#ConfinementJour32 – Partage de lecture du roman ” 2152 ” – Chapitres 89, 90 et 91

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

 

2152

Cinquième période

« La chasse est ouverte ! »

Un fâcheux contretemps

 

         Les espions du PNC avaient tous reçu le message codé, envoyé par le comte de la Mouraille. Ils avaient vingt-quatre heures pour quitter les cités marines et se rassembler dans le premier abri qu’ils trouveraient, à proximité. Là, après avoir transmis les coordonnées exactes de leur emplacement, ils attendraient qu’une tortue luth vienne les chercher. Tous ceux qui tarderaient à se replier et qui ne parviendraient pas à temps au rendez-vous, ne pourraient plus compter sur l’aide de leur ministre et seraient donc livrés à eux-mêmes.

La panique s’était installée dans les rangs des délateurs qui tentaient de fuir discrètement. Ils avaient vite saisi la terrible alternative qui s’offrait à eux, dans le cas où ils ne pourraient rejoindre la patrouille de leur zone maritime. Soit ils mourraient dans la cité marine qui allait être détruite par le Grand Maître, soit ils mourraient en pleine mer, abandonnés des leurs. Les informateurs avaient donc de bonnes raisons de réussir leur sortie et ils étaient prêts à tout pour y parvenir. C’est ainsi qu’aux quatre coins de la planète, dans les 970 000 CM, les équipes de police qui effectuaient leurs rondes signalaient de nombreux meurtres incompréhensibles.

 

*

 

— Cette fois-ci, dit le Grand Maître en s’adressant à Number one, je ne ferai pas la même bêtise que l’autre jour.

Les deux personnages avaient retranscrit sur le planisphère géant le plan que le comte de la Mouraille leur avait envoyé. Tandis qu’ils l’observaient dans les moindres détails, ils remarquèrent que les cités marines étaient toutes situées dans des zones côtières, à moins de vingt kilomètres des terres.

— De quelle bêtise parlez-vous, Grand Maître ? s’informa le chef de la BS, alors qu’il examinait en détail les mers et les océans.

— Je ne me contenterai pas des preuves informatiques pour savoir si les cités ont bien été anéanties. Il me faudra également des indices palpables… Redevenons de vrais artisans, Number one. Réapprenons l’amour du travail bien fait. Notre Parti le mérite bien.

— Ne vous inquiétez pas, Grand Maître, rassura le second. Nos techniciens composent, en ce moment même, le nouveau programme de tir. Aucune erreur ne sera tolérée. Je m’en porte garant.

— Non, non !… Pas de missiles ! reprit le gouverneur. Nous allons envoyer nos jeunes petits clones à la chasse. Ils n’attendent que ça… Ils vont cueillir délicatement chaque cité, une par une, et les écrabouiller de leurs propres mains. Et ils m’apporteront leur récolte dans un bocal. Une bouillie d’hommes-miniature en guise de preuves. Ces minus doivent tous disparaître, comprends-tu ? C’est le moment de faire du travail de qualité si nous voulons enfin tourner la page avec le vieux monde !

— Vous avez raison, Grand Maître ! Finissons-en !

 

*

 

Søren Jörtun étalait ses notes sur la paillasse et vérifiait une dernière fois ses calculs avant d’enclencher le mélangeur. Il avait passé la nuit à préparer les nombreux dosages qui étaient mentionnés dans le document remis au comte par le professeur Boz. Le scientifique était épuisé. Il avait du mal à fixer les graduations sur les différents récipients en verre tellement ses yeux, auréolés de jaune par la fatigue, étaient gonflés.

Il regarda sa montre pour vérifier le temps dont il disposait encore. Quand il réalisa qu’il n’avait plus que quatre heures, son cœur palpita d’inquiétude. Si cette dernière expérience ne marchait pas, il n’aurait plus les moyens de recommencer. Mais il avait beau compter et recompter, il ne voyait pas où il aurait pu se tromper. « Allez », se dit-il à lui-même, « j’envoie le processus !… Pourvu que ça fonctionne. »

 

Une heure plus tard, les premières gouttes du concentré tombèrent dans le flacon prévu à cet effet. Avec une pipette, il aspira nerveusement une petite quantité du liquide et s’empressa d’attraper, dans une cage, un rat de laboratoire. Le tenant fermement dans la main gauche, il partit, accompagné de ses collègues, dans un autre bâtiment où se trouvait l’accélérateur de particules. Une fois dans la bonne pièce, il força le rongeur à ouvrir la gueule et lui enfonça l’instrument dans le gosier. Il vida directement le sérum activateur dans le tube digestif de l’animal et le remit à l’assistant qui était devant lui. Celui-ci l’installa sous l’appareil destiné à le transformer et veilla à lui attacher correctement les pattes pour qu’il reste bien en place. Comme le procédé d’agrandissement nécessitait des temps de repos étalés sur plusieurs jours, Søren Jörtun avait mis au point un programme qui, uniquement pour cette expérience, permettrait d’effectuer ce test en trente minutes. Il souhaitait juste se rendre compte, très sommairement, si le sérum avait ou pas de réels pouvoirs d’augmenter le volume de l’animal. Il respecterait plus tard les contraintes imposées par le protocole. Aussi, donna-t-il à son collaborateur un curieux mélange d’antalgique et de liquide énergétique, afin qu’il le lui injecte par voie veineuse.

— Voilà, c’est fait ! déclara l’assistant en retirant l’aiguille.

— D’accord, dit le responsable du laboratoire… Je procède aux derniers réglages et… ça y est, je mets l’appareil en marche. C’est parti !

 

*

 

— En êtes-vous sûr ? demanda le comte de la Mouraille, au contrôleur aérien.

— Oui, Excellence. Ils ont disparu de mon écran, à cet endroit précisément.

L’aiguilleur du ciel avait agrandi l’image de son ordinateur pour lui montrer avec son doigt la vallée de la cordillère des Andes où les deux modules du PNC s’étaient écrasés.

— Mais, le Professeur Boz et toute sa clique ? Que sont-ils devenus pour leur part ?

— C’est pareil !… Regardez ! Ils ont dû couler dans le torrent qui est indiqué sur la carte. Le détecteur d’Antonio Lastigua et ceux des autres traitres clignotent dans cette même zone, au pied d’une cascade. L’affrontement a sûrement été d’une énorme brutalité. Plus personne n’est vivant.

Dans un certain sens, le comte de la Mouraille était rassuré. Ces scientifiques avaient voulu faire les malins et ils avaient été punis pour leur forfait. C’était bien fait pour eux. Il regrettait seulement la perte de ses hommes. Cela affaiblissait ses troupes alors que, dorénavant, il aurait besoin de tous ses soldats pour se battre contre le Grand Maître.

— Très bien, dit-il. Prévenez le commandant de la flotte aérienne. Il peut prévoir le plan de vol pour rejoindre la côte ouest. Nous allons bientôt partir récupérer les tortues luth. J’attends avec impatience les résultats du laboratoire. Dès que Søren Jörtun nous apprendra que les tests sont concluants, nous…

Un appel de l’île de Bornéo l’interrompit. C’était le visage de Number one qui s’affichait sur l’écran. Il s’empressa d’y répondre…

— Bonjour, Number one, dit-il à son chef avec un sourire feint. Comment se passe votre installation sur le nouveau site ?

— Très bien, très bien ! confirma le responsable de la BS, faisant croire à son tour qu’il ne se rendait pas compte de sa fourberie. Je voulais m’assurer que tout allait bien pour vous aussi. Depuis un certain temps, nous n’avons plus de nouvelles. Est-ce normal ? Avez-vous récupéré les fugitifs ? Le Professeur Boz s’est-il remis au travail ?

— Hélas ! Number one, j’apprends à l’instant que leur module vient de s’écraser dans la montagne et qu’il ne reste pas un survivant. J’en suis encore tout retourné… Et de votre côté, avez-vous pu localiser les cités marines ?

— Oui, tout à fait, Comte… Grâce à vos espions, nous allons enfin pouvoir nous débarrasser de toutes ces crapules. Je vous charge de féliciter vos hommes de notre part. D’ailleurs, dès que nous en aurons terminé avec cette race inférieure, continua Number one, nous pensions offrir un voyage à tous les espions-miniature. Une façon de les remercier pour leurs bons et loyaux services.

Le comte de la Mouraille sentit, dans le ton ironique de son chef, une menace. Pour en connaître plus sur cette surprenante idée, il persévéra dans son rôle de fidèle serviteur et lui demanda de quoi il s’agissait…

— Un voyage, Number one ? Mes hommes seront sûrement ravis d’apprendre une si bonne nouvelle, mais, pouvez-vous déjà m’en dire un peu plus ?

— Évidemment, Comte, répliqua-t-il en le regardant droit dans les yeux, car vous aussi aurez la chance de faire partie de l’expédition. Vous l’avez bien mérité !… N’est-ce pas ?

Les propos de Number one étaient de plus en plus sarcastiques. Il s’amusait à présenter sa vengeance par petits bouts, pour attiser l’angoisse de son subordonné. Le comte de la Mouraille avait voulu le trahir et il allait lui prouver qu’il avait eu tort. Il le regretterait à tout jamais.

— Les travaux de notre base spatiale, en Australie, avancent plus vite que nous l’espérions, expliqua-t-il. Le Grand Maître et moi tenons à vous offrir des places pour le départ de notre première fusée à moteur nucléaire. Nos ingénieurs vont bientôt tester ce prototype avant de démarrer une fabrication massive… Pensez-vous que le projet d’aller dans l’espace plaira à vos hommes, mon cher Comte ?

Le comte de la Mouraille se sentit subitement vaincu. Il découvrait avec stupeur les intentions de ses chefs. Cette fois-ci, comme l’avait fait avant lui le professeur Boz, il devait quitter le temple du soleil, sans perdre de temps.

— Je savais que cette idée vous comblerait de joie ! fit mine de se réjouir Number one. Vous ne dites rien, tellement vous êtes ému ! Comme cela me touche… Allez, cher Comte, je vous laisse l’honneur d’annoncer cette bonne nouvelle à vos braves espions. Nos soldats de taille normale, qui sont dans le site du Machu Picchu, ont l’ordre de vous récupérer et de vous ramener ici. Ils vont bientôt venir vous chercher. Vous pouvez donc commencer à préparer vos valises.

Le visage du ministre était devenu blême. Il dut s’asseoir, car ses jambes ne le tenaient plus. S’il avait pu avoir une bouteille de whisky à sa portée, il l’aurait certainement avalée d’une seule traite. Il avait besoin d’un puissant remontant.

— Ah, au fait ! conclut Number one… J’ai oublié de vous préciser que ce voyage dans la galaxie ne comprend qu’un aller simple. Vous aurez ainsi tout votre temps pour profiter du paysage et admirer les étoiles !

 

*

 

Au bout d’une demi-heure, les scientifiques étaient convaincus qu’il ne se passerait rien. Le rat blanc s’énervait dans sa caisse, ouverte sur le dessus. Il occupait son temps à tirer sur les bracelets qui l’empêchaient de bouger.

Søren Jörtun s’apprêtait à baisser les bras quand l’animal fut soudain pris de tremblements convulsifs. Les contractions musculaires s’intensifièrent et le rongeur se mit à émettre des cris plaintifs. Il semblait souffrir. Ses yeux rouges exprimaient le désarroi et, agitant les oreilles, il levait sans cesse le museau avec des mouvements brusques de la tête, laissant apparaître ses dents tranchantes.

Puis, le rat albinos commença à se déformer au niveau du visage. Les dents antérieures s’agrandirent exagérément, en même temps que ses mâchoires s’élargissaient. Il bavait beaucoup et cherchait le moyen d’extraire sa trop grosse langue afin de respirer correctement. Le reste du corps gonfla à son tour. La queue s’allongea et les pattes s’épaissirent, faisant éclater les bracelets auxquels il était attaché. Désormais libre, le mammifère se dépêcha de quitter sa caisse qui était devenue trop petite.

Bien qu’il ne fût plus sous l’activateur de particules, sa carcasse continuait à augmenter de volume. Il atteignit assez rapidement la taille des chercheurs et s’empressa d’en attraper un pour le manger.

— Fuyons ! hurlèrent les scientifiques qui regardaient avec dégoût comment l’animal s’y prenait pour avaler leur collègue. Si nous restons là, ce sera bientôt notre tour !

Ils se précipitèrent vers la sortie en criant et poussèrent violemment la porte à double battant. Dans l’affolement, ils se bousculaient pour s’extraire de la pièce, chacun voulant s’engager le premier. Après leur passage, ils eurent quand même le bon réflexe de bloquer la fermeture en abaissant les loquets. Mais le rat continuait à grossir et son appétit aussi. Affamé, il s’empressa de poursuivre les chercheurs pour en attraper d’autres. Le rongeur enfonça ses longues incisives dans l’épaisseur de la porte avec détermination, et la défonça en quelques minutes. Son corps était maintenant si imposant que seule sa tête dépassait de l’encadrement.

— Appelez les gardes ! cria Søren Jörtun, tremblant de peur. Nous devons l’achever tout de suite. Ce rat va dévorer tout le laboratoire !

L’énorme bête redoublait d’efforts pour s’introduire dans le couloir qui lui permettrait d’atteindre les hommes-miniature. Elle couinait de frustration et remuait férocement sa queue qui écrasait derrière elle, avec fracas, le mobilier de la pièce. Mais à force d’insister, elle réussit à modifier son anatomie. Le rat, plus souple, plus élastique, s’étira progressivement et parvint à se dégager de l’entrée, jusqu’au poitrail. À partir de ce moment, il s’aida de ses pattes antérieures et put s’extirper du local. Dès qu’il fût dans le corridor, tout excité, il se rua sur les premiers soldats qui venaient d’arriver et qui s’apprêtaient à faire feu. Il saisit, de ses doigts agiles, les premiers tireurs et les croqua avec frénésie. Le rat les avalait les uns après les autres et son appétit semblait insatiable. Les gardiens, qui s’étaient repliés pendant l’assaut, revinrent courageusement vers le géant affamé. Alors qu’il était occupé à dévorer leurs camarades de troupe, tremblants de peur, ils bombardèrent le rongeur, sans interruption, jusqu’à ce qu’il s’effondre.

— Allez prévenir le Comte de la Mouraille du succès de notre expérience, dit Søren Jörtun à son voisin. Pendant ce temps, je me charge de verser notre solution dans des bidons. Nous pourrons quitter le centre dès qu’il le souhaitera.

 

*

 

Les modules scarabée étaient tous prêts à décoller. Les derniers passagers prenaient place pendant que le comte de la Mouraille complimentait Søren Jörtun pour l’excellent travail qu’il venait d’accomplir.

— Je suis fier de vous, mon ami ! Je savais que vous réussiriez cette mission. Vous avez fait preuve d’un grand talent… J’ai eu raison de vous faire confiance. Désormais, tout comme l’Amiral Flower, vous ferez partie du bureau de commandement. Je vous adresse mes félicitations !… Arrachons-nous maintenant aux griffes du Grand Maître !

— C’est trop d’honneur, Excellence ! remercia le chercheur que cette nomination comblait de joie. Soyez assuré de mon dévouement.

Le comte lui serra la main fermement et s’approcha ensuite d’un micro pour donner à l’ensemble des pilotes le signal du départ. Une centaine de gros scarabées artificiels quittèrent progressivement les entrepôts qui dominaient la pierre centrale du tombeau royal. Le vrombissement de la cohorte résonnait dans l’enceinte fermée qui se situait sous le temple du soleil. Mais quand ils accédèrent à la partie supérieure de l’édifice, ils découvrirent qu’une bâche en tissu les empêchait de s’éclipser.

— Nous sommes prisonniers ! avoua l’un des pilotes. Nous ne pouvons plus sortir d’ici !

— Les scélérats ! ragea le comte de la Mouraille, vexé d’avoir été devancé par les hommes de la BS. Retournons dans la base avant qu’ils ne nous attrapent avec leurs filets !

 

MJ

 

         Andrew s’entretenait avec ses deux nouvelles recrues, Tarun et Viki, leur expliquant une dernière fois, pourquoi il les avait enrôlées.

— J’attends donc de vous deux choses, rappela-t-il. Je veux que vous soyez à la fois des animateurs et des informateurs. Vous organiserez des fêtes, des jeux, des sorties, tout ce qu’il vous plaira pour créer dans cette île, une ambiance de rêve. Faites en sorte que règne ici un climat d’insouciance où personne ne pense à l’avenir, mais uniquement au moment présent. Vous devez favoriser les rencontres pour que nous puissions bientôt obtenir des naissances. Le PNC a besoin de bébés pour agrandir sa population. Nous avons eu la chance d’avoir été sélectionnés parmi les jeunes du monde entier pour démarrer une nouvelle race d’hommes et de femmes, ambitieux, fiers et conquérants. Pour acquérir ces qualités, les nourrissons seront pris en charge, dès leurs premiers jours, par des éducateurs. Ils leur apprendront ainsi l’ordre et l’obéissance puis le maniement des armes et les valeurs guerrières. Ils seront formés pour se battre et gagner des territoires inexplorés afin de transmettre nos idéaux à travers l’univers… Mais je me doute bien qu’il y aura des réfractaires, comme l’a été Mattéo Torino qui a conduit sa troupe d’imbéciles à la mort, en leur faisant miroiter un faux rêve de liberté. Votre rôle sera de m’indiquer qui sont ces rebelles. Nous les sortirons de notre groupe pour qu’ils ne contaminent pas de leurs idées malsaines les garçons et les filles qui aspirent à la réussite du PNC. Ces jeunes, porteurs de pensées vénéneuses, seront exclus de notre cercle d’élus. Ils seront rabaissés au rang d’esclaves et n’auront plus le droit à la parole. Ils finiront leurs jours à nous servir et regretteront d’avoir fait le mauvais choix… Comprenez-vous bien ce que le Grand Maître attend de nous ?

Les deux seconds l’avaient écouté avec beaucoup d’attention. Ils semblaient encore réfléchir à tout ce qu’ils venaient d’entendre et mettaient du temps à répondre. Au bout d’un moment, Viki prit la parole, l’air embarrassé :

— Cette tâche n’est pas évidente, Andrew. Autant je me vois bien organiser des fêtes et animer des activités pour nous amuser tous ensemble, autant je n’ai pas vraiment envie de dénoncer des amis, sous prétexte qu’ils ne pensent pas forcément comme moi. J’aurais l’impression de trahir leur confiance.

— Oui, Viki n’a pas tort, reconnut également Tarun. Nous ne pourrons pas rigoler à fond si nous passons constamment notre temps à chercher qui est différent ou qui est suspect.

Andrew ne s’attendait pas à cette réponse. Ce comportement puéril le décevait un peu. Cependant, il réalisa soudain que ses deux amis, en dehors de l’envie de s’amuser, n’avaient aucune ambition de pouvoir ni de gloire. Ils ne penseraient donc pas à lui faire de l’ombre et encore moins à vouloir prendre sa place d’interlocuteur principal. D’un certain côté, cela le rassura. Mais d’un autre côté, s’ils n’acceptaient pas ce rôle de dénonciateur, c’était lui qui risquait de perdre son titre. Alors, pour les motiver, il décida de leur faire peur.

— Si je vous ai choisi tous les deux, c’est bien parce que je savais que vous adoriez faire la fête. Aussi, je vous donne l’occasion de vous distraire comme vous l’entendez, à cette seule condition. Vous devrez me signaler qui seront les traitres au Parti. Et ne croyez surtout pas qu’ils peuvent être vos amis s’ils ne pensent pas comme vous. Au contraire, ils seront les premiers à casser la bonne ambiance que vous aurez réussi à créer. Ils finiront même par gâcher le plaisir qui vous pousse à vous amuser. Par contre, si vous ne souhaitez pas m’indiquer leurs noms, j’en déduirai que vous-mêmes n’adhérez pas aux idées du Parti. Dans ce cas, vous serez considérés comme des éléments dangereux pour le PNC et je serai obligé de vous remplacer… Désirez-vous devenir les premiers esclaves de notre communauté ?

Les deux jeunes découvrirent, à l’instant, une nouvelle facette d’Andrew. Une attitude qu’ils ne soupçonnaient pas chez leur ami et qu’ils apprendraient à connaître avec le temps : son autoritarisme.

— Écoute, Andrew ! dit Tarun en bégayant de crainte… Nous… ce qu’on veut… c’est s’amuser, OK ?… Alors, si tu tiens absolument à savoir qui doute de la bienveillance du Parti… on te le communiquera… un point c’est tout !

— Oui, ajouta Viki. Nous, on souhaite juste rester cool !

— Parfait ! se réjouit Andrew qui savourait déjà les effets de ses propos menaçants…

Tarun et Viki avaient compris qu’ils devaient penser comme lui s’ils ne désiraient pas avoir d’ennuis. Ils s’empressèrent de lui sourire à nouveau pour le mettre en confiance et détendre l’atmosphère. De son côté, Andrew découvrait avec délice comme il était facile d’imposer son pouvoir. Il suffisait de jouer avec la peur des gens.

Il s’avança vers ses deux sujets qui venaient de se soumettre, écarta ses bras et les enlaça chaleureusement.

— Ah ! mes amis ! dit-il sur le ton de la confidence, se rappelant comment le Grand Maître s’y était pris avec lui… Je vais vous proposer un marché… Êtes-vous d’accord ?

— Euh ! si tu veux, balbutia Tarun qui se demandait bien ce que son camarade avait encore en tête.

— Et toi, Viki ? reprit-il en s’approchant de son oreille. Te sens-tu prête à relever un défi ?

— Oui… oui ! finit-elle par acquiescer timidement.

Andrew maintint le silence pendant quelques instants puis, lentement, recula d’un pas pour mieux les observer.

— Il y a peu de temps, le Grand Maître m’a remercié pour mon dévouement. Il appréciait voir comment je m’investissais, pour que mes amis soient heureux, au sein du PNC. Il était conscient de toute l’énergie que cela me demandait pour y parvenir. Aussi, il m’a proposé de choisir quelqu’un, parmi vous, pour m’aider dans cette belle mission. Quelqu’un qui pourrait me seconder et partager la tâche que j’effectue avec tant d’altruisme… Moi, j’ai tout de suite pensé à l’un de vous deux. Cela vous permettrait d’accéder à certains privilèges qui rendraient votre vie encore plus agréable. Mais, il est possible que je me trompe… Peut-être ne souhaitez-vous pas bénéficier de faveurs supplémentaires ?

Viki et Tarun échangèrent un regard et sautèrent sur l’occasion pour profiter de cette aubaine. Ils répondirent affirmativement à la proposition d’Andrew.

— Seulement voilà, continua le jeune préféré du Grand Maître. Je ne peux en choisir qu’un et je ne sais comment vous départager… J’en viens donc à ce fameux marché que je comptais vous soumettre. Pour éviter les jalousies, j’aimerais offrir ce titre au plus méritant. Autrement dit, celui d’entre vous qui sera le meilleur animateur, et surtout le meilleur délateur, obtiendra le poste d’adjoint. Pensez-vous que cette manière de vous sélectionner est juste ?

Les deux concurrents acceptèrent d’être évalués selon leurs résultats. Ils se battraient sans pitié pour gagner cette unique place de choix.

 

*

 

Elle s’appelait Mahala. Elle venait de la région arctique du Nord canadien. C’était une Inuit. À leur arrivée dans la base ouralienne du PNC, elle s’était éprise d’Andrew, avant qu’il ne devienne l’interlocuteur principal des jeunes auprès du Grand Maître. Mais très vite, après cette nomination, elle découvrit le vrai caractère de son ami et elle préféra s’éloigner de lui. Elle regrettait de l’avoir écouté et de ne pas avoir suivi Mattéo, le jour où il vint dans la prison avec le robot, pour les libérer de ces horribles cages.

Quand elle apprit qu’Andrew était tombé fou amoureux de Poe et qu’il cherchait pour elle une compagne, elle s’était aussitôt portée volontaire. Andrew avait beaucoup apprécié l’attitude de son amie qui, au lieu de se montrer jalouse, avait exprimé pour elle de l’affection. N’imaginant pas qu’elle avait renoncé à sortir avec lui, à cause de son vil tempérament, il pensait, au contraire, qu’elle s’était effacée pour le laisser vivre avec Poe un amour plus fort que le leur. Aussi, connaissant sa réelle gentillesse, il accepta son offre avec plaisir.

— Tu es vraiment digne d’être une élue du PNC, lui dit Andrew. Tu agis dans l’intérêt de notre peuple. Tu fais preuve d’une grande intelligence… Poe aura besoin d’un soutien efficace pendant quelque temps, car comme tu le sais, Mattéo est mort dans des chutes d’eau, au pied de notre ancienne base. Je ne comprends toujours pas comment elle a pu avoir le béguin pour ce félon. Mais maintenant que les choses redeviennent normales, je vais pouvoir lui proposer un plus bel avenir que ce qui l’attendait… Mahala, sois bienveillante avec elle et aide-là à lui faire oublier cet idiot. Fais en sorte qu’elle réalise tout l’amour que j’ai pour elle !

 

*

 

Pendant que Qiao Kong-Leï assistait aux derniers préparatifs des clones de Mattéo avec les soldats de la BS, Susie Cartoon était repartie dans le nouveau laboratoire. Quand elle fut dans son magnifique bureau qui avait vue sur la mer, elle s’accorda quelques minutes pour se faire un café avant de reprendre son travail. Depuis qu’elle était sur l’île, elle ne savait plus où donner de la tête tellement elle était occupée. Elle avait dû superviser le paramétrage de tous les appareils avec les techniciens, assurer l’intégration des clones de Mattéo dans leur récent cadre de vie et, surtout, démarrer la création des nouveaux clones avec les cellules de Poe et d’Andrew. Son site de production faisait la fierté de son chef et Number one, qui avait participé avec ses hommes à la formation militaire des clones, ne manquait pas de la féliciter dès qu’il en avait l’occasion. Malgré la fatigue, elle se sentait heureuse. Grâce à ses travaux, elle était devenue indispensable pour l’avenir du PNC. Désormais, le Grand Maître lui accordait tout ce qu’elle souhaitait, sans discuter et sans limites de budget. Elle pouvait même prétendre lui demander la lune, surtout depuis qu’il avait le projet d’envoyer des clones à la conquête de l’espace.

Elle posa sa tasse de café et regarda rapidement la mer qui s’étalait, au loin, derrière les palmiers. Puis elle partit directement vers le centre de clonage. Une fois rendue dans la grande salle, elle s’adressa à l’ingénieur qui surveillait, depuis l’ordinateur central, l’ensemble des utérus artificiels.

— Tout se passe comme il faut ? Le processus de création du placenta s’est bien déroulé ?

— Oui, Madame Cartoon, répondit l’agent. Le programme d’accélération de la division cellulaire fonctionne parfaitement. La formation des embryons de nos futurs clones a démarré !

 

*

 

Les deux responsables du PNC portaient maintenant, un tout autre regard sur Andrew. Ce jeune semblait avoir de véritables dispositions pour faire un dictateur efficace et les deux hommes avaient décidé de tout mettre en œuvre pour l’aider dans cet apprentissage. Considérant qu’il faisait preuve de bonne volonté, il méritait d’être instruit sérieusement pour servir encore mieux le Parti. Aussi, pour valoriser ses compétences, le Grand Maître lui enseignerait comment manipuler les hommes par une bonne stratégie politicienne. Number one, de son côté, se chargerait de le former aux techniques de propagande et d’intimidation. Également, il l’accompagnerait sur le terrain pour qu’il puisse mettre en pratique ses acquis et s’entraîner à exercer son autorité. Encadré par les deux plus éminents experts du pouvoir, les deux chefs ne doutaient pas un instant que leur poulain connaîtrait rapidement toutes les ficelles du métier.

 

Aujourd’hui, Andrew était très fier. Le Grand Maître et Number one l’avaient invité à survoler avec eux l’île de Bornéo. La perspective de cette promenade avec les deux hommes les plus puissants de la planète le rendait fou de joie. Ils avaient envoyé un chauffeur le chercher pour qu’il puisse les rejoindre au plus vite, afin de profiter de la clarté matinale. Andrew n’osait pas vraiment y croire. Pourtant, quand la voiture le déposa devant eux, ils l’accueillirent plus chaleureusement que d’habitude et le convièrent à les suivre, à l’intérieur de l’hélicoptère.

— Prêt pour le petit tour du domaine ? proposa Number one en lui désignant une place derrière le Grand Maître.

— Oh, oui ! se réjouit Andrew… J’ai hâte de découvrir les lieux !

Ils s’envolèrent depuis les bâtiments principaux du PNC qui se trouvaient au centre de l’île, entre la chaîne montagneuse et la plaine. Cet emplacement permettait de bénéficier d’un climat légèrement plus frais que sur la côte, en raison de l’altitude. Une fois dans les airs, ils s’engagèrent vers les étendues agricoles du sud.

— Vois-tu, expliqua Number one, cette île était autrefois recouverte d’une forêt primaire exceptionnelle. C’était un des rares endroits sur terre qui possédait sur son sol l’une des plus grandes variétés d’animaux et de plantes. Il y avait même des espèces uniques qui ne se trouvaient nulle part ailleurs.

— Ah bon ? s’étonna Andrew qui ne distinguait que des palmiers, bien alignés, s’étalant à perte de vue.

— Toutes ces plantations de palmiers à huile, ajouta le chef de la BS, ont permis de fabriquer des biocarburants pour remplacer les stocks d’énergies fossiles qui étaient épuisés.

— Vous voulez dire que l’on a enlevé une des plus belles forêts du monde pour faire pousser ça ? s’indigna Andrew.

— Oui ! confirma-t-il. Les habitants ont été délogés par la force pour laisser la place à de puissants trusts qui ont rasé tous les arbres. D’ailleurs, les finances du PNC ont abondamment bénéficié de ce genre d’action. Cela permettait de s’enrichir facilement. Il suffisait de s’approprier ces terres et de ramasser ce que la nature avait fabriqué pendant des milliers d’années. Grâce à ce déboisement intensif, nous disposons maintenant d’un grand espace vierge sur lequel nous pourrons étendre aisément nos futures constructions…

— Et les animaux, les plantes ? Que reste-t-il de toutes ces espèces uniques et rares ? interrogea l’adolescent.

— Plus rien ! Disparues à jamais ! Terminé ! ricana stupidement, le dignitaire… Si, je crois qu’il y a encore quelques spécimens dans les zones montagneuses. Ces régions n’étant pas exploitables, elles ont été délaissées.

— Ça alors ! balbutia Andrew que cette remarque étonnait.

— Mon jeune ami, insista Number one, je vais t’apprendre une devise du PNC que j’aime beaucoup : Plus c’est simple, plus c’est facile à gouverner !… Ah ah ah ! comprends-tu ? Si cette maxime est valable pour les humains, elle l’est aussi pour les plantes et les animaux… Une seule race d’hommes sur une planète où les espèces ne sont pas trop diversifiées, voilà un monde idéalement contrôlable…

L’hélicoptère finissait de traverser les plaines alluviales et, au lieu de continuer vers la mer, il obliqua vers l’est pour faire le tour de l’île en longeant la côte. Ensuite, il s’engagea plus au centre, en direction des montagnes. La végétation semblait effectivement un peu plus épargnée dans cette partie de l’île. Il remonta vers le nord où apparaissait, au loin, un énorme sommet…

— Nous allons nous poser sur le mont Kinabalu ! dit cette fois-ci, le Grand Maître. C’est le point culminant de la région. De cet emplacement, tu pourras contempler le magnifique panorama qui s’étend jusqu’à la mer.

Ils descendirent non loin de la pointe sommitale pour admirer le paysage. Andrew, entre le Grand Maître et Number one, savourait cet instant privilégié. Face à lui, de nombreuses plaques minérales s’inclinaient fortement vers la vallée. Quelques touffes végétales tentaient de s’en extraire, par-ci par-là. Derrière, quatre mille mètres plus bas, se dessinait la côte découpée, après une succession de vallons verts. « C’est splendide ! », pensa Andrew, pendant qu’il fixait l’horizon.

Puis, dans ce décor exceptionnel, depuis ce point de vue qui dominait l’ensemble du territoire et qui symbolisait toute la puissance du PNC, le Grand Maître s’adressa à lui d’une voix solennelle :

— Andrew, Number one et moi apprécions comme tu t’impliques dans ta fonction d’interlocuteur principal. Nous te proposons de te former, à partir d’aujourd’hui, pour que tu puisses te joindre à nous pour diriger le PNC…

Entendant cette nouvelle, le cœur d’Andrew cessa de battre et ses muscles tremblèrent. Il crut s’évanouir… Comme il ne réagissait pas, le chef du Parti de la Nouvelle Chance l’interrogea à nouveau :

— Que dis-tu de cette proposition ?

Le jeune garçon détourna soudain son regard du paysage et se présenta devant eux, les yeux rougis par l’émotion. Il se mit aussitôt à genoux, parvenant à peine à sortir deux mots de sa bouche :

— Oh, oui ! répondit-il en sanglotant.

— Nous promets-tu que tu donneras le meilleur de toi-même pour réussir cette formation ?

— Je vous le promets, Grand Maître ! Je vous le promets !

— Alors, désormais, tu deviendras « Maître Junior », conclut le Grand Maître… Et nous t’appellerons « MJ ».

L’adolescent, fou de joie, prit les mains de ses deux nouveaux parrains et les embrassa avec frénésie.

— Merci ! Merci !… Merci !

 

Catastrophe !

 

         Ils avaient fermé la porte du chalet après avoir rangé l’intérieur avec autant de soin et d’attention que les anciens propriétaires. Yoko et Indra avaient remis au centre de la table le bouquet de fleurs séchées, découvert à leur arrivée. « Il accueillera les prochains visiteurs ! », avaient-elles dit en replaçant le petit pot. Aucun d’entre eux n’avait osé les contredire, même s’ils s’imaginaient bien que plus personne n’entrerait dans cette habitation. Mais ils ne voulaient pas perdre de temps. Après cette mauvaise nuit, ils étaient pressés de partir.

En effet, le vent s’était levé dans la soirée et avait soufflé avec force, sans interruption, jusqu’au matin. Le curieux sifflement, provoqué par l’air tourbillonnant dans la cheminée, les avait sortis de leur sommeil, en plein rêve. Depuis, ils n’avaient pu se rendormir. Ils étaient restés dans leurs lits, sans bouger, attentifs aux moindres bruits, craignant que la tempête ne déracine leur cabane. Sans cesse, les nombreuses bourrasques leur avaient donné l’impression qu’un géant frappait contre les gros rondins de bois ou tentait d’arracher le toit. Lorsqu’ils étaient en passe de fermer les paupières, écrasés par la fatigue, de terribles craquements dans les murs s’étaient chargés de les réveiller brusquement. À chaque fois, ils se redressaient au-dessus de leurs couvertures, affolés, le cœur battant la chamade, croyant que leur dernière heure était arrivée.

Quand le jour pointa enfin son nez, ils se levèrent aussitôt pour quitter les lieux. Rassemblés sur la terrasse et secoués par le vent qui avait redoublé de violence, ils jetèrent un ultime regard sur le lac. Il était aussi noir que le ciel. Seules les vagues d’écume apportaient un peu de lumière à ce sombre tableau. Ce coin, dans lequel ils s’étaient sentis si bien, leur paraissait maintenant hostile et dangereux.

GLIC reprit son rôle de guide. Il devait les conduire jusqu’au QG400105. Curieusement, la petite équipe se dirigeait vers la forêt avec moins d’appréhension qu’à l’aller. Au contraire, sous ce ciel menaçant, elle leur apparut, cette fois-ci, plutôt protectrice et rassurante. Les six adolescents espéraient que le toit végétal de ces grands arbres les abriterait de l’orage qui s’annonçait. Tandis qu’ils s’éloignaient de leur refuge et remontaient la prairie exposée au déchaînement du vent, ils se tenaient fermement les uns aux autres pour éviter que les puissantes rafales ne les fassent tomber.

— Combien de temps nous faudra-t-il pour rejoindre le QG ? demanda Mattéo à GLIC.

— Si tout se passe bien, répondit le robot par la voix de Siang Bingkong, nous arriverons en fin de journée.

Effectivement, une fois dans la forêt, comme ils l’avaient supposé, les arbres freinaient la tempête. Leurs sommets, par contre, subissaient de plein fouet ses effets et dansaient dans le ciel, de façon désordonnée, au rythme de ses caprices. De nouveaux sons et de nouvelles plaintes se faisaient entendre. Décidée, la jeune troupe s’enfonça malgré tout, parmi les troncs qui se tordaient dans tous les sens. Les branches d’altitude qui se frottaient avec leurs voisines créaient de sinistres grincements. Ils étaient parfois interrompus par d’horribles craquements, quand elles se brisaient, si la pression était trop forte. Ces branches tombaient alors jusqu’au sol emportant sur leur passage d’autres morceaux de bois qui ne résistaient pas à leurs poids.

— Regardez en l’air, de temps en temps ! cria Rachid, en train d’assister à la chute vertigineuse d’une énorme branche. Je ne suis pas si sûr que cet endroit…

Mais une puissante détonation le surprit et le rendit soudain muet. Un coup de tonnerre d’une rare intensité paralysa les adolescents pendant quelques minutes. Ils eurent l’impression qu’une bombe s’était écrasée à côté d’eux.

— Que s’est-il passé ? gémit Rachid, au bout d’un moment, avec ses mains encore sur les oreilles… C’est la fin du monde ?

En guise de réponse, une averse de grêle s’abattit sur eux dans les minutes qui suivirent. De leur vie, ils n’avaient jamais vu de grêlons aussi gros…

— Collons-nous contre les troncs d’arbres ! hurla Shad, impressionné par l’important diamètre des glaçons.

Ils se dispersèrent à toute vitesse sous la pluie de cailloux, chacun partant à la recherche d’un arbre légèrement incliné qui pourrait servir d’écran protecteur. Les projectiles tombaient presque à la verticale et ils devaient se serrer le plus possible contre l’écorce pour ne pas être touchés.

— C’est le déluge ! s’affola Yoko en étreignant fermement l’énorme souche du sapin qu’elle avait choisie pour éviter que les boules glacées ne l’atteignent. Nous allons être broyés !

Elle entendait comme des bruits de cisailles qui taillaient sauvagement les branches les plus hautes des arbres. Une fois sectionnés, les débris végétaux étaient propulsés dans les airs avant de terminer leur course en bouillie sur l’humus. Les grêlons s’écrasaient sur le sol avec fracas en même temps qu’ils s’entrechoquaient. Puis, ils rebondissaient pour s’éparpiller ensuite sur le frais tapis de décombres.

— Courage, Horus ! murmura Mattéo à l’oreille du faucon pendant qu’il le recouvrait de son corps pour éviter qu’il ne se blesse… Cette fois-ci, c’est moi qui te protège. Ne crains rien.

Puis le tonnerre frappa plus loin et la grêle fit place à une pluie banale. Progressivement, les jeunes osèrent sortir la tête de leurs bras. Ils constatèrent avec stupeur le champ de bataille laissé par le passage du cumulonimbus. Les bombes gelées, larguées par l’énorme nuage, s’étalaient à perte de vue, au pied des arbres mutilés. Cette succession de troncs dénudés, plantés comme de vulgaires pieux inoffensifs, formait une longue colonne, coupant la forêt en deux. Au milieu de cette large tranchée, dessinée par la tempête, ils se demandaient comment ils étaient toujours en vie.

— Nous avons eu de la chance, dit Kimbu, en contemplant les dégâts autour de lui. Je ne connaissais pas encore la grêle, mais maintenant, je crois savoir ce que c’est !

— Euh ! J’avoue que tu viens d’assister à une belle démonstration de ce phénomène, ajouta Indra, abasourdie. D’habitude, ces orages ne sont pas aussi violents ! Heureusement qu’ils ne sont pas tous destructeurs, comme celui-ci.

Mattéo lâcha Horus qui s’empressa d’aller se poser sur la pointe d’un sapin abîmé. Après avoir pris le temps de le regarder voler, il invita ses amis à continuer leur route.

— On repart ? leur proposa-t-il. Il nous reste une grosse journée de marche. Si nous voulons arriver avant la nuit…

— Allez GLIC ! déclara vigoureusement Yoko, impatiente de quitter ce lieu sinistre… On te suit ! Montre-nous le chemin ! Mattéo a raison, sors-nous d’ici !

Or, GLIC ne répondait pas. Ils réalisèrent soudain que, dans leur précipitation à s’abriter de l’averse derrière un arbre, ils l’avaient perdu de vue…

— GLIC ! GLIC ! crièrent-ils, inquiets… Hou hou ! GLIC !

Ils imaginèrent tout de suite le pire des scénarios. Aucun d’entre eux n’avait pensé que le robot n’ait pu trouver une cachette. Il était sans doute coincé quelque part sous les grêlons.

— Bon, pas de panique, les gars ! suggéra Shad, se forçant lui-même à contrôler sa peur. Mattéo, essaie de le localiser avec ta montre !

Mattéo s’exécuta sur-le-champ et, après avoir pressé le bouton de son cadran, obtint une image grise et uniforme. Les têtes de chaque adolescent, formant un cercle concentré autour du bracelet, se mirent à pâlir en même temps. Ils venaient de perdre le contact avec leur guide.

— Appelle directement le QG ou le comité des sages ! lui conseilla Indra, cherchant activement une autre solution.

Mais Mattéo avait beau appuyer plusieurs fois sur sa montre, l’image restait toujours aussi grise. Aucune information ne lui parvenait.

— Qu’est-ce qu’on fait ? s’alarma Indra… Qu’est-ce que l’on va devenir sans eux ? C’est affreux ce qui nous arrive !

— On doit retrouver GLIC ! conclut Mattéo. Commençons tout de suite les recherches !

Les six jeunes essayèrent de s’organiser avec méthode. Ils repartirent au point d’origine, là où ils s’étaient séparés quand l’orage éclata. S’ils devaient débuter les fouilles quelque part, c’était d’abord à cet endroit. Ensuite, ils tourneraient autour de ce point central jusqu’aux limites de la tranchée. La tâche était rude, mais ils n’avaient pas le choix. Ils savaient que, sans GLIC à leurs côtés, ils étaient perdus.

 

*

 

Siang Bingkong avait beau taper sur le clavier de sa télécommande, il ne parvenait plus à établir le contact avec GLIC. Il alerta aussitôt Paméla Scott afin qu’elle prévienne à son tour Serge Morille, leur responsable. Devant lui, l’écran de son ordinateur ne montrait que des lignes continues d’électrons qui se succédaient de haut en bas. Le robot ne lui fournissait plus d’images ni de sons.

— Que s’est-il passé ? l’interrogea Serge Morille quand il fut à côté de lui.

— Je suis très inquiet ! répondit Siang Bingkong à son chef. Je dirigeais le robot à travers les bois… Mattéo et ses amis le suivaient. Tout allait bien, en dehors du fait que là-bas, le temps est exécrable. Il y a énormément de vent. Mais vous connaissez le courage de nos jeunes, ils n’ont pas hésité à s’engager dans la forêt derrière GLIC, malgré les nombreuses branches qui se brisaient tellement les arbres étaient secoués. Seulement, tout à coup…

— Oui ? lui demanda Serge Morille, l’incitant à poursuivre son récit.

— Subitement, reprit-il, une averse de grêle d’une violence inouïe s’est abattue sur le secteur. Des grêlons, gros comme mon poing, sont tombés en rafales sur GLIC… Et sûrement sur les ados, évidemment. Bref, j’ai senti que le robot était malmené par ces projectiles. Les six jeunes sont partis dans tous les sens pour chercher un abri et j’ai voulu, à mon tour, mettre GLIC hors de danger. Malheureusement, il était entouré de branches sectionnées, entassées les unes sur les autres. Comme je ne parvenais pas à débloquer le robot, j’ai déclenché l’ouverture des hélices pour pouvoir me sortir de ce piège.

— Y es-tu arrivé ? se soucia Paméla Scott qui imaginait bien la situation difficile que son collègue avait dû gérer.

— Disons qu’au début, oui… J’ai pu m’extraire de ce tas de branchages en m’envolant, expliqua-t-il. Mais, au bout d’une vingtaine de mètres, la chute de grêlons était si compacte que le rotor a dû casser… ou les pales, je ne sais pas. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que j’ai perdu totalement le contrôle de GLIC. Le robot a foncé sur un arbre et l’a violemment heurté. Il s’est écrasé au sol, très vite après.

— Mais, une fois par terre ? demanda de nouveau Paméla, réalisant la catastrophe… as-tu pu remettre les chenilles en marche ?

— Effectivement, j’ai pu le diriger quelques minutes, mais les énormes glaçons percutaient GLIC comme si un fou se déchaînait sur lui à coups de marteau. Soudain, l’appareil s’est arrêté. Alors, exposé aux frappes incessantes des grêlons, j’ai vu la vitre protectrice de la caméra se briser, puis, peu de temps après, je n’ai plus rien visualisé sur mon écran… Je suppose que le robot est actuellement en mille morceaux !

Les trois ingénieurs se turent pendant un long moment. Ils fixaient bêtement l’ordinateur qui ne leur renvoyait pourtant plus d’images. Face à ce vide, ils ne pouvaient s’empêcher de penser à ces six jeunes qui, comme GLIC, avaient peut-être été anéantis par les grêlons. Ils les imaginaient, gisant au milieu de ce carnage, couverts d’horribles hématomes, ensanglantés, tragiquement lapidés au fond des bois.

Paméla Scott pleura d’épouvante. Elle s’était attachée à eux depuis qu’elle avait fait la connaissance de Mattéo. Elle avait été heureuse d’avoir pu les aider, à sa manière, grâce au robot. « Comme ils ont été courageux ! », pensait-elle entre deux hoquets de chagrin, se remémorant tout ce qu’ils avaient enduré. « Jamais, je n’aurais eu leur force. Ces enfants ont été exemplaires… Mais mourir comme ça, après tous ces efforts… C’est affreux !… Cela n’est pas juste ! » Pour la première fois, elle regretta d’être miniaturisée. Si elle avait pu, elle serait déjà partie à leur recherche pour tenter de les sauver avant que les loups ou les autres carnassiers ne fassent leur sale besogne de nettoyage… Néanmoins, elle eut une lueur d’espoir en se souvenant que Mattéo détenait le bracelet-montre. Peut-être, pouvaient-ils toujours les joindre, grâce à cet objet ?…

— La montre ! s’écria-t-elle en se tournant vers Siang Bingkong… La montre ! Nous pouvons encore les appeler avec la montre !

Son cœur se brisa à nouveau en voyant le triste regard de Siang.

— Quoi ? Pourquoi fais-tu cette tête-là ? insista-t-elle en secouant la manche du chercheur.

— J’ai déjà essayé, penses-tu, avoua-t-il d’un air contrit. C’est la première chose que j’ai faite, bien sûr…

— Et alors ? s’informa-t-elle… Mattéo n’a pas répondu ?

— Non, ce n’est pas ça, balbutia-t-il sous l’émotion. Rappelle-toi, nous avions conçu cette montre pour qu’elle fonctionne grâce à GLIC. Tant que Mattéo était dans les parages du robot, à quelques kilomètres, celui-ci faisait office de relais… Maintenant que GLIC ne marche plus, elle n’est plus active.

Paméla baissa la tête, une fois de plus, tellement elle était déçue. Elle ajouta toutefois une remarque :

— Nous ne savons donc pas si les jeunes sont vivants ou pas. S’ils sont blessés, ils comptent sûrement sur nous pour les aider. Nous devons trouver le moyen de les sauver. Nous n’avons pas le droit de les abandonner !

— Oui, mais comment ? demanda Serge Morille. Je te rappelle que nous ne faisons même pas deux millimètres de hauteur.

— Ces jeunes étaient encore prêts à nous secourir, malgré toutes les épreuves qu’ils ont endurées, objecta-t-elle en sanglotant. Ils sont comme nos enfants, Serge… Il est de notre devoir de trouver une solution !

À l’intérieur du QG400105, le climat était particulièrement tendu. Les hommes-miniature étaient dépités. Ils broyaient tous les trois du noir. « Nous venons de perdre nos principaux alliés », se disaient-ils. « Les six adolescents étaient les seuls à pouvoir pénétrer chez l’ennemi et la malchance les a mis hors d’état d’agir. Quant à nous, nous allons bientôt être assaillis par les soldats du Grand Maître et nos derniers jours sont peut-être comptés. Nous nous retrouvons dans une cruelle impasse. Et tout ça, à cause d’un orage… Un terrible orage ! »

— Je propose que l’on appelle le comité des sages de toute urgence, dit Serge Morille d’une voix extrêmement grave.

— Oui, bien sûr ! répondirent machinalement les deux ingénieurs qui cherchaient toujours une solution pour porter secours à leurs jeunes amis.

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