#ConfinementJour27 – Partage de lecture du roman ” 2152 ” – Chapitres 75, 76 et 77

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

 

2152

Quatrième période

« Je vais te confier une mission ! »

Je vais me rendre !

 

         Ce matin-là, Mattéo sortit de l’infirmerie avec de petits yeux, car il n’avait pas dormi de la nuit. Il était resté auprès de Poe, à veiller constamment sur elle ainsi que sur ses autres camarades, très affaiblis. Il longea le corridor où les hommes et les femmes attendaient patiemment de pouvoir se présenter devant la machine à réduction. Celle-ci avait fonctionné sans interruption depuis la veille et à cette heure, un bon tiers de la troupe avait déjà pu être miniaturisé…

Mattéo avançait en traînant des pieds pour rejoindre ses amis. Ils dormaient encore dans une petite pièce, à l’extrémité du couloir. Il devait les tenir au courant de la décision qu’il venait de prendre.

Pendant qu’il marchait, la discussion qu’il avait eue avec Poe cette nuit lui revenait sans cesse en mémoire… Au début, elle n’était pas d’accord. Elle l’avait traité de fou !… « Et tous ceux que tu as entraînés avec toi », avait-elle dit, « crois-tu qu’ils vont comprendre ta réaction ?… Nous n’avons pas fait tout ça pour capituler maintenant ». Malgré sa fatigue, elle s’était même levée de son lit pour le secouer et l’obliger à renoncer à ce projet ridicule, tellement elle était révoltée… « Ah !… Quand tu vas te présenter devant le Grand Maître, ils vont tous bien rigoler… Tu n’as pas honte ? »… Mais en même temps, Poe savait que c’était pour elle qu’il prenait la décision de se rendre… Pour la sauver…

S’il le souhaitait, il avait l’opportunité de rejoindre les cités marines avec toutes les personnes valides… Quant à elle et à ses amis malades, le médecin avait été clair… Sans un traitement sérieux, ils ne tiendraient pas longtemps.

Elle allait bientôt mourir et elle ne voulait pas quitter le garçon qu’elle aimait… « Mattéo », lui avait-elle avoué de sa petite voix si douce et si fragile, « nous nous aimons depuis si peu de temps… et déjà, nous allons devoir nous quitter !… Ce n’est pas juste ! »… Face à ses beaux yeux sombres et brillants de tristesse, Mattéo avait essayé de la convaincre, encore une fois… « Mais Mattéo ! », avait-elle répondu en pleurant et en le serrant de toutes ses forces, « même si nous nous rendons, crois-tu qu’ils vont accepter de nous soigner, après tout ce que nous avons tenté contre eux et leur parti de malheur ?… Ils préfèreront nous voir succomber et être enfin débarrassés de nous ! »…

Désespérés, ils demeurèrent ainsi un long moment, blottis l’un contre l’autre, à savourer cette proximité fusionnelle… Ils voulaient rester collés à tout jamais, jusqu’à ce que leurs deux cœurs finissent par battre au même rythme… Ils n’arrivaient plus à se détacher. Tant que c’était encore possible, chaque minute ensemble était à déguster…

Mais Poe fut prise à nouveau de tremblements. Ses nausées s’intensifiaient et elle vomit tout ce que Mattéo avait réussi à lui faire avaler par petites doses durant la nuit… Elle s’effondra brutalement à ses pieds… À force de lui humecter le visage avec des compresses d’eau froide, elle finit par ouvrir les paupières. Au bout d’un certain temps, alors que sa respiration devenait plus calme, elle lui saisit la main pour la mettre dans les siennes qui étaient glacées. Lentement mais avec détermination, elle le fit approcher de sa bouche brûlante de fièvre et l’embrassa passionnément. Puis elle le fixa dans les yeux et lui murmura : « Mattéo… Merci… de ne pas m’abandonner !… ».

 

Mattéo était maintenant devant la porte de la chambre. Il inspira fortement en serrant les paupières avant de pénétrer dans la pièce. Il avait besoin de beaucoup de courage pour parler à ses camarades qui, à son grand étonnement, dormaient encore… Il s’avança discrètement jusqu’à une chaise pour attendre, assis, le moment où ils s’éveilleraient… Mais Shad entendit racler contre le plancher les pieds du siège qu’il déplaçait.

En apercevant son ami, il se leva aussitôt de son lit…

— Salut Mattéo ! dit-il d’une voix, un peu cassée par le sommeil. Comment vas-tu ?… Et Poe ? A-t-elle pu dormir suffisamment ?

Le son de sa voix réveilla le reste de la petite troupe et tous se regroupèrent autour de Mattéo pour prendre des nouvelles.

— Non, Poe est épuisée ! avoua-t-il, accablé de tristesse. C’est pour ça que je viens vous voir… J’ai du mal à vous l’annoncer, mais je voulais vous dire que je vais me rendre !… Je vais me livrer à la BS… et j’emmènerai également les malades…

Tous se frottaient les yeux pour savoir s’ils étaient encore dans un mauvais rêve. Cette nouvelle les avait hébétés et ils restaient muets devant Mattéo qui reprit la parole :

— Je comprends votre surprise mais j’ai bien réfléchi… C’est la seule solution que j’ai trouvée pour sauver nos amis… Je vais demander de l’aide à l’ennemi. Ils ont sûrement de quoi les soigner dans leur hôpital… Je suis vraiment désolé de vous abandonner… J’espère de tout cœur que nous nous reverrons un jour !

Il y eut encore un long silence puis soudain, Kimbu sembla sortir de sa stupeur :

— Hé, ho, l’ami ?… Tu rigoles ou quoi ?… Tu veux t’éclipser comme ça, sans nous demander ce qu’on en pense ?

Rachid protesta à son tour :

— Comment feras-tu sans nous pour porter les malades ?… Tu te prends pour un surhomme ? Tu n’as pas songé un seul instant que tu pouvais avoir besoin d’aide ? On n’existe donc pas pour toi ?

— Bien sûr que non ! balbutia Mattéo. Vous êtes mes uniques amis !… C’est pour cela que je préfère sincèrement que vous soyez miniaturisés… Pour être sûr que vous restiez en vie !…

Les filles se levèrent et s’approchèrent de Mattéo avec un sourire coquin. Yoko mit sa main sur le front de l’adolescent et s’adressa à Indra qui tenait également son bras, en faisant mine de lui prendre le pouls…

— Ah, je suis rassurée ! annonça Yoko calmement, en jouant le rôle du médecin. C’est parce que notre pauvre Mattéo n’a pas bien dormi cette nuit… Il est très fatigué… Il ne pouvait pas penser à tout… Et particulièrement, que nous ne l’abandonnerions pas aussi facilement… Quel est votre avis, Docteur Indra ?

— Oh !… Formidable ! plaisanta-t-elle à son tour. Sa tension remonte tout d’un coup !… C’est sûrement le fait de savoir que nous partirons avec lui… Cela doit dissiper ses craintes !

— Ça tombe bien ! confirma Yoko. Car cela nous rassure également de l’accompagner et de rester à ses côtés !

— Allez ! clama Shad. Ce petit séjour à l’hôpital va tous nous requinquer !… En avant !

Les filles soulevèrent Mattéo de sa chaise avec autorité et le tenant fermement, chacune par un bras, elles sortirent avec lui dans le couloir pour informer CAR2241V et CAR6667L de leur décision commune.

 

*

 

Le Grand Maître avait convoqué Andrew dans son bureau. Il désirait qu’il choisisse un ami pour le seconder dans sa tâche. Cette proposition l’inquiéta. Il pensait que le chef du PNC se méfiait de lui et qu’il cherchait à connaître, parmi les jeunes, un autre compagnon susceptible de le remplacer. Cette idée ne lui plaisait guère mais en même temps, il ne voulait pas le contrarier, de peur de ne plus faire partie de ses favoris…

— Tu as l’air d’hésiter, Andrew ?… N’est-ce pas ? l’interrogea Anikeï Bortch.

— Absolument pas, Grand Maître ! répondit tout de suite l’adolescent, un peu troublé… C’est juste que je ne vois pas encore qui pourrait m’aider… J’ai beau chercher, je ne distingue personne en particulier…

— Ah, ah, ah ! hurla de rire le Grand Maître en observant le visage d’Andrew qui rougissait. Évidemment que tu penses à quelqu’un. Sinon, ce serait la preuve que tu n’es pas un bon « leader »… Dans un certain sens, ta réaction me rassure, car si tu hésites à me donner un nom, c’est que tu tiens à garder le pouvoir et à ne surtout pas le partager. C’est humain et je dirais même que ce réflexe est plutôt sain… Qui aurait envie qu’un concurrent vienne le gêner sur la route qui le conduit à la gloire ?… Avoue !

— Oh, ce n’est pas vraiment ça, Grand Maître ! osa contester timidement Andrew. En fait, je…

— Écoute-moi bien, jeune coq ! l’interrompit sèchement le Grand Maître. Que les choses soient claires entre nous !… Si tu continues à me raconter des sornettes, tu finiras par perdre ma confiance… Et un chef qui n’a plus confiance en son second cherche à l’éliminer plutôt qu’à le soutenir… Me comprends-tu ?

— Tout à fait, Grand Maître ! s’étrangla l’adolescent. Je vous entends, cinq sur cinq !

— Impeccable !

Anikeï Bortch lisait parfaitement dans les pensées d’Andrew. Il avait l’impression de se reconnaître lorsqu’il avait son âge. Cet enfant était aussi avide de pouvoir que lui et c’était pour cela qu’il s’en méfierait toujours… car il savait que le jour viendrait où il souhaiterait prendre sa place. Mais aujourd’hui, il avait besoin de lui et il était prêt à le former pour qu’il soit le plus compétent possible. Il ajouta :

— Choisir un second, c’est justement, sélectionner celui qui a les qualités pour être un vrai concurrent… Celui qui risque de te renverser. Tu pourras ainsi surveiller ses gestes et mieux cerner ses ambitions… Et même l’influencer dans ses pensées, de façon à ce qu’il reste toujours second… et ne devienne jamais le premier !… Comprends-tu qu’avoir l’opportunité de choisir, c’est se donner la possibilité de contrôler la situation ?

Andrew saisissait très bien ce que lui disait son maître et inclina la tête à plusieurs reprises pour le lui confirmer…

— Vois-tu ? sourit-il, en se levant lentement de son siège pour se placer au-dessus de l’adolescent. Alors ?… Comment s’appelle-t-il ?

— Tarun ! C’est le seul qui critique toujours mes décisions. Il parle bien et je sens qu’il prend un malin plaisir à s’opposer à mes idées… Uniquement pour faire le finaud devant les autres, pour les séduire !… Oui, il aime être flatté… Et les filles ne manquent pas de lui dire qu’il est brillant !

— Et… considères-tu qu’il est aussi brillant que le disent tes camarades ? l’interrogea le Grand Maître.

— Certainement pas !… Tarun ne pense qu’à se distraire à chaque instant. Il n’entreprend rien pour le long terme.

— Alors, ce Tarun doit être ton second ! confirma le Grand Maître. Il divertira et occupera tes amis pendant que toi, tu auras tout le loisir de les commander. En choisissant Tarun, tu apparaitras comme celui qui sait apprécier les gens agréables et tes sujets te respecteront pour cela… Petit à petit, Tarun réalisera sa dépendance vis-à-vis de toi et pour ne pas perdre ses avantages, il fera ta publicité… Sa place sera liée à la tienne et il apprendra par la force des choses à se soumettre pour se servir lui-même !… La nature humaine n’est-elle pas bien faite, mon cher Andrew ?… Notre cerveau fonctionne de façon très cohérente… Il met tout en œuvre pour que nous puissions toujours satisfaire notre désir de possession : « avoir », « avoir » et encore « avoir » !…

Andrew l’écoutait avec une admiration sans bornes. Ce grand leader comprenait tout des hommes et son expérience de pouvoir lui permettait d’en parler avec plus de force. Tout semblait si simple quand il s’exprimait. Il savait si bien anticiper la réaction d’autrui qu’il lui était facile d’élaborer une stratégie efficace. Il buvait ses paroles comme du petit-lait…

— Conquérir, gagner, commander, c’est aussi « avoir » ! continuait le chef du PNC. Avoir des hommes à son service, avoir des richesses, avoir de la puissance !… Mais vois-tu Andrew, ce qui nous différencie tous les deux des individus plus communs, c’est que nous ne nous contentons pas « d’avoir »… Nous voulons, à la fois, « avoir » et « être » !… Être le plus important, être le plus riche, être le plus puissant !… Il faut donc s’appuyer sur les autres pour monter au-dessus d’eux. Si tu n’apprends pas à te servir de tes contemporains pour exister, alors tu ne parviendras jamais à devenir ce que tu souhaites le plus au monde… Être leur chef !

Le jeune adolescent avait compris la leçon. Pour lui, tout était très clair à présent… Tarun devait être son second. Il devait s’appuyer sur lui pour être au-dessus de lui !

 

*

 

Les sages n’avaient pas d’autres alternatives à proposer au jeune Mattéo… Effectivement, seul l’ennemi possédait une structure de soins suffisamment correcte pour avoir les moyens de sauver ses compagnons. Ils comprenaient son dévouement mais ils s’inquiétaient de la réaction du PNC. Ils se doutaient qu’en allant chercher de l’aide auprès de ces esprits fourbes, ils allaient forcément au-devant de mauvaises surprises.

— Une fois chez l’adversaire, nous ne pourrons plus vous rapatrier ! se lamenta la sage Anouk Simbad, en s’adressant aux amis de Mattéo. La chance d’être miniaturisés et de nous rejoindre grâce au robot ne se reproduira plus. Vous devez bien réfléchir à cela…

Mais ils étaient formels. Ils n’abandonneraient pas Mattéo, même s’ils avaient conscience qu’ils se jetaient dans la gueule du loup…

— Nous essaierons de rester en contact avec vous, grâce à la montre de Mattéo ! proposa Yoko. Et peut-être que d’ici là, vous aurez trouvé une solution pour vaincre le PNC. Nous comptons sur vous pour ne pas nous oublier.

— Pour l’instant, reprit la sage Simbad, je dois vous avouer que ce fichu parti nous donne du fil à retordre… Mais ce qui est sûr, c’est que nous ne vous laisserons jamais tomber ! Dès que nous le pourrons, nous reviendrons en force vous chercher.

 

Mattéo s’était résolu à attendre que la miniaturisation de tous les réfugiés soit terminée pour sortir de la cité de Thalie. Il avait supervisé la réduction des deux derniers serviteurs du peuple, CAR2241V et CAR6667L, qui les avaient tant soutenus depuis le début. Même si la séparation était douloureuse, il était content qu’ils saisissent cette chance d’être évacués de la base du PNC. Ils l’avaient bien méritée… Il suivit leur progression avec la lentille grossissante de l’appareil, jusqu’au tiroir inférieur du robot qui se referma derrière eux à son signal. Il fit un petit signe d’adieu en direction de GLIC et partit rejoindre ses amis qui l’attendaient à l’infirmerie, prêts à transporter les malades.

Il n’avait plus qu’à contacter le PNC…

— Bonjour ! dit Mattéo, d’une voix calme, à la personne qui répondit à son appel depuis la cité d’Euphrosyne. Je suis Mattéo Torino… Je souhaiterais m’entretenir avec votre responsable.

— Appuie sur l’écran de ton poste pour activer la visualisation pendant que je te mets en relation avec Number one ! ordonna son interlocuteur, sans autre formule de politesse.

Au bout de quelques minutes, l’image du chef de la BS apparut devant Mattéo. L’homme le regardait d’un air sévère sans dire un mot…

— Je désirerais parler au Grand Maître… Est-ce possible ?

— Non ! objecta froidement Number one.

— C’est important !… Je vous en prie !

— C’est moi qui décide ce qui est important ou pas ! Que veux-tu ?

— Nous avons parmi nous dix malades qui auraient besoin de soins urgents, expliqua-t-il. Pourriez-vous les recevoir dans votre hôpital ?

— De quoi souffrent-ils ?

— Ils ont des problèmes de malnutrition, à cause des mauvais traitements qu’ils ont subis dans vos prisons ! Sans intervention de votre part, ils risquent de mourir… Vous devez leur prêter secours !

— Pour cela, vous devez libérer Thalie sur-le-champ ! conclut sèchement Number one…

— Pouvez-vous me garantir que vous allez les soigner ?

— Si tu libères Thalie, oui ! confirma-t-il. Mais, attention ! Je ne veux aucune résistance de la part des personnes valides… C’est bien compris ?

— Entendu !… Nous allons nous présenter devant la porte principale dans cinq minutes et nous déposerons nos armes.

 

*

 

Extrêmement concentré, Siang Bingkong s’était installé aux commandes du robot depuis le QG400105. Il était conscient de la lourde responsabilité qu’il avait en transportant la totalité des réfugiés, nouvellement miniaturisés. Sa conduite devait être parfaite. Il n’avait pas droit à l’erreur…

Quand il fut prêt, il donna le feu vert à Mattéo pour sortir de la cité. Dès qu’il en aurait l’occasion, il tenterait de s’éclipser… Rachid enclencha l’ouverture de la porte blindée et le petit groupe s’engagea dans le grand couloir qui était de l’autre côté. Éclairés par de puissants projecteurs, ils s’avancèrent lentement jusqu’à Number one qui attendait avec un sourire satisfait, entouré de sa Brigade Spéciale, les armes dirigées sur eux.

— Les voilà ! dit Mattéo en présentant ses amis anormalement maigres. Faites vite ! Ils sont au plus mal !

Les malades furent aussitôt embarqués dans une ambulance que la BS avait mise à leur disposition. Quand celle-ci fut partie, Number one se tourna de nouveau vers les six adolescents qui patientaient avec résignation…

— Mais… Cette quincaillerie est toujours là ? s’étonna-t-il en regardant GLIC à côté d’eux. Je l’avais pourtant jetée par la fenêtre ? Comment se fait-il qu’elle ne soit pas en mille morceaux ?

Comme personne ne réagissait, il s’adressa à Mattéo pour évoquer un sujet qui le préoccupait beaucoup plus, celui des autres prisonniers. Puisqu’il avait tenu sa promesse, il le chargea de retourner auprès d’eux pour les inciter à se rendre…

— De quels autres prisonniers voulez-vous parler ? fit mine de s’étonner Mattéo… Nous sommes tous là.

Décontenancé par cette réponse incongrue et provocante, le visage de Number one pâlit soudain. Il examina un long moment l’adolescent sans arriver à croire une seconde qu’il disait vrai… Il l’attrapa avec virulence par le col et le souleva jusqu’à lui…

— Tu… Tu oses te moquer de moi ? Tu me racontes des blagues, n’est-ce pas ? se fâcha le militaire, indigné par son culot. Où sont-ils ?… Réponds !

— Vous voulez parler des jeunes que nous avons sortis de ces prisons insalubres et des adultes qui croupissaient dans le gouffre, en haut du plateau ?

— Écoute, Mattéo !… Ne fais pas le malin avec moi ! insista Number one. C’est bien d’eux dont il s’agit… Dépêche-toi de me dire où ils sont, avant que je ne t’écrase !

— Je croyais que vous les aviez déjà attrapés ! répondit-il, feignant de ne pas comprendre… Ils se sont enfuis dès le premier jour de notre arrivée à Thalie !… Pendant que nous nous réfugiions dans cette cité avec les malades, les prisonniers valides sont partis dans le sens opposé. Ils comptaient quitter la base depuis Aglaé… Le robot leur avait indiqué une cachette, non loin d’ici…

Number one croyait devenir fou. Il se retourna vers GLIC après avoir reposé Mattéo sur ses pieds…

— Je t’écoute, vieille ferraille !

— Si vous le souhaitez, je peux vous montrer cette cachette depuis le bureau du Grand Maître ! annonça la voix métallique de GLIC.

— Emmenez ces jeunes en prison pendant que je monte avec ce robot chez le Grand Maître ! hurla-t-il de rage. Et fouillez quand même toute la cité, au cas où ces vauriens essaieraient de nous mener en bateau…

 

GLIC était maintenant entre le Grand Maître et Number one, dans ce bureau qu’il connaissait bien, perché en haut de la falaise…

— Si vous ouvrez les fenêtres, expliqua-t-il, je vous montrerai avec mon laser, l’emplacement exact de la cachette… Nous pouvons l’apercevoir depuis cette hauteur…

Sans imaginer un seul instant les vraies intentions du robot, Number one fit glisser les ouvertures sur les côtés et commença à scruter les environs. Mais GLIC n’attendit pas qu’il se retourne pour actionner ses hélices et profita de ce que la voie était libre pour foncer vers la baie et se jeter dans le vide… Dans son élan, il bouscula le Grand Maître et frôla la tête de Number one avant de décoller dans les airs…

— Hé ?! crièrent les deux chefs interloqués, en regardant le robot s’enfuir sous leurs yeux avant qu’ils n’aient pu faire quoi que ce soit…

Le Grand Maître et Number one, vexés de s’être fait berner comme des débutants, pestaient de rage en suivant la trajectoire de l’appareil volant qui disparaissait progressivement dans le lointain… Siang Bingkong filmait la scène et toute l’équipe de Serge Morille, ainsi que Mattéo et ses amis, au fond de leur prison, se délectaient de voir dans l’encadrement de la fenêtre les deux hommes qui s’insultaient…

Mattéo fut le seul à remarquer sur l’écran de sa montre, Horus qui l’attendait sur le toit, impassible et immobile.

 

Comme nos ancêtres

 

         La mort fulgurante de CAR7C avait fragilisé le petit groupe des « Iris ». Les belles images de tous ces animaux mythiques, qu’ils avaient pu voir depuis l’avion avant d’atterrir, n’avaient plus rien d’idyllique. Ils avaient bien compris qu’ici, tout animal qui était encore en vie avait fait preuve d’une réelle supériorité, à un moment donné, face à un dangereux adversaire. Dans ces contrées sauvages, il n’existait qu’une seule règle : savoir repérer l’ennemi suffisamment tôt pour fuir le plus vite possible. La fatale expérience de CAR7C, due à son innocence, devrait leur rappeler à tout jamais cette règle de prudence. L’ennemi pouvait surgir de n’importe où, et le plus gros n’était pas forcément le plus redoutable !

 

Plus personne ne souhaitait s’approcher de l’édifice en ruine. Ce tas de pierres ne représentait désormais à leurs yeux qu’un nid grouillant de serpents, prêts à se jeter sur tout ce qui bouge. Cependant, ils n’abandonnèrent pas l’idée de se construire un abri, car ils avaient conscience de l’importance de délimiter un territoire facile à protéger dans lequel ils se sentiraient en sécurité…

— Nous avons réussi à ranimer le feu de justesse grâce aux braises qui étaient encore vives ! commenta Alban Jolibois. Mais les pluies qui tombent par ici ne tarderont pas à l’éteindre définitivement si nous ne trouvons pas un moyen de le couvrir… Ce feu est notre seule chance de salut !… Il nous a déjà protégés des fauves et nous en aurons besoin constamment… Que ce soit pour cuisiner, faire bouillir l’eau, nous réchauffer et même pour bricoler…

— Comment va-t-on faire la nuit prochaine pour se défendre ? s’inquiéta Audrey. Les lions vont sûrement revenir et j’imagine que nous sommes aussi appétissants qu’hier ! Je ne voudrais pas finir mes jours en gros rôti bien saignant !… J’ai vraiment trop peur !

Il y avait effectivement urgence. Autour de ces flammes fragiles, les pensionnaires des « Iris » savaient qu’ils devaient reprendre leur destin en main. Éloignés de tout comme ils l’étaient, personne ne viendrait les aider. Maintenant, ils étaient persuadés d’avoir définitivement perdu toutes chances de reprendre contact avec les hommes-miniature. D’ailleurs, ils avaient déjà accepté l’idée qu’ils les avaient oubliés. Pour s’en sortir, ils ne devaient désormais compter que sur eux-mêmes…

Lucas prit la parole :

— Nous ne devons pas perdre courage !… Regardez toutes les embûches que nous avons réussi à franchir depuis que nous avons été abandonnés jusqu’à aujourd’hui !… À chaque fois, nous avons trouvé des solutions, non ?… Et puis nous nous sommes débarrassés de ces militaires… C’est déjà bien !

— Oui, je suis d’accord avec Lucas ! confirma Pierre Valorie, essayant lui aussi de positiver la situation. Nous avons toujours su nous adapter et réagir avec sang-froid, face aux difficultés. Ce sera encore le cas… J’en suis sûr !

— Certes, nous avons eu pas mal de chance et nous nous sommes sans cesse soutenus pour éviter le pire, répliqua Lilou… Mais vous oubliez que cette fois-ci, nous sommes revenus à la case départ !… Nous sommes dans la même situation que nos ancêtres préhistoriques ! Réalisez-vous cela ?… Nous n’avons plus rien !… Comme les premiers hommes !… Plus de médicaments, plus de maisons, plus de voitures, plus d’outils… et dans peu de temps, ajouta-t-elle en montrant ses habits déchirés, plus de vêtements… Nous serons nus !… Nus pour affronter les lions, les chacals, les scorpions… Nus, dans cette nature hostile, à tenter de nous protéger des brûlures du soleil et du froid de la nuit, du sol rugueux, des herbes coupantes et des arbustes piquants… Vous croyez vraiment que l’on va résister à tout ça avec nos frêles petits corps d’hommes et de femmes du vingt-deuxième siècle ?

Lilou éclata en sanglots. Elle était désespérée. Encore une fois, son intervention avait glacé l’atmosphère. La minuscule assemblée reconnaissait qu’elle avait de nouveau raison. Après un long moment, Jade Toolman s’adressa à Lilou en manifestant sa compréhension, comme à son habitude… Elle s’assit à ses côtés et d’un geste maternel, la prit dans ses bras…

— Tu fais preuve d’une grande lucidité, Lilou, dit-elle en lui caressant son visage mouillé de larmes, alors qu’elle s’était blottie contre elle… Ta perception des choses et tes conseils nous ont souvent rendu service. Ce que tu pressens maintenant est vrai. Je comprends ton inquiétude. Cela va nous demander beaucoup de courage pour oser affronter ce Nouveau Monde malgré nos moyens ridicules… Mais vois-tu, Lilou, cette fois-ci, je ne suis pas tout à fait d’accord avec toi… Sais-tu pourquoi je suis un peu plus optimiste que toi ?

Lilou releva lentement la tête et regarda son enseignante d’un œil interrogateur…

— À mon avis, reprit-elle calmement avec son sourire rassurant, une chose fondamentale nous différencie des hommes préhistoriques… Quelqu’un peut-il me dire ce que c’est ? dit-elle, s’adressant désormais, à toute la communauté.

Elle les dévisagea l’un après l’autre et apprécia de pouvoir ainsi contempler tranquillement les beaux visages de ces enfants qu’elle aimait tant. Elle retrouvait dans leurs regards tout ce qui avait donné un sens à sa vie… Cette soif de comprendre, de savoir, de découvrir, d’expérimenter. Elle voyait déjà dans leurs expressions les jeunes adultes qu’ils seraient plus tard… Généreux, vifs, intelligents, responsables… Elle leur avait toujours fait confiance et aujourd’hui, plus qu’avant, elle savait qu’elle ne se trompait pas. Ils avaient juste encore besoin d’un peu d’encouragement et bientôt, ils voleraient de leurs propres ailes…

— Aucun d’entre vous ne trouve ? reprit-elle avec assurance devant son public attentif. Êtes-vous vraiment sûrs que nous abordons notre avenir avec le même regard que les premiers hommes ?

— Non, bien sûr ! admit Lilou malgré son air abattu. Ces terres ne nous sont pas aussi inconnues qu’à leur époque. Nous bénéficions de deux millions et demi d’années d’expériences et de découvertes…

— Et peut-être plus encore, si l’on prend en compte les premiers hominidés !… Ah, Lilou !… Je suis contente de t’entendre reconnaître cette réalité ! approuva Jade Toolman. Ne crois-tu pas que cette différence est importante ? Pour moi, elle est essentielle !

— À nous de relever le défi ! renchérit Camille Allard. Prouvons à nos ancêtres qu’ils ne se sont pas battus pour rien et que nous ne sommes pas prêts à capituler… D’accord ?

Subitement, les jeunes se sentirent porteurs d’une mission. Ils voulaient bousculer ce destin qu’ils subissaient depuis la miniaturisation de l’espèce humaine. Ils aspiraient fortement à prendre les choses en main plutôt que d’attendre en vain l’éventuel secours des hommes-miniature auquel ils ne croyaient plus… « Jade Toolman a raison », pensaient-ils, « nous héritons des millions d’années d’apprentissage de vie sur la terre. Mêmes démunis de tout, ce patrimoine de l’histoire des hommes qui nous reste entre les mains n’est-il pas le plus beau des cadeaux ?… Ne pouvons-nous pas mettre cette intelligence au service de notre avenir ?… Certes, les dernières générations n’ont pas souvent fait preuve de sagesse et de respect en matière d’écologie, sinon nous ne serions pas là aujourd’hui. Mais n’est-ce pas à nous de relever le défi de vivre en équilibre avec la nature ? »… Ils éprouvaient tout d’un coup l’envie d’oser se lancer dans l’aventure… Ils retrouvaient espoir !

 

Tandis qu’ils ramassaient du bois mort dans les parages, la sensation bizarre de sentir la terre trembler sous leurs pieds, les incita à stopper net leurs recherches… Ils scrutèrent les environs pour voir quelle était la cause de ce curieux phénomène.

Ce fut Pauline qui alerta la première ses amis…

— Là ! hurla-t-elle en orientant son bras vers l’horizon. Des éléphants ! Ils se dirigent vers nous en courant !

Effectivement, ils commençaient à entendre des barrissements qui accompagnaient le troupeau. Ils lâchèrent aussitôt leurs tas de brindilles et se rassemblèrent près des flammes pour décider ensemble ce qu’ils devaient faire.

— Dans l’avion ! cria Pierre Valorie… Cachons-nous dans l’avion !

— Et le feu ? demanda Colin… Qu’est-ce qu’on en fait ?

— Mettons dessus toutes les bûchettes qui sont stockées à côté ! proposa Camille Allard, en invitant les autres à partir le plus vite possible rejoindre la carcasse de l’avion… Espérons que cela maintiendra des braises pendant assez longtemps…

Mais le sol tremblait de plus en plus et, dans l’affolement, Colin et Camille Allard jetèrent négligemment le bois dans les flammes. Ils s’empressèrent de gagner à leur tour le bimoteur qui pointait son nez dans le marécage. La cabine de pilotage était toujours pleine de boue liquide et ils s’accrochèrent aux sièges des passagers qui étaient au-dessus de la partie immergée de l’appareil.

— Venez m’aider ! supplia CAR123A qui ne parvenait pas à refermer la porte… L’eau s’est infiltrée à l’intérieur et elle pèse trop lourd !

Pierre Valorie et Alban Jolibois s’empressèrent de lui porter secours et finirent par la relever péniblement. Très inconfortablement installés, ils pouvaient surveiller depuis les hublots, l’arrivée des mammifères géants…

C’était une troupe d’une trentaine de femelles qui accompagnaient un énorme mâle. Celui-ci paraissait excessivement nerveux. L’animal était d’une taille imposante et il possédait de magnifiques défenses courbées. Constamment, il s’obstinait à maintenir le troupeau à ses côtés et il veillait à ramener dans le groupe toute femelle qui tentait de s’en écarter… Sa tête était curieusement souillée d’un liquide visqueux et noirâtre qui dégoulinait sous ses yeux.

En fait, ce mâle était en pleine période de « musth » et dans cet état d’excitation, il cherchait une partenaire disponible. Cependant, il était préoccupé par la présence d’un autre mâle qui s’apprêtait à contrarier ses projets. Comme ce concurrent s’approchait de ses protégées malgré ses menaces vocales, il se sentit dans l’obligation de délaisser le troupeau pour défendre son territoire… Tandis que les femelles en profitaient pour brouter l’herbe abondante, le mâle dominant se planta près de l’avion et manifesta sa colère par des mouvements de tête et des basculements réguliers de son corps. Il espérait intimider le jeune prétendant qui avançait vers lui en remuant ses grandes oreilles triangulaires. Devant la détermination de l’un et l’exaspération de l’autre, l’affrontement entre les deux mammifères était inévitable…

Les deux animaux cherchaient à rester face à face. Pendant un long moment, ils se surveillèrent en balançant chacun leur trompe et en écartant fermement leurs larges pavillons…

— Le mâle dominant est plus imposant ! constata Violette, depuis son poste d’observation.

— Oui, mais le plus jeune paraît plus hargneux ! rajouta Salem, se retenant comme il pouvait au dossier de son siège.

Puis, tout à coup, les deux éléphants inclinèrent la tête et collèrent leurs fronts courbés l’un contre l’autre. Leurs trompes s’entremêlèrent… Chacun mit toute sa force et tout son poids pour pousser son rival et le faire reculer. Au bout de quelques instants, ils perdirent légèrement l’équilibre en pivotant sur eux-mêmes. Du coup, ils préférèrent se séparer pour se repositionner et pouvoir charger à nouveau… Lors de cette contre-attaque, le plus gros coinça la tête du plus jeune entre ces deux incisives et appliqua sa lourde trompe de plusieurs centaines de kilos sur son crâne en appuyant bien fort. Sous la pression du premier, le moins expérimenté des éléphants fut contraint de faire quelques pas en arrière et bouscula l’avion qui se rompit sous la violence du choc…

La partie du compartiment qui était inclinée dans les airs s’affaissa avec les pensionnaires des « Iris » qui étaient dedans. Malgré leur immense frayeur, ils se retinrent de crier pour ne pas éveiller l’attention des deux géants qui continuaient à se battre. Par réflexe, tous les passagers s’agglutinèrent dans le fond de la carcasse éventrée et comme des souris dans leur trou, ils restèrent blottis les uns contre les autres. Ils tremblaient de peur, espérant ne pas être écrasés au cours de cette bagarre qui n’aurait pas dû les concerner…

Le mâle dominant prenait petit à petit l’avantage. Le plus jeune, réalisant son infériorité, décida de capituler. Par des mouvements d’inclinaison de tête, il s’écarta de son adversaire sans se détourner de son regard. Le gros éléphant ne bougeait plus et suivait sa retraite avec fierté… Il n’avait plus besoin de se fatiguer. Il profita de ce moment de répit pour souffler un peu. Mais dès que son rival vaincu lui tourna le dos, il le rattrapa en sautillant et le poussa encore une fois avec sa trompe pour le forcer à déguerpir au plus vite. Quand il fut suffisamment loin, le mâle victorieux informa la troupe de femelles par quelques barrissements aigus que c’était toujours lui le chef et il s’empressa de les rejoindre.

 

L’emplacement plut aux éléphants. Ils passèrent leur temps à brouter et à se baigner autour des débris de l’avion jusqu’à la tombée du jour…

— Pourvu qu’ils s’en aillent ! murmura Roméo qui commençait à avoir des crampes. J’ai mal partout !

— Apparemment, ils se sentent bien ici ! commenta Pauline, d’une voix discrète… J’ai peur que nous soyons coincés dans ce morceau de tôle pour un bon moment !

Effectivement, les éléphants s’étaient rassemblés à quelques mètres de leur refuge. Ils s’apprêtaient à passer la nuit debout, collés les uns aux autres pour ne faire qu’un énorme bloc, en vue de dissuader les prédateurs mal intentionnés…

Si les jeunes des « Iris » ne pouvaient plus accéder à leur feu pour l’entretenir, ils avaient par contre la sensation d’être bien protégés par cet impressionnant barrage de mastodontes.

Dans la pénombre, malgré leur calme apparent, les pachydermes surveillaient attentivement tous les animaux qui s’aventuraient dans les parages. Le mâle dominant qui s’était mis en première ligne pour rassurer ses congénères repéra les lions qui étaient déjà venus la nuit précédente et donna aussitôt l’alerte. Ils étaient prêts à se défendre si l’un d’entre eux osait les défier.

C’était un groupe de trois lionnes avec un lion… Leurs visages tachés de sang frais signifiaient qu’ils s’étaient nourris récemment. Calmement, les fauves contournèrent les pachydermes à une distance respectable pour s’approcher de l’étendue d’eau et se désaltérer sans être inquiétés. Ils semblaient repus et ne montraient aucune agressivité… Quand ils eurent étanché leur soif, ils repartirent dans l’obscurité, comme ils étaient venus.

 

Le lendemain, à l’aube, les éléphants firent leur toilette dans le marécage. Pendant plusieurs heures, ils savourèrent cet instant de détente avec délectation. Puis, après avoir bu abondamment, ils quittèrent les lieux…

— Ce n’est pas trop tôt ! se plaignirent les adolescents qui attendaient impatiemment de pouvoir enfin sortir de l’avion.

Ils observèrent les alentours pour s’assurer qu’ils pouvaient se baigner à leur tour sans danger. Cette trempette matinale les requinqua très vite et ils oublièrent leurs préoccupations pendant qu’ils s’amusaient dans l’eau. Ils savouraient ce temps d’insouciance dont ils avaient tant besoin…

Ensuite, ils s’approchèrent du feu et s’empressèrent de fouiller dans la cendre avec un bâtonnet pour dénicher un reste de charbon de bois encore en ignition. Par chance, ils trouvèrent quelques tisons qu’ils ranimèrent en soufflant dessus et en appliquant de minuscules assemblages d’herbes sèches pour obtenir un début de flamme. Progressivement, ils rajoutèrent d’autres brindilles et purent ainsi relancer le feu qui s’était éteint.

La fumée piquait leurs yeux, mais ils suivaient joyeusement son ascension dans les airs. Ils venaient de récupérer leur trésor et ils étaient heureux…

— Vous voyez comme moi tous ces oiseaux qui tourbillonnent dans le ciel ? prévint José… Comme c’est curieux ?

— Ce sont des vautours ! confirma Lucas… Il doit y avoir une charogne quelque part !

Mais en portant leurs regards plus bas, ils découvrirent avec horreur, devant l’édifice en ruine, quatre énormes vautours en train de nettoyer les restes d’un cadavre qui avait été dévoré dans la nuit…

— Non ! dit Lucas en grimaçant… Je n’y crois pas… C’est…

— CAR7C !… Oui, c’est CAR7C ! reconnurent ensemble ses compagnons, aussi choqués que lui…

 

Dans le laboratoire

 

         Antonio Lastigua ne savait pas comment cacher sa déception. Ses rêves de liberté venaient de s’évanouir en quelques secondes… Le professeur Boz lui avait avoué qu’il ne parviendrait pas à agrandir les êtres humains dans les temps fixés par le comte de la Mouraille…

— Je m’en doutais un peu ! soupira-t-il en baissant la tête… Je suis donc voué à rester l’esclave du PNC…

— Comprenez-nous, Antonio ! expliqua Théo Boz. Karim et moi sommes sur la bonne piste. Nous avons établi un protocole qui nous paraît envisageable… Mais pour mettre au point tous les détails qui nous garantiront son efficacité, nous devrons faire des tests qui dureront des mois. Nous ne pouvons pas jouer avec la vie d’autrui aussi facilement et prendre des risques incontrôlables !

— Oui, rajouta Karim Waren, comme nous l’avions fait pour réaliser la réduction du corps humain, nous avons réussi à déterminer les dix étapes essentielles qui permettraient d’augmenter sa vitesse de croissance. Chacune de ces étapes devra avoir lieu sous l’action d’un accélérateur de particules. Cependant, contrairement à la miniaturisation qui peut s’opérer en une seule séance, l’agrandissement nécessitera de procéder phase par phase et en respectant des intervalles de repos d’au moins une dizaine d’heures entre chaque intervention.

Antonio Lastigua releva la tête et afficha un large sourire…

— Alors, ça y est ? Vous avez donc trouvé comment faire ? Pourquoi êtes-vous si pessimistes ? Je suis sûr que votre protocole va marcher !

— Écoutez, Antonio ! objecta le professeur Boz. Vous êtes un scientifique comme nous, n’est-ce pas ?… Vous devriez appréhender ce travail avec plus de recul… Ne vous emballez pas comme ça !… Les problèmes que nous rencontrons maintenant sont très nombreux et les réponses à nos questions peuvent être lourdes de conséquences.

— À quoi pensez-vous ?

— Tout d’abord, répliqua Karim Waren, nous ne sommes pas sûrs de l’ordre de nos étapes… Ensuite, nous ne savons pas encore à quelle puissance nous devons régler l’accélérateur de particules pour ne pas endommager les cellules… Enfin, pendant le processus de miniaturisation, nous pouvions profiter des excès en hormones, vitamines et autres éléments minéraux pour fournir au corps humain les quantités dont il avait besoin pendant sa transformation… Dans le cas de l’agrandissement, nous n’avons plus ces réserves puisque l’organisme doit les créer à mesure. Nous devons pouvoir lui procurer un complément si jamais il n’en produisait pas suffisamment vite… Mais à quelles doses ?

— Réalisez-vous mieux maintenant tous les tests que nous devons faire ? renchérit le professeur Boz. Et ce n’est pas en trois semaines que nous allons trouver la solution !

— Que comptez-vous faire dans ce cas ? s’informa le jeune chercheur.

— Profiter du peu de temps qui nous reste pour organiser notre fuite ! conclut Théo Boz.

— Mais, mais… Vous êtes fou ! s’affola Antonio Lastigua. Vous voulez notre mort à tous ?

 

*

 

Søren Jörtun entra dans le bureau du comte. Comme chaque soir, il venait faire son rapport à son chef… Le comte de la Mouraille était plongé dans la lecture d’un gros livre et ne daigna même pas lever la tête. D’un geste négligent de la main, il invita le chercheur à s’asseoir dans le fauteuil qui était en face de lui et continua à lire sans se soucier de sa présence… Søren Jörtun resta ainsi un long moment sans faire de bruit, attendant patiemment que son ministre accepte enfin de lui montrer son visage… C’est ce qu’il fit après avoir parcouru quinze pages de plus. Il le regarda sans prononcer le moindre mot, esquissant un sourire un peu rêveur, comme s’il était encore dans l’univers de son livre…

Le scientifique osa prendre la parole :

— Bonsoir, Excellence… Comment allez-vous ?

Le comte de la Mouraille afficha soudain un air grave et répondit :

— Cela dépendra de vous, mon cher Søren !… M’apportez-vous de bonnes nouvelles ?

— Oui, Comte !… Ils ne quittent plus le laboratoire… Et ils travaillent comme des forcenés… J’ai même l’impression qu’ils progressent sérieusement dans leurs recherches…

— Comment voulez-vous que j’aille bien avec des impressions, Monsieur Jörtun ? Vous savez que j’ai besoin de choses concrètes pour être en forme… N’avez-vous vraiment rien de mieux à m’offrir ce soir ? Un premier résultat ? Une petite cellule qui s’est enfin mise à grossir ?

— Comte, vous vous doutez bien que ce que vous demandez à ces chercheurs nécessite beaucoup de temps. Je ne pense pas qu’ils découvriront le procédé d’agrandissement en un mois. Par contre, s’ils arrivent à imaginer une piste de travail, ce sera formidable !

— Non, mon cher Søren !… Vous verrez, ils trouveront !… N’est-ce pas une bonne motivation que d’être responsable de la vie ou de la mort de ses amis ?

— Justement, Comte… J’ai peur que s’ils perdent leurs amis, ils ne soient plus du tout motivés !… Et dans ce cas, sans eux, nous ne sommes pas prêts de retrouver notre taille normale… N’oubliez pas que ce sont les deux plus grands spécialistes dans ce domaine de recherche… Nous avons absolument besoin de leur aide !

— Monsieur Jörtun ! trancha le comte de la Mouraille, c’est bien simple, ils n’ont plus que trois semaines pour réussir !… Sinon, ils changeront de directeur… M’avez-vous bien compris ?

— Oui, Excellence !… Je désirais juste que vous puissiez appréhender l’ampleur de la tâche…

— Vous pouvez disposer, Monsieur Jörtun !… Je souhaite reprendre cette passionnante lecture qui apporte des quantités de petits détails sur la façon dont vivait la monarchie depuis les origines… Je dois préparer l’organisation de ma future vie au château de Versailles…

Le ministre avait déjà oublié sa présence et continuait à lire avec avidité. Søren Jörtun dut s’éclipser du bureau, l’esprit contrarié.

 

*

 

Dans les profondeurs de la mer Méditerranée, le comité des sages apprenait par Serge Morille que GLIC était arrivé sans encombre jusqu’au QG400105. Ses passagers avaient été accueillis chaleureusement et malgré leur soulagement d’avoir échappé aux griffes du Grand Maître, ils ne manifestaient pas un enthousiasme délirant. Épuisés par ce long voyage et par tout ce qu’ils avaient enduré depuis des mois, ils demeuraient très inquiets pour leurs amis qui étaient restés là bas. Ils n’oubliaient pas que, sans leur intervention, la plupart d’entre eux seraient morts noyés dans ce fameux gouffre… Mais surtout, leurs enfants étaient toujours sous l’emprise du PNC. Conscients de leur impuissance, ils avaient dû renoncer à les sauver et ils vivaient mal cette décision qui était contraire à leurs devoirs de parents. Tant qu’ils ne seraient pas rassurés sur leur sort, ils ne profiteraient pas pleinement de cette liberté enfin retrouvée.

— Je vous propose de les transférer tout de suite jusqu’à la CM2002, située dans la partie nord de la mer Noire ! conseilla la sage Zoe Duchemin à Serge Morille. L’équipe médicale vient de nous confirmer que la structure d’accueil est prête à les recevoir. Ils les attendent pour les remettre en forme… Ils auront besoin d’un accompagnement psychologique.

— Très bien ! acquiesça Serge Morille. Nous leur affrétons un module scarabée qui les conduira jusqu’à la cité marine… De notre côté, nous allons effectuer quelques révisions sur le robot. Après ces vérifications, il pourra rejoindre la base du PNC pour aider Mattéo et ses amis.

— Voici deux bonnes nouvelles ! déclara la sage Duchemin à ses collègues. L’évasion réussie des prisonniers et le message du Lieutenant Crocus, parvenu tout à l’heure depuis la savane africaine. Il nous confirme qu’ils ont pu s’extraire du cockpit rempli d’eau avec leur module guêpe… Et du côté du Machu Picchu, avons-nous des informations ?

À sa question, les autres membres du comité répondirent par un silence pesant qui traduisait leur inquiétude. Ils avaient perdu tout contact avec leurs amis.

 

*

 

— Nous devons trouver le moyen de partir d’ici ! insista Théo Boz devant ses deux confrères… Antonio, savez-vous où est rangé le module scarabée qui a transporté nos amis depuis la cité marine 57300 ?

— Oui !… Il est à l’intérieur du tombeau royal avec les autres modules, dans un immense hangar situé au sommet de la pierre centrale.

— Bien ! répondit le professeur… À votre avis, comment peut-on sortir de la zone expérimentale ?

— Mais enfin, Professeur ? Ne cherchez pas !… C’est absolument impossible !…

— Je vous explique, reprit Théo Boz… Le module est équipé d’un bloc opératoire d’urgence. Nous avons un chirurgien parmi les membres de notre équipage, actuellement dans les cachots du PNC. Si nous pouvions réintégrer cet appareil pour nous évader, ce médecin pourra retirer sans problème, à vous et vos complices, la pastille d’arsenic placée sur votre foie ainsi que le détecteur intradermique…

Soucieux, tout en continuant leurs travaux, les trois hommes s’efforçaient de trouver la solution « miracle » qui leur permettrait de quitter les lieux. À ce moment-là, Søren Jörtun entra dans le laboratoire et s’approcha d’eux discrètement pour ne pas les troubler dans leurs recherches. Il les aborda de façon familière et décontractée, espérant par cette ruse être plus facilement dans la confidence et glaner au passage quelques informations rassurantes…

— Ah ! Chers collègues… Tout va pour le mieux ?

Les scientifiques ne firent même pas l’effort de lui répondre et restèrent collés à leurs microscopes sans dire un mot. Pour cacher son malaise, Søren Jörtun fit mine de ne rien percevoir et continua son stratagème…

— Alors, commencez-vous à déceler une petite piste ? Une direction ? L’intuition arrive ? ricana-t-il faussement.

Mais il ne parvint pas à les amadouer et vu le manque d’intérêt que portaient les trois chercheurs à ses questions, il préféra ne pas insister de peur de les contrarier définitivement. Il émit l’hypothèse qu’ils seraient plus disposés à lui faire des confidences un peu plus tard…

— Je suis dans le box d’à côté ! dit-il tout sourire, en tapotant l’épaule d’Antonio… N’hésitez pas à m’appeler si vous avez besoin de quoi que ce soit… Vous ne me dérangerez pas !

Søren Jörtun s’installa sur une paillasse en grès cérame du compartiment voisin et entama à son tour ses expériences, tout en tendant l’oreille en direction du trio… Peut-être entendrait-il quelque chose d’intéressant ?

Pendant une bonne demi-heure, il n’y eut plus un bruit dans la pièce quand, soudain, Karim Waren s’écria discrètement…

— Ça y est !… J’ai trouvé !

Ses deux compères lui firent les gros yeux en lui rappelant par de drôles de mimiques que leur directeur de recherche était juste derrière. Du coup, ils s’enfermèrent une fois de plus dans le mutisme…

Quelques minutes après, Søren Jörtun se leva de sa place puis sortit du laboratoire, négligemment. Quand il eut refermé la porte, il se dépêcha de regagner le bureau du comte de la Mouraille en courant.

— Comte !… Comte !… Ils ont trouvé ! s’exclama-t-il. Je les ai entendus !

— Super ! se réjouit le ministre qui ne s’attendait pas à cette bonne nouvelle aussi vite… Alors, c’est quoi ?

— Je ne sais pas encore ! répondit-il. Comme j’étais derrière la cloison qui sépare nos deux boxes, ils ont préféré se taire… Mais j’en connaitrais plus, bientôt !… Je vous tiendrai immédiatement au courant !

— Vous voyez ? lui rappela le comte d’un ton assuré, je vous l’avais dit !… C’est dans la soumission la plus complète que l’on travaille le mieux !

 

En même temps, les trois chercheurs profitaient d’être seuls dans le laboratoire pour comploter… Karim Waren exposa devant ses deux compagnons son projet…

— Voilà ! chuchota-t-il, j’ai enfin trouvé un plan pour que nous puissions quitter cette cité !… Écoutez-moi bien !…

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