— Avant tout, j’aimerais savoir ce que nous faisons ici et pour qui vous travaillez ! objecta Uliana. Je vous rappelle que j’ai été kidnappée… J’ai droit à quelques éclaircissements, n’est-ce pas ?

— Ne vous faites pas de soucis, Mademoiselle Karavitz, répondit-il… Je vais vous conduire pour une visite sommaire des lieux et vous expliquer tout cela en même temps…

— Et mes amis ? s’inquiéta-t-elle.

— Ils nous rejoindront dès qu’ils seront réveillés, conclut l’homme moustachu en sortant de la pièce.

 

*

 

De l’autre côté de l’océan Atlantique, Antonio Lastigua colorait les coupes microscopiques que lui remettait le professeur Waren avant de les observer. L’entrée impromptue du comte de la Mouraille dans le laboratoire les surprit tous les deux. Ils n’avaient pas l’habitude de le voir ici. Le ministre se dirigea directement vers Søren Jörtun qui lui aussi s’étonna de sa présence. Il interrompit son travail pour accueillir son chef…

— Bonjour, Comte !… Que se passe-t-il ?

— Je souhaite m’entretenir en privé avec vous… Où pouvons-nous parler tranquillement ?

— A côté, Comte… Dans mon bureau, proposa Søren Jörtun.

Karim Waren et son jeune coéquipier profitèrent de cette entrevue pour s’isoler dans une pièce à part et discuter plus librement…

— Le Comte de la Mouraille m’a sollicité pour faire un rapport sur votre travail chaque jour ! murmura Antonio Lastigua. Il nous a reçus avec Søren Jörtun pour que nous accélérions nos recherches… Il devient impatient !

— Antonio ? demanda Karim Waren, pouvez-vous m’en dire plus sur votre organisation ? Combien êtes-vous et quels sont vos projets ?… Pensez-vous que le Comte a des soupçons ?

— S’il se doutait de quelque chose, je crois qu’il nous aurait déjà arrêtés ! indiqua Antonio Lastigua. Non, à mon avis, il n’est certainement pas au courant de l’existence de notre groupe de résistance… En même temps, nous ne sommes pas nombreux, Professeur… Nous sommes juste une petite équipe de six personnes…

— Que comptez-vous faire ?

— Nous souhaitons nous enfuir dès que l’occasion se présentera. En attendant, je suis chargé de récupérer le protocole qui nous permettra de retrouver une taille normale avant que le Comte de la Mouraille puisse s’en servir…

— Mais pour quoi faire ? voulut savoir Karim Waren…

— Si nous détenons la formule d’agrandissement du corps humain, le Comte de la Mouraille n’osera pas nous exterminer et acceptera toutes nos conditions pour la posséder… Ce sera notre monnaie d’échange pour regagner notre liberté.

— Mais vous pourriez vous enfuir maintenant ! rajouta le professeur. Pourquoi restez-vous encore ici ?

— Vous n’êtes pas au courant, Professeur, mais malheureusement tous les hommes-miniature du PNC sont dotés d’une puce intradermique dans le flanc droit. Avec cette microplaquette, nous sommes repérables par satellite sur l’ensemble de la planète. Si nous tentions de nous évader, la BS aurait tôt fait de nous retrouver… Les déserteurs sont passibles de mort… Dès qu’ils sont arrêtés, on leur retire le circuit électronique et ils cessent de vivre dans les minutes qui suivent… C’est ce qui est arrivé à l’un de nos compagnons.

— Que voulez-vous dire ? s’étonna Karim Waren, intrigué par sa réponse.

— Cette puce pourrait s’enlever facilement en faisant une légère incision dans la peau, expliqua Antonio Lastigua… Mais le problème, voyez-vous, c’est qu’elle est reliée par un petit fil conducteur à une microcapsule étanche, placée sur un lobe du foie…

— Et alors ?

— Si par malheur ce fil était sectionné – et cela arriverait inévitablement si l’on retirait la puce directement de cette façon – reprit Antonio Lastigua, sa polarisation s’inverserait aussitôt et déclencherait l’ouverture d’une capsule, pleine d’arsenic !

— Mais c’est affreux ! s’indigna le professeur Waren.

— L’extraction de cette capsule, pourvue de poison, nécessite une intervention chirurgicale, ajouta le jeune chercheur. C’est cette opération que nous négocierons en échange de la procédure d’agrandissement du corps humain.

Les deux scientifiques estimèrent qu’ils devaient interrompre leur discussion et regagner leurs postes pour ne pas se faire remarquer. Ils s’étaient remis à leurs activités depuis peu de temps lorsque le comte de la Mouraille sortit du bureau de Søren Jörtun. Ce dernier demanda à l’ensemble des chercheurs de stopper leurs occupations quelques minutes pour écouter l’intervention de leur ministre. Le comte qui affichait un large sourire, s’avança fièrement et prit la parole…

— Mesdames et messieurs, je tenais à vous remercier pour votre active et bénéfique contribution aux travaux de ce laboratoire. Sans votre persévérance et vos compétences, nous ne parviendrons jamais à retrouver notre taille originelle… Nous devons continuer ainsi sans relâche… Sachez que vous serez grandement récompensés lorsque nous aurons terminé ce programme de recherche. De leur côté, à l’intérieur des cités marines, nos espions œuvrent aussi, à leur façon, pour nous aider et nous faciliter la tâche… J’ai le plaisir de vous annoncer qu’ils viennent de capturer le Professeur Boz !

À ce moment, le comte se tourna vers Karim Waren et le fixa dans les yeux avec un air victorieux…

— Le Professeur et son équipe ont été remis à l’une de nos patrouilles qui se dirige actuellement vers notre continent… Je compte sur vous pour accueillir comme il se doit cet éminent chercheur… Quand il sera là, je ne doute pas que le Professeur Waren, notre nouvel allié, saura l’inciter et le motiver à travailler pour notre cause.

Karim Waren dut s’asseoir sur son tabouret, tellement cette annonce le troubla. Le comte se tenait de plus en plus droit et savourait l’avantage incontestable qu’il avait maintenant sur le professeur…

— Je réalise comme cette nouvelle doit vous faire plaisir, Professeur Waren ! s’esclaffa soudain le comte. Vous allez enfin retrouver votre cher collègue et ami !… Vous ne vous êtes pas vus depuis si longtemps… Vous aurez beaucoup de choses à vous raconter, n’est-ce pas ?

Puis, le comte de la Mouraille serra la main de Søren Jörtun qui le raccompagna jusqu’à la porte et il disparut.

— Allez ! dit-il à son tour à la communauté de chercheurs… Mes chers amis, nous pouvons reprendre nos expériences !… Ne perdons plus de temps !

 

*

 

Uliana suivait l’amiral Flower à travers les couloirs du sous-marin. L’amiral lui apprenait comment ils avaient bâti, dans l’épaisseur du dos de cette imposante tortue luth, cette impressionnante forteresse mobile.

Ils traversaient maintenant la salle de contrôle reliée à la colonne vertébrale du reptile. Les soldats, devant leurs écrans, ne levèrent même pas la tête à leur passage tellement ils étaient concentrés sur leur travail…

— Voyez-vous, Mademoiselle Karavitz, expliqua l’amiral Flower, nous sommes allés plus loin que copier bêtement vos inventions… Pour compléter l’efficacité des commandes neuronales, nous avons mis au point un ordinateur qui centralise les variables de chaque organe de l’animal. De cette façon, il nous indique quels sont leurs besoins énergétiques. Nous pouvons ainsi laisser la tortue qui nous transporte, un peu plus libre de ses mouvements… Nous lui permettons de chasser à sa guise pour s’alimenter, de changer de niveaux de profondeur pour réguler sa température ou bien de se reposer pour reprendre des forces… En étant plus attentifs à ses besoins vitaux, nous ménageons notre tortue et nous veillons à ce qu’elle garde ses instincts d’animal sauvage pour mieux se défendre et se déplacer dans son environnement.

— Et là ? demanda Uliana qui trouvait ce discours passionnant, mais qui souhaitait avant tout savoir ce qu’elle faisait ici… Où allons-nous ?

— Nous entrons maintenant dans le poste de commandement, Mademoiselle.

— Je veux dire, où cette tortue nous amène-t-elle ? insista-t-elle. Excusez-moi de rester très terre à terre, malgré l’intérêt de vos commentaires…

— Je comprends, Mademoiselle Karavitz… Je comprends… Nous nous dirigeons vers l’Amérique latine où vous pourrez intégrer avec vos compagnons notre groupe de scientifiques… Au cœur des Andes, dans la cité antique du Machu Picchu…

— J’avais effectivement entendu parler de cet endroit, déclara-t-elle. Par un de nos amis, le Professeur Waren… Il fut enlevé par l’un des vôtres avant que nous quittions la terre pour nous installer dans les cités marines… Êtes-vous membre de cette organisation ?

— Tout à fait, Mademoiselle ! confirma-t-il. Notre Parti vous suit depuis le début… Et peut-être plus pour très longtemps, si vous avez l’intelligence de collaborer avec nous. Je suis persuadé que vous avez été mal influencée par ces politiciens sans ambition qui gouvernent le peuple-miniature… Vous verrez comme c’est exaltant de faire partie de ceux qui croient en l’avenir de l’homme… D’appartenir à un peuple choisi parmi les meilleurs, les plus forts !…

Ils pénétrèrent enfin dans la salle des commandes…

— Impressionnant ! s’exclama Uliana en franchissant le seuil de l’entrée…

Elle demeura ainsi sans bouger, tellement le spectacle était saisissant. L’immense pièce ronde n’était qu’un écran géant recouvrant la totalité du plafond. Séparée en deux hémisphères par une ligne rouge, la moitié droite retransmettait en direct ce que l’œil droit de la tortue apercevait pendant que l’autre côté révélait ce qui était perçu par l’œil gauche. Uliana s’avança timidement sur le sol transparent pour mieux voir. Chaque impact de pied dessinait sur sa surface une petite auréole fluorescente autour de la semelle, ce qui permettait de visualiser le plancher invisible.

L’ensemble du personnel papillonnait autour du poste de commande qui semblait lui-même flotter dans le vide au centre de la salle.

 

La tortue venait de repérer au loin un banc de méduses. L’ordinateur confirma qu’il était nécessaire de la laisser manger. Du coup, les pilotes acceptèrent de stopper temporairement leur progression pour qu’elle agisse à sa guise.

Au même moment, l’équipe du professeur Boz pénétra dans la pièce et s’approcha timidement d’Uliana.

— Que se passe-t-il ? chuchota Théo Boz à l’oreille de la jeune ingénieure.

— Je crois que nous allons assister à une séance de chasse ! répondit Uliana qui les accueillit avec un grand sourire, ravie de les revoir…

Stupéfaits de se retrouver soudainement dans ce fabuleux décor sous-marin, ils se serrèrent les uns aux autres pour suivre sur l’écran sphérique les déambulations de la tortue affamée.

Elle quittait le bleu sombre des profondeurs pour s’approcher des couleurs plus claires de la surface où se déplaçait la cohorte de méduses, éclairée par la lueur de l’aube naissante. Instinctivement, le reptile des mers se mêla à une population de petits animaux microscopiques, transportés par un important courant pélagique…

— Nous sommes au milieu du plancton ! s’émerveilla Tseyang pendant que ces êtres étranges et surnaturels tournoyaient autour d’elle… Les méduses en sont friandes, c’est pour cela qu’elles sont remontées jusqu’ici…

— Regardez ces diatomées presque transparentes ! montra du doigt Uliana… Il y en a des rondes, des cylindriques, des étoilées, des carrées. Les petits traits opaques que l’on aperçoit sont leurs squelettes. Ils délimitent leurs formes… Dire que l’ensemble du phytoplancton du globe terrestre libère, à lui seul, la moitié de l’oxygène dont la planète à besoin !

— Nous nous approchons des méduses ! annonça Diego… La quantité est impressionnante !

— Vous avez en face de vous le triste résultat de nos comportements ! ajouta Jawaad. S’il y a autant de méduses dans les océans, c’est bien parce que nous avons pratiqué une pêche intensive qui a bouleversé la faune marine… Nous avons considérablement réduit le nombre des prédateurs, comme les requins, les dauphins, les thons, les balistes ou les tortues… En supprimant petit à petit la plupart des vertébrés, nous avons rompu l’équilibre naturel et facilité la multiplication des mollusques… En plus, le réchauffement climatique a favorisé ce développement.

— En voyant cela, avoua le professeur Boz, je suis convaincu que nous avons fait le bon choix !… Notre miniaturisation va permettre aux poissons restants de reconquérir leur place dans le grand cycle de la chaîne alimentaire, et comme nous dépendons tous les uns des autres, nous pouvons aussi espérer que ce nouvel équilibre sauvera nos vies en même temps !… De toute façon, c’était notre dernière chance !

La tortue s’enfonça dans la soupe de méduses avec voracité et avala goulûment celles qui étaient sur son chemin… Elle ingurgitait ses proies avec une remarquable efficacité grâce aux arêtes de sa bouche et de son œsophage qui pointaient vers l’intérieur… Lorsqu’elle fut rassasiée, l’ordinateur signala aux militaires qu’ils pouvaient reprendre en main les commandes du reptile.

Aussitôt, l’amiral Flower consulta la carte marine et donna l’ordre à ses soldats de s’engager vers l’ouest.

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