#ConfinementJour35 – Partage de lecture du roman ” 2152 ” – Chapitres 98, 99 et 100

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

 

2152

Cinquième période

« La chasse est ouverte ! »

Les grues cendrées

 

         Mattéo marchait au milieu des grues cendrées qui ne se souciaient absolument pas de lui, tellement elles étaient occupées à se nourrir. Il observait comme elles utilisaient leur bec. Un véritable outil aux multiples fonctions. Elles pouvaient ainsi couper, forer, piquer, transpercer et happer leur pitance avec une agilité déconcertante.

Ces grands échassiers n’étaient pas difficiles. Ils picoraient autant les graminées des prés qui entouraient la cabane, que les jeunes pousses de roseaux qui se développaient au bord du lac. Même s’ils avaient une préférence pour les végétaux, ils ne dédaignaient pas, cependant, des petites friandises, comme les limaces ou les araignées. Mais si l’occasion se présentait et qu’une grenouille ou une musaraigne passait par là, elle était gobée, également, sans hésiter.

Le contingent de grues était désormais presque au complet. S’étaient joints au premier groupe d’oiseaux, par vagues successives, les autres volatiles qui devaient faire partie du voyage. Plus de trois cents individus marchaient maintenant dans tous les sens, aux abords du chalet, en attendant le jour du grand départ.

Mais, au bout d’un moment, alors qu’il regardait les échassiers manger avec appétit, Mattéo reconnut, au-dessus de sa tête, le bruit d’un engin qui lui était très familier. Sans hésiter, il leva les yeux vers le ciel et vit aussitôt le robot qui tournait dans son périmètre.

— GLIC ! hurla-t-il de joie en dirigeant ses mains vers lui avec ferveur.

En entendant Mattéo clamer avec insistance le nom du robot, ses amis interrompirent également leurs occupations et accoururent sans tarder pour l’accueillir à leur tour.

 

*

 

Tarun et Viki, contrairement à ce qu’aurait souhaité Andrew, ne restèrent pas concurrents très longtemps. À force d’organiser des veillées, des jeux et toutes sortes d’animations pour distraire leurs amis sur l’île de Bornéo, ils apprirent à s’apprécier pour leurs compétences complémentaires. Ils n’imaginaient plus pouvoir travailler l’un sans l’autre. Ils avaient très vite compris qu’ils devaient former une équipe soudée pour réussir. D’ailleurs, ils le vérifiaient à chaque fois, car dès qu’ils proposaient la moindre sortie pour s’amuser, la totalité des jeunes répondait favorablement à leurs invitations. Évidemment, lorsque MJ les rassemblait pour sonder l’ambiance des troupes et entretenir entre eux un climat de rivalité, ils faisaient semblant d’entrer dans son jeu. Pour éviter d’avoir des ennuis, ils faisaient mine de se détester et paraissaient l’un et l’autre avides de devenir un jour ses seconds. Andrew était incapable d’imaginer que ses deux acolytes pouvaient tenir ainsi un double rôle. Il pensait être craint et, surtout, il se croyait beaucoup plus intelligent qu’eux.

Ce soir-là, Tarun venait annoncer à MJ qu’ils organisaient avec Viki une nuit dansante sur la plage, autour d’un grand feu de bois.

— Je suis très content de toi ! lui dit Andrew, profitant de ce qu’il était seul. Je sens que tu t’investis plus que ton amie dans ta tâche d’animateur. C’est bon pour toi… Tu vas gagner des galons. Continue comme ça.

— Merci, MJ ! répondit Tarun qui n’était pas dupe de sa façon de procéder. Je fais mon possible pour t’aider.

— C’est bien, Tarun ! C’est très bien !… Ah, au fait, aurais-tu quelques noms à me donner, tant que tu es là ? As-tu repéré des râleurs qui manquent d’enthousiasme envers le Parti ?

— Euh, non… avoua Tarun, que cette question dérangeait à chaque fois. Pour l’instant, tout le monde se plaît ici. Mais, ne t’inquiète pas, MJ… J’ouvre l’œil.

— C’est ça. Reste vigilant ! insista-t-il. C’est très important. Les traîtres sont des malins qui cachent bien leur jeu. C’est à nous d’être plus rusés qu’eux et de les coincer dès que cela est possible… Rappelle-toi que plus tu pourras dénoncer de dissidents, plus tu auras de chances d’obtenir le poste d’adjoint.

Quand Tarun retrouva Viki pour lui dire qu’ils avaient l’autorisation de MJ pour faire la fête sur la plage, il lui relata son entrevue dans les moindres détails.

— Quelle ordure ! ajouta Viki, après avoir écouté son ami. Il m’a fait le même discours. Il n’arrêtait pas de valoriser mes efforts, tout en m’expliquant qu’il te trouvait moins motivé.

 

*

 

Depuis la CM1, les sages faisaient le tour de la situation avec les adolescents qui avaient été coupés du monde depuis l’orage de grêle. L’arrivée de GLIC les avait rassurés. Ils étaient contents d’apprendre tout ce qui s’était passé aux quatre coins du globe, même si les nouvelles n’étaient pas bonnes. Désormais, ils se sentaient à nouveau utiles et surtout moins seuls.

— Nous sommes impatients de nous mettre en route ! dit Mattéo. Nous avons perdu trop de temps à rester ici sans rien faire.

— Votre mission va sûrement être éprouvante, répondit la sage Betty Falway. Finalement, ce repos forcé vous aura permis de reprendre des forces avant votre départ. Après tout ce que vous avez vécu depuis votre enlèvement par le PNC, vous en aviez besoin.

Mais soudain, ils furent interrompus par le caquètement général des grues. Ne s’entendant plus au milieu de cette bruyante cacophonie, ils se demandèrent pourquoi, subitement, les oiseaux se manifestaient ainsi. La réponse arriva par le lac, lorsque les jeunes découvrirent les six grues manquantes qui se dirigeaient vers eux et qui portaient un petit chargement autour du cou.

— Ce sont nos tuniques ! cria Indra. Voilà CAR2241V qui revient avec les fameux vêtements magiques !

 

*

 

Il était minuit. La fête battait son plein sur la plage située en contrebas du bungalow de Poe et Mahala. La musique, les chants et les cris de joie montaient jusqu’à elles, de façon saccadée. Comme les deux adolescentes ne parvenaient pas à dormir, elles avaient décidé de descendre rejoindre leurs camarades pour se changer les idées.

À peine arrivées sur le sable, Poe et Mahala enlevèrent leurs chaussures et se dirigèrent directement vers le feu, là où tout le monde dansait et riait. L’ambiance était décontractée et l’air était doux. L’insouciance avait retrouvé sa place parmi les jeunes du PNC et, un peu partout, des couples se formaient, ce qui devait faire la joie du Grand Maître. Tarun et Viki virent tout de suite les deux filles s’approcher. En parfaits organisateurs, ils s’empressèrent de les aborder et les invitèrent à participer aux réjouissances.

— Comme c’est sympa de venir ! s’exprima Viki avec un large sourire.

— Oui, soyez les bienvenues ! les accueillit Tarun, les bras grands ouverts.

— Merci ! répondit Mahala… L’ambiance à l’air bonne, ici. Tout le monde semble bien s’amuser…

Poe et Mahala fraternisèrent très vite avec Tarun et Viki. Elles les trouvaient vifs et drôles. Ils étaient d’un tempérament joyeux et d’un abord facile. Avec eux, les choses paraissaient limpides, et non sournoises comme avec les hommes du PNC. Leurs rires étaient francs et elles devinaient qu’en plus d’adorer faire la fête, ils aimaient surtout les gens. C’était pour cela qu’ils se démenaient. Tout simplement, pour passer du bon temps avec leurs camarades, un point c’est tout.

Ils leur présentèrent quelques amis qui étaient un peu comme eux et, tout naturellement, Poe et Mahala se sentirent bien en leur compagnie. Pour une fois, elles étaient heureuses de ne pas avoir à lutter pour s’extraire d’un quelconque danger ou à se défendre contre les agissements d’un mauvais personnage. Cette nuit, elles pourraient enfin s’amuser avec d’autres jeunes de leur âge qui n’étaient pas mal intentionnés.

— C’est trop cool ! s’esclaffa Mahala en s’adressant à Poe qui dansait comme elle.

— Ouiii ! chanta-t-elle en rigolant à son tour. Comme ça fait du bien !

Les heures passaient agréablement sans qu’elles s’en rendent compte, au rythme de la musique…

Vers les quatre heures du matin, une voiture s’approcha de la plage et se gara à proximité des adolescents qui se dandinaient encore autour du feu. Le conducteur laissa son véhicule et s’avança vers eux en marchant. Il traversa la foule d’un pas tranquille et ne s’arrêta que lorsqu’il fut devant Poe.

— Comme je suis content de voir que tu as déjà retrouvé le moral ! lui dit Andrew d’un air satisfait.

Surprise par cette soudaine apparition, elle s’immobilisa spontanément, et sans pouvoir cacher sa déception, elle leva les yeux au ciel… « Oh, non ! Pas lui ! », pensa-t-elle. « Mais, que fait-il encore ici ? ».

 

*

 

Les sages avaient laissé à Serge Morille le soin d’expliquer aux jeunes les atouts des « T3 » qui avaient été conçues, spécialement pour eux, en très grande dimension. Désormais, vêtus de leurs nouvelles tuniques « SPICROR », Mattéo et ses cinq autres compagnons n’en revenaient pas de posséder de tels pouvoirs. Ils avaient l’impression d’être devenus des superhéros. Comme ceux qu’ils avaient vus dans des films de science-fiction. Dès qu’ils eurent fait l’inventaire de toutes les possibilités qu’offraient leurs habits, le responsable technique les invita à s’amuser entre eux, quelques instants, pour les tester avant d’effectuer leur voyage avec les grues. Sans plus attendre, ils se précipitèrent vers le lac, enthousiasmés par cette excellente proposition.

— On fait une course ! cria Kimbu. Le premier arrivé jusqu’à la cabane a gagné !

Ils plongèrent tous en même temps et s’engagèrent à la nage, en direction de la terrasse sur pilotis qui était à une vingtaine de mètres. Yoko et Indra prirent aussitôt la tête du peloton et ne lâchèrent pas leur position jusqu’à l’arrivée. Une fois sur l’avancée en bois, elles encouragèrent les suivants et les invitèrent à les rejoindre pour souffler un peu.

— Vous avez vu ? s’étonna Indra. Nous sommes beaucoup plus légers dans l’eau avec les tuniques. Elles sont si souples que je n’ai même pas l’impression de porter un vêtement.

— Et pour ce qui est de la température de l’eau, ajouta Yoko, elle ne m’a pas paru froide. C’est comme si j’avais nagé dans une rivière tropicale. En plus, je n’ai pas la sensation d’être mouillée. C’est incroyable !

Rachid s’écarta du groupe et contourna le chalet pour revenir avec un morceau de bois.

— Je l’ai pris dans la réserve, expliqua-t-il. Nous allons vérifier la résistance du tissu avec cette branche morte. Qui veut essayer de la casser avec son bras ?

— Moi, je vais le faire ! se proposa Kimbu, impatient de tester son habit.

Rachid posa la branche sur l’angle de la balustrade et se recula pour que Kimbu s’installe devant. Sans hésiter, il tendit son bras droit, bien haut, et l’abaissa soudain de toutes ses forces, en hurlant comme un karatéka. Le bout de bois se sectionna en deux quand il le frappa.

— Regardez comme il est puissant ! reconnut Rachid en félicitant Kimbu, le visage hilare, étonné de ne pas souffrir.

— C’est fabuleux ! dit Kimbu. Je sens la manche de mon avant-bras redevenir souple, alors qu’elle s’était durcie instantanément sous le choc.

Enfin, ils essayèrent les trois boutons de la combinaison. À ce moment-là, ils partirent dans une séance de fou rire mémorable, en jouant à cache-cache au milieu des grues, grâce à l’action du bouton orange qui les rendait invisibles. Ils devaient se reconnaître uniquement en parlant ou en sifflant.

— Quant aux chaussures, dit Serge Morille aux adolescents, par l’intermédiaire du robot, nous n’avons pas pu vous fabriquer les mêmes que les nôtres. Il aurait fallu créer une usine rien que pour cela… Et dans l’urgence, nous avons préféré réaliser des sandales qui reprennent les mêmes caractéristiques que votre « T3 », sur lesquelles nous avons disposé des semelles souples de très bonne adhérence.

— C’est parfait ! acquiescèrent les six jeunes. Bravo pour toutes ces trouvailles !

— Dans ce cas, vous allez pouvoir partir, conclut-il.

 

*

 

Andrew attrapa énergiquement Poe par le bras et lui demanda de le suivre. Elle résista en essayant de détacher ses poignets qu’il serrait fermement avec ses mains. Mais, malgré ses efforts, elle était obligée d’avancer, tant le garçon était déterminé. Alors, désespérée, elle supplia ses amis de l’aider, pendant qu’elle se laissait traîner sur le sable, pour le freiner dans sa course. Malheureusement, personne n’osait intervenir, car tous savaient que s’ils s’en prenaient à MJ, le Grand Maître les punirait sévèrement et, peut-être même, les renverrait en prison. Ils réalisaient comme la peur les rendait faibles.

Mahala, pourtant, eut le courage de s’accrocher à Poe pour la retenir.

— S’il te plaît, MJ ! implora-t-elle. Laisse-la… Je t’en prie !

Andrew, essoufflé à cause de sa charge devenue trop lourde, finit par se retourner. Tout en serrant Poe avec une main, il repoussa violemment Mahala de son autre poing. Elle fut obligée de lâcher prise et tomba dans les bras de Tarun, avant de s’évanouir. Libéré du poids qui l’encombrait, il poursuivit son chemin avec Poe pour l’emmener à sa voiture.

— Arrête, MJ ! hurla-t-elle, affolée… Ça suffit maintenant. Pour qui te prends-tu ? Comment peux-tu espérer que je t’aime un jour en te comportant de la sorte ? Te rends-tu compte de la violence de tes actes ?

Andrew progressait sans prêter attention à ses lamentations, traversant la foule muette, extrêmement gênée par la scène tragique qui se déroulait sous ses yeux. Seule la musique continuait à faire du bruit, ne distrayant plus personne, tellement les mélodies étaient décalées par rapport à la situation.

— Écoute-moi bien, MJ ! protesta Poe, tandis qu’elle n’était plus qu’à quelques mètres de la voiture. Tu dois savoir que je ne t’aime pas et que je ne t’aimerai jamais !… M’as-tu bien entendue ?… Tu me dégoûtes !

Cette fois-ci, ses mots le touchèrent en plein cœur et il s’immobilisa pendant quelques secondes, avant d’oser la dévisager, d’un air vexé.

— Comment peux-tu dire une chose pareille, Poe, alors que je veux tout te donner ?… Je peux t’offrir la puissance, la gloire, la richesse, tout, tout, tout !

— Regarde plutôt tout ce que tu m’as déjà donné, avant de me parler de ce que tu veux m’offrir !… Des mensonges, du stress, de la peur, de la condescendance, et maintenant, de la violence !… Je ne veux plus te voir, « Maître Junior »… Oui, tu es comme le Grand Maître. Tu as les mêmes défauts que lui et tu ne t’en rends pas compte. Quel triste apprenti tu fais !… Allez, laisse-moi tranquille ! Et surtout, laisse-moi vivre ma vie comme je l’entends !

Le chagrin mêlé à la haine convulsaient le visage d’Andrew au point que tous ceux qui étaient près de lui prirent peur. Il s’approcha de Poe avec un regard si méchant, qu’elle crut qu’il voulait la tuer. De rage, il posa ses mains tremblantes autour de son cou, et… arracha son collier qui tenait le médaillon protecteur. La foule poussa un cri d’effroi en pensant aux terribles conséquences qu’occasionnerait ce triste geste. « Dès qu’elle rencontrera un clone, il la réduira en bouillie », imaginèrent les adolescents. « C’est horrible ! ».

— Va vivre ta vie si c’est ça que tu désires tant ! ricana Andrew, ravi d’avoir trouvé sa vengeance. Moi non plus, je ne veux plus te voir !

Sachant très bien le sort qui lui était réservé, Poe mit les mains sur son cou, dépourvu du médaillon. Puis, les yeux remplis de larmes, elle lui tourna le dos et traversa la cohorte de jeunes, tous statufiés et désolés. Elle marcha jusqu’au bout de la plage et s’enfonça dans la mer, couleur encre, pour disparaître, petit à petit, dans le noir de la nuit.

 

*

 

Les grues s’étaient réparties en haut du champ, en six groupes d’une cinquantaine d’oiseaux. Un par adolescent. Comme il était convenu qu’ils partiraient les uns après les autres, Shad se proposa pour être le premier à décoller. Il testerait ainsi la technique d’envol qu’ils avaient élaborée ensemble.

— Je m’avance ! dit-il à ses amis, un peu tendu. N’hésitez pas à me donner des conseils pendant la descente.

Les hommes-miniature avaient conçu un hamac avec un tissu identique aux tuniques, afin que les adolescents puissent voyager confortablement. Ils avaient imaginé que, de cette façon, ils passeraient sans problème de la position couchée à la posture assise. Le hamac se prolongeait, aux deux extrémités, par vingt-cinq bandes de plusieurs mètres et de même texture. Les longueurs avaient été calculées pour que les grues puissent s’aligner des deux côtés, à la même hauteur. Chaque bout de tissu se terminait par une boucle à enfiler comme un collier au cou des oiseaux.

Shad venait de disposer les larges nœuds sur les échassiers. Sans perdre de temps, il ordonna aux grues de s’éloigner pendant qu’il tenait le hamac dans ses bras. Celles-ci s’écartèrent du jeune homme et se positionnèrent, à droite comme à gauche, les unes derrière les autres. Lorsque toutes les bandes de tissu furent tendues, il serra fermement le hamac et se prépara à courir.

— Je suis okay ! cria-t-il à GLIC pour qu’il donne le départ.

Le robot s’éleva aussitôt à deux mètres du sol et se dirigea vers le lac qui était en contrebas. À son signal, les cinquante grues battirent des ailes vigoureusement et s’avancèrent, comme lui, vers l’étendue d’eau. Au centre, Shad dévalait la pente, veillant à courir à la même allure que les grues. Très vite, les grands oiseaux décollèrent et Shad sentit soudain le tissu qu’il tenait dans les mains, se tendre de plus en plus. Tant qu’il trottait toujours dans l’herbe, les oiseaux maintenaient leur trajectoire. Puis tout d’un coup, ils gagnèrent de la hauteur, emportant l’adolescent avant qu’il n’ait eu le temps de s’installer dans le hamac. Shad quitta le sol rapidement, et, ne voulant surtout pas lâcher son moyen de déplacement, il se retint au tissu à la force des bras.

— Il va tomber ! s’alarma Mattéo qui voyait son ami balloter dans tous les sens.

Les oiseaux avaient atteint le lac et volaient désormais, à une trentaine de mètres au-dessus. Malgré ses efforts, Shad ne réussissait toujours pas à rentrer dans le hamac. Son corps pendait dans le vide et ses muscles fatiguaient trop vite pour pouvoir espérer tenir longtemps dans cette position. Soudain, ses bras devinrent si douloureux qu’il dut lâcher prise, épuisé.

— C’est affreux ! hurlèrent en chœur ses amis qui redoutaient de le voir s’écraser à la fin de sa chute spectaculaire.

— Non ! Regardez ! commenta Kimbu. Il a pensé à appuyer sur le point rouge de sa manche… La capsule protectrice est en train de se déployer tout autour de lui.

Effectivement, Shad eut le bon réflexe, car il tomba brutalement dans le lac, enveloppé par la carapace sphérique qui amortit le choc. Flottant à la surface de l’eau, il replia son airbag et regagna la rive à la nage, tandis que les grues revenaient se poser au sol.

Un peu plus tard, Shad recommença son essai après avoir expliqué à ses amis, la nécessité de sauter dans le hamac, dès qu’ils sentiraient le tissu se tendre exagérément. D’après lui, il avait trop attendu et c’était pour cela qu’il n’avait pas réussi. Lors de la deuxième tentative, il galopa de nouveau dans la pente, au même rythme que les oiseaux, et plongea dans le harnais au bon moment. Une fois dedans, il se laissa emporter dans les airs par les sherpas du ciel. Pour maintenir la cadence, les grues cendrées s’encourageaient en s’adressant des cris vigoureux qui ressemblaient à des sons de trompette. Profitant d’un courant ascendant qui prenait sa source au niveau du lac, elles effectuèrent de vastes cercles pour gagner de l’altitude. En quelques minutes, elles s’étaient élevées de plusieurs centaines de mètres. Shad était impressionné par l’efficacité de ses porteurs. Il se retourna et fit à ses amis un signe de la main pour leur signifier que tout allait bien. De sa place, il les trouvait déjà tout petits. Il n’en revenait pas d’être comme un oiseau. Il se croyait en plein rêve.

Mattéo fut le dernier à s’envoler. Après ses camarades, il découvrit, à son tour, ces folles sensations. Quand les grues cendrées cessèrent leur ascension pour s’engager vers l’est, à la suite de leurs semblables, la cabane en bois n’était plus qu’un point minuscule. Assis dans son hamac, Mattéo observait le paysage qui défilait sous ses yeux. Il était émerveillé. Les forêts, les lacs, les champs, les ruisseaux, les collines, tout était beau. Il avait l’impression de survoler une magnifique mosaïque qui s’étendait de tous côtés, à l’infini.

— Horus ! cria-t-il de joie, en l’apercevant sur la droite, à sa hauteur. Viens Horus ! Viens t’asseoir avec moi sur mon hamac !

Le faucon inclina légèrement ses ailes pour s’approcher de son maître et se positionna en quelques secondes sur ses genoux. Appréciant la présence de son meilleur ami à ses côtés, Mattéo ferma les yeux pour mieux saisir cet instant de bonheur. Puis, il respira puissamment pour remplir ses poumons du vent qui lui caressait le visage. Tout en flottant dans les airs, il réalisa qu’il allait enfin retrouver Poe. En évoquant son prénom, son cœur battit soudain la chamade. « Comme je suis heureux ! », pensa-t-il très fort…

 

 

À l’aide !

 

         Au pied d’une belle fougère arborescente, à l’intérieur du module scarabée, l’équipage attendait patiemment l’arrivée des secours, annoncée par les sages. Rita Keerk avait choisi de s’éloigner de la rivière, où pullulaient trop de prédateurs de toutes sortes.

Dans la pénombre des sous-bois, cachés sous leur plante, les hommes-miniature se croyaient à peu près en sécurité. Pourtant, malgré ce qu’ils pensaient, c’était ici qu’avait lieu la plus grande activité de la forêt. En effet, sous leurs pieds, les grands arbres étaient ancrés dans un sous-sol exagérément pauvre et très peu fertile, incapable de les faire vivre. Ces géants de la nature avaient donc passé un pacte avec les autres végétaux et la faune des environs pour remédier à ce grave problème. Ils offraient à leurs hôtes des conditions de vie idéales et une nourriture abondante, en échange d’un travail incessant de leur part, pour fabriquer les éléments minéraux dont ils avaient besoin. Pour les rendre assimilables par leurs racines, une importante quantité d’ouvriers était nécessaire. Alors, ils acceptaient sans compter, tous les volontaires qui se montraient vaillants et productifs, du plus petit au plus grand, et de la plus petite forme de vie à la plus grosse.

Par un réseau complexe de racines de surface, les arbres retenaient au-dessus du sol les feuilles et les graines qui tombaient de leurs branches, afin de former un épais tapis, riche en substances nutritives. Grâce au toit de la canopée, ils maintenaient à l’abri de la lumière les débris de végétaux, entassés avec les cadavres d’animaux qui baignaient dans une atmosphère humide et chaude, régulièrement arrosés par les pluies tropicales. Dans cette litière, véritable usine à fabriquer de l’humus, les champignons, insectes, bactéries et micro-organismes étaient tous invités à digérer la matière organique pour recycler les éléments minéraux indispensables à la croissance de leurs arbres protecteurs. Ainsi, la forêt pouvait vivre en autarcie, sans se soucier de la mauvaise terre qui était en dessous d’elle.

 

Le professeur Boz discutait avec son homologue, le professeur Waren, en compagnie de Rita Keerk et Ali Bouilloungo. Soudain, ses amis, Uliana, Tseyang, Diego et Jawaad, firent irruption dans la cabine de pilotage.

— Professeur ! l’alerta Tseyang. Les capteurs de risques de l’appareil sont complètement affolés. Le sol grouille de créatures en activité. L’ordinateur les compte par millions. Nous ne devrions pas rester par ici. Des monstres pourraient jaillir à tout moment !

 

*

 

Sitôt sortis du Machu Picchu, les hommes du comte de la Mouraille avaient eu la chance de croiser un couple de condors qui rodait dans les parages. Sans hésiter, ils avaient saisi cette opportunité pour s’agripper aux deux rapaces, et, grâce à la commande neuronale, ils avaient pu traverser sans encombre la chaîne andine.

Les deux oiseaux étaient de magnifiques spécimens. Pesant près de dix kilos chacun, ils portaient sans problème, la centaine de modules scarabées qui s’étaient répartis sur leurs dos. L’envergure de ces charognards faisait plus de trois mètres et les hommes-miniature du PNC se croyaient sur de gigantesques planeurs.

À présent, ils dominaient les plateaux désertiques qui précédaient la côte Pacifique. Comme ils étaient suffisamment haut, ils découvrirent avec surprise les géoglyphes laissés par les anciennes civilisations nazcas. Là, grâce à de longues lignes continues tracées sur le sol pierreux, étaient représentées d’immenses figures, atteignant pour certaines, plusieurs centaines de mètres. Ils survolèrent les lieux et aperçurent ainsi plusieurs symboles, comme celui d’un arbre, d’un chien, d’une baleine, d’un singe, ou de simples formes géométriques. « Pourquoi ces dessins gigantesques, au milieu du désert ? », se demandaient-ils, impressionnés. Mais, pressés par le temps, ils laissèrent ces vestiges archéologiques pour remonter vers le nord. Au milieu de la baie de Paracas, l’amiral Flower et les autres espions qui avaient pu quitter à temps les cités marines les attendaient dans leurs tortues luth.

 

*

 

L’ordinateur central afficha soudain sur l’écran, un curieux mot : « Eciton ». Ces six lettres clignotaient sans cesse pour prévenir les occupants du module scarabée, d’un danger imminent.

— Quelle horreur ! s’alarma Karim Waren. Il ne pouvait rien nous arriver de pire !… Nous sommes foutus !

— Comment ?… Pourquoi ? lui demanda Ali Bouilloungo, en découvrant la terrible grimace qu’effectuait le professeur.

— Nous sommes à proximité d’une colonie de fourmis légionnaires, répondit-il. L’ordinateur nous informe qu’elles logent dans le creux d’un vieux tronc d’arbre, à dix mètres d’ici. C’est affreux ! On ne peut pas être plus près…

Ali se précipita sur le clavier pour enclencher le pilotage automatique de l’appareil, mais l’ordinateur central l’avait déjà précédé. Il avait chargé les capteurs de risques d’envoyer une sonde boomerang sur la zone détectée pour se rendre compte de l’importance du danger. Celle-ci étant revenue, il interprétait les informations récoltées et diffusait dans la cabine, les photos prises pendant sa mission.

— La colonie est énorme ! s’inquiéta Uliana, en découvrant la repoussante boule vivante. Elle fait plus de trente centimètres de diamètre. Les fourmis s’accrochent les unes entre elles et forment avec leurs corps les parois de la fourmilière. Elle est si compacte qu’elle parvient à tenir toute seule dans le vide.

— L’ordinateur évalue cet essaim à plus d’un million d’individus ! annonça Jawaad. Le groupe, habituellement nomade, s’est posé ici pour quelques semaines. La reine qui est au centre va pondre chaque jour des milliers d’œufs pour agrandir sa colonie. Dans ce couvain, les ouvrières qui entourent la reine se chargeront de récupérer les œufs et nourrir les larves.

— C’est bien cela le drame ! conclut froidement le professeur Waren. Les fourmis vont partir en exploration dans les environs et attaquer tout ce qui bouge pour s’alimenter. Nous sommes, malheureusement, en plein dans leur périmètre de chasse.

 

*

 

Dans cette partie de l’Océan Pacifique, où les froids courants marins favorisaient la production de plancton, les poissons étaient très nombreux, comme les mollusques et les crustacés. Une telle abondance de nourriture attirait forcément, sur les côtes environnantes, oiseaux et mammifères marins qui espéraient profiter, eux aussi, de l’aubaine. La péninsule de Paracas était un lieu de grands contrastes. Une barrière invisible séparait la mer du désert. Côté mer, le phytoplancton de surface permettait la vie et, côté terre, le manque d’eau et les vents incessants empêchaient toute végétation de pousser.

Les espions du PNC laissaient leurs tortues luth se déplacer comme elles le souhaitaient. Ces reptiles des océans ne semblaient nullement gênés par les basses températures de l’eau qui remontaient des fonds marins par les courants ascendants. Ils disposaient d’une épaisseur de graisse avantageuse qui les protégeait du froid et leurs nageoires étaient munies d’un système de régulation qui réchauffait leurs veines.

La tortue qui transportait l’amiral Flower se régalait avec des oursins quand le comte de la Mouraille annonça son arrivée.

— Amiral ! Nous survolons la baie de Paracas, dit le chef des espions. Pouvez-vous nous donner votre position ?

— Bonjour, Excellence ! Quelle bonne nouvelle de vous savoir près d’ici ! Nous allons rejoindre le fond de la baie pour accoster sur une plage dégagée. Nous pourrons ainsi vous accueillir au sec.

Les deux condors jouaient avec les vents pour se maintenir dans les airs. Ils tournaient en rond au-dessus de l’eau quand apparut, à la surface, la cohorte de tortues. Elles se dirigeaient au nord de la péninsule, vers une anse dépourvue de falaises. Les hommes-miniature qui commandaient les rapaces étaient émerveillés par la qualité des images perçues par les oiseaux. Non seulement ils voyaient en grand format, mais surtout, à l’aide d’un muscle spécial, ils pouvaient déformer plus ou moins leurs globes oculaires pour en faire des téléobjectifs. Aussi, tout en suivant le déplacement des tortues, ils s’amusaient à observer des détails, comme avec des jumelles.

Les pilotes ordonnèrent enfin aux condors de se poser sur la plage la plus accessible. Puis, sur le sable, ils attendirent patiemment l’arrivée de leurs compatriotes.

 

*

 

Une cohorte de fourmis quitta le tronc à la recherche de nourriture. Les éclaireuses s’éparpillèrent pour augmenter leurs chances de réussite, tout en déposant sur leur chemin quelques phéromones qui baliseraient leurs passages. Si jamais elles trouvaient une proie, elles pourraient rapporter leur butin plus rapidement jusqu’à la colonie, grâce à ces repères odoriférants.

Très vite, un papillon fut repéré par une première fourmi. Elle sauta sur le lépidoptère et alerta aussitôt ses consœurs pour qu’elles viennent l’aider. Les plus proches accoururent, en transmettant le même message au reste de la horde. En quelques secondes, une quantité impressionnante de fourmis légionnaires s’accrochèrent au papillon qui se débattait comme il pouvait pour se défendre. Mais les éclaireuses appelèrent encore du renfort et ce furent des ouvrières équipées d’énormes mandibules qui s’acharnèrent sur l’innocente proie pour lui sectionner les ailes et les pattes. Désormais, l’insecte étant incapable de se déplacer, elles continuèrent leur travail de dissection sans avoir à le retenir. Alors, un formidable va-et-vient s’opéra, du tronc d’arbre à la victime. Sur une large et longue ligne, surveillée par des soldats qui montaient la garde, les ouvrières transportèrent leurs colis de chair fraîche pour les ramener à la communauté, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien du papillon. Mais, pendant ce temps, d’autres éclaireuses continuaient leur exploration. Sur sa route, l’une d’entre elles découvrit le module scarabée.

— L’ordinateur a fabriqué des phéromones de synthèse, dit le professeur Boz. Normalement, notre appareil devrait-être reconnu comme un membre du groupe. Si tout fonctionne bien, elle devrait nous ignorer…

Effectivement, la fourmi s’approcha sans agressivité vers le module. Les passagers suivaient, sans dire un mot, les trajets de l’hyménoptère qui inspectait dans les moindres détails, l’engin qui les abritait. Elle monta sur le dos du module et continua à examiner les lieux. Quand soudain, elle s’arrêta subitement et sentit avec ses antennes, la présence des humains à l’intérieur. Sans ses élytres protecteurs, l’appareil avait subi des dommages et certaines zones de la carapace n’étaient plus fonctionnelles. La malchance avait voulu que la fourmi ne se contente pas de l’odeur dégagée dans l’air par le module, mais qu’au contraire, elle ait souhaité poursuivre son enquête avec autant de méticulosité. Elle repéra une faille qu’elle agrandit avec ses mandibules, et, comme elle avait l’habitude de le faire, elle appela ses congénères.

 

*

 

Les tortues luth étaient sorties de l’eau et rampaient maintenant sur la plage. De même, les deux condors marchaient maladroitement à leur rencontre. Très vite, en regardant le ciel, les hommes-miniature comprirent que le transfert serait périlleux. Sternes, mouettes, pélicans et autres oiseaux marins survolaient les environs à la recherche de nourriture. « Dès qu’ils apercevront les modules scarabées, ils viendront chasser autour des tortues pour tenter de les attraper », pensèrent-ils.

— Dépêchons-nous ! ordonna le comte de la Mouraille. Si nous voulons éviter les pertes, nous devons agir rapidement… Êtes-vous prêts, Amiral ?

— Nous ouvrons les trappes ! répondit-il sur-le-champ. Vous pouvez y aller !

Un par un, les scarabées se détachèrent des rapaces. Seuls les deux modules qui commandaient les condors patientèrent pour les maintenir au sol. Les espions se déplaçaient avec discrétion pour ne pas éveiller la curiosité des prédateurs des mers. Mais c’était sans compter sur leur grande expérience de chasseurs. Ils s’élançaient déjà vers eux, en criant.

— Plus vite ! hurla le comte qui voyait les escadrilles d’oiseaux fondre sur eux.

Tous les modules scarabée se mirent en pilotage automatique pour utiliser au mieux les capteurs de risques. Un pélican ouvrit les hostilités, en attrapant un premier convoi d’hommes-miniature. Lorsqu’il remonta dans les airs avec son butin dans le bec, les autres assaillants voulurent tenter leur chance également. Conscients qu’il n’y en aurait pas pour tout le monde, ils accélérèrent leur course effrénée, pressés d’arriver sur les lieux avant leurs voisins. Au niveau du sol, les attaques survenaient de tous les côtés. Les oiseaux volaient en rase-mottes pour prendre de vitesse les modules. Mais ceux-ci ne se laissèrent pas attraper aussi facilement, car ils se mirent à riposter pour sauver leur peau. Scarabées et oiseaux s’affrontaient désormais dans un désordre complet, chacun pourchassant l’autre et essayant d’être le plus malin. Certains montaient subitement dans les airs, d’autres descendaient et d’autres encore effectuaient des pirouettes impressionnantes, soit pour esquiver l’ennemi, soit pour l’attaquer. Mais, dès que les hommes du PNC s’étaient suffisamment rapprochés d’une tortue, ils saisissaient le moment opportun pour abandonner la lutte. Ils s’engouffraient le plus vite possible à l’intérieur du bâtiment intégré dans la carapace, sans demander leur reste.

À la fin du combat, les espions accusèrent la perte d’une vingtaine de scarabées. Seuls, les deux derniers appareils, accrochés aux condors, étaient encore à l’extérieur. Leurs pilotes s’avancèrent simultanément vers la même tortue qui était près d’eux et inclinèrent la tête des deux rapaces sur son dos, le bec face à la porte principale de l’habitacle. Intimidés par les imposantes statures des deux condors qui étalaient leurs grandes ailes pour faire écran, les oiseaux chasseurs, malgré leur appétit, gardaient une distance de sécurité. Les deux scarabées en profitèrent pour s’introduire rapidement à l’intérieur.

— On retourne à la mer ! ordonna l’amiral Flower à toutes les patrouilles.

Les tortues firent demi-tour et rampèrent de nouveau sur la plage. Elles furent escortées jusqu’aux vagues par les bruyants pélicans qui espéraient encore attraper quelque chose. Mais, dès que les grands reptiles eurent atteint l’eau, ils n’avaient plus de raisons de craindre leurs adversaires. Ils s’enfoncèrent progressivement dans les profondeurs, les uns derrière les autres. En tête du cortège se trouvaient l’amiral Flower et le comte de la Mouraille.

— Quelle direction prenons-nous, Excellence ? demanda l’amiral.

— Cap sur le canal de Panama ! répondit-il aussitôt. Nous traverserons ensuite la mer des Antilles pour rejoindre l’océan atlantique. De là, nous remonterons la côte est de l’Amérique du Nord et nous dépasserons New York pour atteindre Portland.

— Jusqu’à Portland ? s’étonna l’amiral… Qu’y a-t-il de spécial dans ces contrées ?

— Ce sera le point de départ pour une grande ascension. Notre base secrète se trouve sous une ancienne station météorologique, au sommet du mont Washington !

 

*

 

À partir du moment où les dangereux hyménoptères pénétrèrent dans le module scarabée, tout alla très vite. Ils occupèrent rapidement l’étage supérieur, obligeant les hommes-miniature à se replier en catastrophe dans les compartiments du dessous. Antonio Lastigua et Paco Saka se rendirent en hâte dans le cockpit pour prévenir leurs amis de l’invasion des fourmis légionnaires sans savoir qu’à l’extérieur, les ouvrières opéraient aussi de leur côté. À peine étaient-ils entrés dans la cabine de pilotage, que le corps du module se détacha derrière eux, les isolant définitivement de leurs compagnons.

— Ferme le sas ! somma Ali à Rita, pour stopper les assaillantes.

— Sas fermé ! confirma-t-elle de sa voix tremblante, encore horrifiée par ce qui venait de se passer.

Ils étaient désormais enfermés dans le cockpit, comme des poissons dans un bocal. S’ils voulaient rester en vie, ils ne devaient plus en sortir. Dans l’autre partie du module qui n’était plus protégée, les fourmis rentraient par centaines pour fouiller tous les recoins de l’appareil éventré.

Les deux modules de secours du peuple-miniature arrivèrent à ce moment-là. Ils découvrirent le scarabée artificiel, envahi par l’armée de légionnaires. Ils ne distinguaient même plus ses contours, tellement elles étaient nombreuses à s’exciter autour.

— À l’aide ! À l’aide ! cria Ali Bouilloungo dans son micro, dès qu’il aperçut les deux engins survoler le secteur.

— Nous pensions que vous étiez morts ! s’exprima le capitaine du premier vaisseau. D’en haut, à notre place, c’est affreux à voir.

— Vite ! Faites quelque chose ! supplia Ali depuis son poste. Nous sommes en train de…

— Allô ! Allô ! Je ne vous entends plus ! s’inquiéta le capitaine. Que se passe-t-il ?… Répondez !

Les fourmis, continuant leur travail de découpe, venaient de sectionner les câbles informatiques du module. L’ordinateur central ne fonctionnant plus, les membres de l’équipage ne pouvaient plus communiquer avec l’extérieur. Les modules scarabée de secours envoyèrent des clichés aux sages de la CM1 qui, constatant cet amas de fourmis grouillantes, donnèrent leur aval pour qu’ils repartent à leur base d’origine. Pour eux, les passagers de l’appareil en détresse avaient forcément été dévorés par les fourmis. Ils ne pouvaient plus rien à faire.

— Mais… pourquoi s’en vont-ils ? pleura Ali en les voyant disparaître, alors qu’il était entouré de ses amis, aussi stupéfaits que lui.

 

 

Comme c’était bien !

 

         En longeant la côte africaine, à la recherche des pensionnaires des « Iris », le capitaine Clotman avait fait un détour par Madagascar. Il avait découvert, dans l’aéroport d’Antananarivo, deux autres avions et un stock important de carburant disponible. Ce fut pour cette raison qu’il choisit de s’installer sur l’île et d’en faire sa base fixe. Chaque jour, il envoyait trois soldats à tour de rôle en exploration sur le continent africain. Pendant ce temps, ceux qui restaient sur place partaient en hélicoptère, tantôt à l’est, tantôt à l’ouest, à la découverte d’un lac, d’une rivière ou d’une nouvelle plage pour se rafraîchir. Cette décision permit à ses hommes de se remettre de leur fatigue et de patienter dans de bonnes conditions. Lorsque le vol de reconnaissance autour du Kilimandjaro repéra enfin les fuyards, il fut soulagé. Sans eux, il n’aurait jamais osé se présenter à nouveau devant le Grand Maître. Aussi, dès qu’il les récupéra, il élabora un plan pour ne plus les perdre. D’emblée, il sépara les jeunes des adultes, en attendant d’organiser leur retour jusqu’à la base du PNC. Ensuite, il différa le vol des adolescents et fit partir dans un premier avion, conduit par 64 et 65, les quatre enseignants. Quand, depuis l’île de Bornéo, Number one lui assura qu’ils étaient arrivés à bon port, il donna l’ordre au deuxième bimoteur de décoller.

— C’est à vous ! dit-il d’une voix ferme à 61 qui s’apprêtait à piloter l’appareil. Nous attendons votre retour pour convoyer ensemble les jeunes jusqu’à Bornéo.

— OK ! confirma-t-il. Nous n’en aurons pas pour longtemps.

L’avion prit très vite de la hauteur. Coincés à l’arrière entre 62 et 63, les deux serviteurs du peuple se demandaient pourquoi ils étaient seuls à bord. Mais ils avaient beau interroger leurs gardiens, ceux-ci restaient muets et impassibles. Comme un oiseau, l’appareil effectuait de larges cercles dans le ciel, et, au lieu de partir vers le continent africain, il ne cessait de s’élever au-dessus de l’île. « Cela n’est pas un vol classique », s’inquiétèrent CAR123A et CAR222B qui devenaient de plus en plus livides, au fur et à mesure qu’ils s’éloignaient de la terre. « Cette expédition sent le coup fourré ! ».

— Nous atteignons les douze mille pieds d’altitude ! annonça 61 à ses deux coéquipiers. Je m’engage vers la mer. Vous pouvez commencer à présenter les prisonniers devant la porte. Je vous dirai quand vous pourrez les larguer par-dessus bord…

Les serviteurs du peuple n’en revenaient pas. Ils allaient être jetés comme de vulgaires colis dans l’océan. « C’est donc ça ! », réalisèrent-ils avec effroi. « C’est une expédition punitive !… Voilà comment ils vont se venger de notre trahison ! »

Sans ménagement, les brigadiers les délogèrent de leurs sièges et les couchèrent au sol devant la porte latérale. Dès que le pilote leur donnerait le signal, ils l’ouvriraient et les pousseraient dans le vide… Les minutes leur paraissaient interminables. La face collée contre le plancher du bimoteur, les deux serviteurs redoutaient avec angoisse l’instant fatal.

— Allez-y ! hurla 61 depuis le cockpit.

Sans perdre de temps, 63 bascula la porte sur le côté. Un formidable coup de vent pénétra violemment dans le compartiment et leur coupa le souffle. Les deux prisonniers se retrouvèrent la tête à l’extérieur et aperçurent soudain, très loin sous leurs yeux, le bleu puissant de la mer. 62 poussa CAR123A en dehors de l’avion, mais celui-ci tenta de se retenir par tous les moyens, malgré ses mains attachées dans le dos. D’un mouvement désespéré, il se retourna vers le brigadier, saisit le bas de son pantalon avec ses dents et ne le lâcha plus. 62, surpris, fut entraîné dans sa chute et s’accrocha de justesse au bras de CAR222B. Mais, lui aussi venait de se cramponner avec ses jambes au buste de 63. Soudés à leurs prisonniers, les deux soldats furent expulsés de l’avion malgré eux. Le dernier, 63, eut juste le temps d’agripper l’axe du train d’atterrissage avec ses mains, soutenant à la force des bras les trois autres personnes qui ballottaient dans le vide. Le poids des passagers déséquilibra le bimoteur qui commença à s’incliner et à tourner inexorablement sur lui-même. Puis, il chuta vers la mer. Le visage blême, le capitaine Clotman assistait, derrière ses jumelles, à l’interminable et vertigineuse dégringolade de l’appareil qui explosa dès qu’il eut atteint la surface de l’eau. La carcasse de l’avion s’enfonça rapidement dans les profondeurs, laissant pendant quelques instants, sur les lieux de l’impact, un cercle bouillonnant. Peu après, l’eau redevint calme et, sur l’étendue bleu-marine, les cinq corps inertes des passagers flottaient comme des bouchons de liège. Un premier aileron de requin apparut, puis deux, puis trois, puis des dizaines… Dans une agitation sans précédent, les squales remplirent leur office de nettoyeurs des mers et les cadavres furent avalés, morceau par morceau, en quelques minutes. Après leur départ, seule une tache rouge au milieu de l’océan témoignait encore de leur récente présence.

— Tant pis pour eux, on rentre à la maison ! dit le capitaine Clotman à 59 qui attendait aux commandes de l’avion bleu.

Après s’être assuré que les jeunes pensionnaires des « Iris » étaient bien ligotés à leurs sièges, Toby Clotman referma la porte de l’avion derrière lui. Il ne s’était pas rendu compte que le module guêpe des hommes-miniature s’était glissé à l’intérieur.

— Décidément, vivement que cette mission se termine ! râla-t-il, une fois assis à côté de 59. Combien de morts aura-t-il fallu pour ramener cette bande de vauriens ?

 

*

 

Dans l’île de Bornéo, depuis la disparition de Poe, l’ambiance avait radicalement changé. La cruelle attitude de MJ envers la jeune fille avait définitivement ouvert les yeux des adolescents. Ils étaient maintenant tous persuadés qu’ils n’étaient pour le PNC que de vulgaires pantins. Ils avaient effectivement pris conscience que les propositions d’animations, de jeux, de musique et autres distractions avaient été organisées pour leur faire oublier le seul et unique motif de leur présence sur l’île. Ils étaient là pour « fabriquer » des bébés, un point c’est tout.

— Si le Parti de la Nouvelle Chance avait pu se débrouiller sans nous, dit Viki à Tarun, il l’aurait fait. Ne crois-tu pas ?

— Oui, tu as raison ! reconnut-il. Les hommes du PNC ne nous aiment pas. Ils nous tolèrent uniquement parce qu’ils ont besoin de nous. Ils nous regardent comme des machines à procréer.

— Ils ont bien réussi à faire des clones, pourtant ! continua Viki.

— Mais ils sont stériles ! ajouta Tarun. Ils sont peut-être beaux et costauds, mais ce n’est pas avec eux qu’ils obtiendront des descendants.

— Mais alors ! réalisa soudain Viki. Sans nous, le PNC s’éteindra tout seul !… Voilà comment nous pouvons lutter !… Pas de bébés, plus de Parti !

— J’y ai pensé, moi aussi. Seulement…

— Seulement quoi ? Qu’ont-ils encore inventé pour nous obliger à faire des bébés ?

— Justement, tu ne crois pas si bien dire ! avoua son ami. La dernière fois que j’attendais devant le bureau de MJ, avant qu’il me reçoive, je l’ai entendu parler avec Susie Cartoon, la responsable du centre de clonage. Ils évoquaient tous les deux, la possibilité de recourir à la fécondation in vitro… Autrement dit, ils ne nous demanderaient plus notre avis et ils abuseraient de nous, par force, tout simplement.

En apprenant cette affreuse nouvelle, Viki crut défaillir. Elle préféra s’asseoir par terre, tellement elle était troublée. Elle se sentait oppressée. Elle ne savait plus quoi dire ni quoi penser…

— Tarun ! finit-elle par murmurer, les lèvres tremblantes, en le regardant, droit dans les yeux.

— Oui ? s’inquiéta-t-il en voyant son visage devenir blanc comme un linge.

— Tarun… J’ai peur ! Ces gens sont fous !… Je, je…

Viki attrapa le cou du garçon et se mit à pleurer dans ses bras, à chaudes larmes. Elle était désespérée.

 

*

 

Les clones de Mattéo avaient tous été lâchés en même temps. Avant de partir, Susie Cartoon avait souhaité que le Grand Maître fasse un test de reconnaissance devant chacun d’entre eux. Elle avait voulu s’assurer que le médaillon du chef du PNC fonctionne parfaitement, tant qu’ils n’étaient pas encore totalement libres. Aussi, sous la surveillance attentive de la BS, prête à intervenir en cas de problème, le Grand Maître s’était laissé approcher par ses nouveaux vassaux. Il avait été ému de voir à quel point ils lui vouaient un profond respect. Dès qu’ils avaient perçu son odeur, ils étaient venus près de lui avec délicatesse pour contrôler qu’il allait bien et ils avaient regardé aussitôt tout autour pour vérifier qu’il était en lieu sûr, à l’abri du moindre danger. Pour la première fois de sa vie, il avait éprouvé le plaisir d’être immensément aimé. L’attention, si spontanée, que ces jeunes soldats semblaient porter à son égard, l’impressionna vivement et, comme un père avec ses enfants, il les adopta tout de suite.

Susie Cartoon, rassurée de voir que ses clones ne présentaient aucune défaillance, demanda à Qiao Kong-Leï de leur faire sentir l’odeur humaine, avant de les libérer. Formés depuis des mois à considérer les humains comme leurs pires ennemis, ils s’élancèrent en dehors du centre, à leur poursuite, comme une meute de chiens excités avant la chasse.

 

*

 

Poe avait profité de l’obscurité pour s’éloigner de la plage où MJ l’avait humiliée devant tout le monde. En bonne nageuse, elle avait effectué plusieurs kilomètres dans l’eau pour regagner le rivage, à l’abri des regards. Puis, discrètement, elle s’était infiltrée dans la forêt avant que le jour se lève, afin d’éviter de se faire surprendre par la BS. Sans prendre le temps de s’arrêter, elle avait suivi le parcours sinueux d’une petite rivière et s’était retrouvée par hasard face à une jolie cascade, bien camouflée par la végétation. Là, un bassin récupérait l’eau qui tombait de la roche. Poe s’affala à son bord, tellement elle était épuisée. Étendue de tout son long sur le sol humide, elle pleura abondamment pour décharger toute l’angoisse qu’elle portait en elle. Sans s’en rendre compte, elle s’endormit au milieu de son immense chagrin…

Bien plus tard, quand Poe se réveilla, ses premières pensées furent pour Mattéo. Elle se sentait si seule, à présent. Maintenant qu’elle était bannie, elle ne savait plus quoi faire. « Mattéo », rêva-t-elle. « Dis-moi que tu m’aimes… Crie-le si fort que je l’entende jusqu’ici, même si tu es à l’autre bout du monde ! J’ai besoin de toi. J’ai envie de te toucher, que tu m’embrasses, que tu me serres fort, très fort dans tes bras… Je n’en peux plus, Mattéo ! C’est trop dur ! Sans toi, c’est trop difficile… Nous nous sentions si forts tous les deux… Comme c’était bien ! Comme c’était bien lorsque tu soufflais sur mes mains quand j’avais froid sous la tente, là-bas, sur le plateau, au-dessus de cette immonde base… Comme c’était bon lorsque tu embrassais mon front fiévreux pour me réconforter. Je sens encore tes lèvres s’appuyer délicatement sur mon visage… mon visage qui se reflétait dans tes yeux… dans tes yeux où je pouvais lire si distinctement les mots tendres qui défilaient dans ta tête. Je te souriais parce que j’étais heureuse et tu me souriais aussi, car nous étions bien, toi et moi, collés l’un contre l’autre… Mattéo… je t’en prie, reviens !… Mattéo, je t’aime… Viens m’aider ! » Évoquant son nom, Poe se remit à pleurer tristement. Dans sa détresse, ses bras qui la maintenaient penchée au-dessus de l’eau pliaient lentement, la rapprochant petit à petit du bassin naturel. « J’abandonne ! », décida-t-elle, découragée. Elle relâcha brusquement ses muscles, laissa tomber son buste dans l’eau de la rivière et resta immobile, telle une morte, le corps flottant. Comme sa tête restait complètement immergée, au bout d’un long moment, elle finit par manquer d’oxygène. Elle se releva précipitamment pour aspirer l’air à pleins poumons.

— Mattéo ? s’étonna-t-elle, en découvrant soudain le visage de son amoureux qui l’observait fixement, de l’autre côté du cours d’eau.

Poe n’en croyait pas ses yeux.

— Mattéo ! cria-t-elle en sanglotant… Tu es revenu !

Mais le jeune garçon restait caché dans la forêt. Elle ne comprenait pas pourquoi il ne bougeait pas. Tout à coup, elle regarda à droite et l’aperçut à nouveau. Elle tourna nerveusement sa tête à gauche et le remarqua encore… Il était maintenant derrière elle.

— Non ! hurla-t-elle d’effroi, en voyant qu’ils étaient plusieurs.

Réalisant qu’elle était entourée par des clones de Mattéo, elle se leva aussitôt pour fuir, avant que ces sauvages ne la tuent. Mais ils s’avançaient lentement vers elle, réduisant à chaque pas le cercle infranchissable qui la ceinturait.

— Je… Je ne veux pas mourir ! balbutia-t-elle en tournant sur elle-même, complètement affolée.

Quand le clone le plus proche attrapa le poignet de Poe, elle s’évanouit.

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