#ConfinementJour36 – Partage de lecture du roman ” 2152 ” – Chapitres 101, 102 et 103

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

 

2152

Cinquième période

« La chasse est ouverte ! »

Quittons les océans !

 

         À la croisée des océans, les baleines bleues récupéraient les bulles rémora qui arrivaient des quatre coins de la planète, transportées par de nombreuses variétés de rorquals. Dorénavant, elles prendraient le relais pour conduire les hommes-miniature par millions jusqu’au Groenland, afin qu’ils puissent se réfugier dans les centres de survie. Ainsi s’activaient autour de ces énormes mammifères de près de trente mètres de long, bélugas, cachalots, baleines à bosse, baleines à bec de cuvier et autres espèces de dauphins. Comme des navires au bord du quai, ils venaient décharger leur cargaison. Partout, l’opération était la même. Les bulles rémora se détachaient de leur premier porteur pour s’installer, de façon bien ordonnée, sous le géant des mers qui demeurait immobile. Les hommes-miniature se plaçaient en arrière de sa gorge, pour éviter les plis ventraux, destinés à évacuer l’eau pendant la prise de nourriture. Lorsque tous les passagers étaient en position, elle informait par des chants les autres baleines de son départ imminent et celles-ci s’écartaient pour lui permettre d’entamer son voyage. Rapidement, le monstre marin de cent cinquante tonnes atteignait sa vitesse de croisière, et plus rien ne pouvait l’arrêter. Il ondulait avec grâce à la surface de l’eau et son souffle régulier émettait dans les airs un jet de vapeur qui s’élevait à une dizaine de mètres au-dessus de ses évents.

— Le transfert de nos bulles rémora s’est bien passé ! annonça la sage Anouk Simbad à ses collègues restés dans la CM1. Nous nous dirigeons désormais vers le pôle Nord, à la vitesse moyenne de dix kilomètres à l’heure. Nous vous tiendrons au courant de notre progression, le plus souvent possible.

— Merci ! répondit la sage Zoé Duchemin. Nous vous suivons également par satellite. Pour l’instant, sachez que le programme s’est déroulé sans encombre au niveau de l’ensemble des baleines porteuses.

 

*

 

Sur les rives du lac Balkhach, au Kazakhstan, les grues cendrées s’étaient posées pour reprendre des forces. Mattéo et ses amis s’étaient rassemblés autour de GLIC et conversaient avec le sage Vasek Krozek.

— Le coin est bien aride, par ici ! dit Rachid. Les grues cherchent désespérément de quoi manger, sans grand succès !

— Vous êtes dans une région qui a subi, il y a une centaine d’années, d’énormes transformations, répondit le sage. Ce lac était l’un des plus vastes d’Asie. Progressivement, les hommes ont créé des barrages à sa source, ont effectué des prélèvements importants d’eau pour l’agriculture et y ont déversé les rejets de leurs usines. Tous ces facteurs ont fini par polluer le site et assécher le lac. Il ne reste plus maintenant qu’un bourbier, délaissé par les animaux, faute de vie. Là encore, nous espérons que la nature reprendra ses droits petit à petit, car il y a tant d’endroits sur la planète qui ont pâti de la sécheresse pour les mêmes raisons…

— Sommes-nous encore loin de notre but ? demandèrent les adolescents, revenant à leur préoccupation du moment. Nous avons l’impression d’avoir fait pas mal de chemin déjà, non ?

— Oui, vous avez bien avancé ! les rassura le sage Krozek. Mais je vais devoir vous demander un service supplémentaire qui va retarder votre arrivée. Bien sûr, si vous êtes d’accord…

Mattéo pensa tout de suite à Poe et fut un peu déçu d’apprendre qu’ils devraient repousser leurs retrouvailles. Il s’inquiétait vraiment pour elle. Mais, évidemment, il répondrait en priorité aux sollicitations du sage.

— Nous avons reçu un message du Lieutenant Emile Crocus qui essaie, avec son module guêpe, de protéger les jeunes pensionnaires des « Iris », poursuivis par le PNC. Le Capitaine Clotman les a embarqués dans son avion pour les ramener auprès du Grand Maître. Partis de Madagascar, ils avançaient d’étape en étape, le long de la côte africaine, pour avoir la possibilité de se ravitailler en essence avant de franchir la mer d’Arabie. C’est au bout de cette traversée, alors qu’ils rejoignaient le sud-ouest de l’Inde, qu’ils ont été pris dans un vent de mousson. Ils survolaient les « backwaters », dans la région du Kerala, quand le pilote a perdu le contrôle de son appareil, tellement les précipitations étaient violentes. L’avion s’est écrasé dans des zones sauvages, complètement inondées… Après ce qu’ils ont vécu, ces enfants sont épuisés et ont besoin d’être secourus. Peut-être pourriez-vous passer par ce secteur avant de poursuivre votre route vers la Malaisie ?

— Pensez-vous vraiment que nous pouvons leur apporter de l’aide ? s’étonna Kimbu.

— Oui ! reprit le sage. Grâce à vos combinaisons, vous résisterez aux intempéries. Et si vous êtes secondés par les oiseaux, je suis sûr que vous trouverez un moyen pour les sortir de leur détresse. Sans vous, ils n’y arriveront pas !

— Dans ce cas, nous agirons comme vous le souhaitez ! conclut Mattéo, troublé par les propos du sage.

— Merci pour eux ! dit le sage Krozek. Je savais que nous pouvions compter sur vous. Vous changerez donc d’itinéraire. Au lieu de survoler la Chine dans sa largeur, vous devrez franchir la chaîne himalayenne et redescendre à travers l’Inde par les Ghâts occidentaux. C’est une chaîne de montagnes qui a une grande influence sur la mousson et qui traverse du nord au sud toute la bordure ouest du plateau du Deccan. Elle le sépare de la zone côtière et elle vous conduira directement où ils se trouvent. Mais ne vous inquiétez pas, GLIC vous montrera le chemin !

 

*

 

Depuis le bureau de commandement, le Grand Maître, Number one et MJ suivaient sur plusieurs écrans les clones de Mattéo, partis au large de Bornéo pour détruire les cités marines les plus proches. Les cités avaient été localisées par satellite et les clones n’avaient plus qu’à se rendre sur place pour les extraire. Un premier contingent arriva en bateau à proximité de la CM678934 et sans perdre de temps, les jeunes soldats plongèrent dans l’eau pour déraciner son point d’ancrage. Pendant qu’ils évoluaient autour de la base sous-marine, les hommes du PNC observaient pour la première fois cette structure dont ils avaient tant entendu parler.

— Ça alors ! s’extasièrent-ils, en contemplant cette grappe de ballons qui se déployait dans les profondeurs et dont ils imaginaient toute la complexité interne.

— Ces minus se sont bien moqués de nous, dit le Grand Maître. Je dois reconnaître que leurs bases étaient bien dissimulées. Mais la partie de cache-cache est terminée… Si ce traître de Comte de la Mouraille nous avait informés de leur existence et transmis leurs positions plus tôt, nous nous serions débarrassés d’eux depuis longtemps.

Un clone s’approcha d’une bulle et appliqua sa lampe torche contre la paroi en verre. Paniqués et aveuglés par le puissant faisceau lumineux, les hommes-miniature se précipitèrent vers les ascenseurs pour remonter jusqu’aux parkings. Mais le plongeur fracassa la vitre avec sa lampe et l’eau s’infiltra à l’intérieur de la structure avant qu’ils n’aient pu s’en extraire. Ils périrent tous noyés.

Un deuxième clone coupa le tuyau qui assurait l’arrivée d’air depuis la plateforme, supprimant d’un coup l’oxygène pour l’ensemble de la CM. Au même moment, un autre arracha le tube central, interrompant l’électricité. La population de la CM678934 se retrouva subitement dans l’obscurité et mourut asphyxiée. Pour finir, les copies de Mattéo retirèrent la cité de la mer et l’enfournèrent dans une poche plastifiée. Ils notèrent son numéro sur une étiquette qu’ils attachèrent autour du nœud qui fermait le sachet.

— Bravo ! hurlèrent en chœur les chefs du PNC. La première cité marine est détruite !

— Maintenant, ajouta le Grand Maître, je veux l’ensemble de ces cités défuntes, rangées dans un hangar, toutes bien répertoriées… Dès que j’aurai la preuve de la disparition complète de cette race inférieure, nous nous occuperons, enfin, de nos projets… J’attends avec impatience la naissance des nouveaux clones pour conquérir l’univers et développer notre Parti !

En entendant les propos de son maître à penser, Andrew fut ravi de savoir que les clones, issus de ses propres cellules, auraient un rôle capital dans l’avenir du PNC.

 

*

 

La terrible nouvelle s’était répandue à la vitesse de l’éclair dans toutes les cités marines. Déjà, une centaine de cités avaient été détruites par les clones du PNC et, toutes les heures, une nouvelle dizaine se rajoutait à la liste des trophées du Grand Maître. À leurs postes, les responsables des CM attendaient, avec impatience, la décision du conseil des sages…

— L’instant est grave ! dit le sage Peyo Bingo, debout devant ses collègues. Le PNC est passé à l’attaque. Il ne s’arrêtera plus tant qu’il n’aura pas éliminé toutes nos cités. Le cercle d’horreur s’agrandit régulièrement autour de l’île de Bornéo. Leur progression est constante. Ce funeste Parti connait les emplacements exacts de nos CM et ne perd pas de temps. Dans quelques semaines ou quelques mois, nous n’existerons plus si nous ne faisons rien…

— Il n’y a plus à hésiter ! insista la sage Betty Falway. Nous devons quitter les océans, et… le plus vite sera le mieux !

— Oui ! confirma la sage Zoé Duchemin. Mettons en route le plan « Ballons » !

— Moi aussi, je suis d’accord, ajouta le sage Bingo. Et vous, Sage Krozek, que décidez-vous ? Il ne manque plus que votre voix pour que nous ordonnions le largage de nos cités…

— Effectivement, répondit-il, le risque est grand ! Nous ne savons toujours pas si nous maîtriserons nos futures bases volantes au milieu des courants aériens. Mais si nous restons ici à ne rien faire, nous disparaîtrons à tout jamais. Je vote donc pour le décrochage des cités marines !

— Très bien ! conclut le sage Bingo. Ordonnons aux cités du monde entier de s’envoler et prévenons Gédéon Smox d’effectuer cette opération pour la CM1… Mes amis, nous allons quitter la mer pour nous élever dans les airs. Souhaitons que tout se passe le mieux possible !

 

*

 

Horus s’était élevé dans le ciel et, de son œil perçant, il repéra une marmotte à longue queue. Elle surveillait les alentours pour ses consœurs, occupées à manger près du terrier. En cas de danger, elle était prête à siffler pour donner l’alerte. Mais le faucon était bien trop haut pour être vu par la vigie. Lorsqu’elle lui tourna le dos, il se laissa tomber pour prendre de la vitesse et la chargea avant qu’elle n’ait eu le temps d’émettre le moindre son. Sans que le groupe s’en rende compte, Horus l’emporta dans ses serres et la décapita avec son bec, un peu plus loin… Comme il avait repéré les autres marmottes qui broutaient de l’herbe en contrebas, il posa sa proie sur un rocher et remonta dans les hauteurs, afin d’en chasser une deuxième. Cette fois-ci, il changea de tactique et descendit le versant de la montagne en rase-motte, profitant des couleurs de son plumage pour se camoufler. Il parvint à dix mètres des rongeurs quand un membre du groupe le découvrit, fonçant sur eux. Aussitôt, la marmotte siffla de peur et abandonna ses amies, pressée de rejoindre son abri. Mais Horus se dirigea vers elle avec suffisamment d’élan et de temps, pour la saisir et l’arracher du sol. Victorieux, il la transporta jusqu’à la première victime qu’il avait laissée de côté, puis il partit déposer son butin devant Mattéo, pour le dîner de la petite troupe.

 

Les grues cendrées qui s’étaient engagées avec les adolescents, au sud du lac Balkhach, avaient déjà traversé les monts Tian, une première barrière de montagnes qui précédait la chaîne du Pamir, au nord-ouest de l’Himalaya. Avant de s’attaquer aux grands sommets, elles avaient fait halte pour la nuit, au bord d’un étang, près d’une ancienne yourte abandonnée par des nomades, désormais miniaturisés. Pendant que Kimbu et Yoko faisaient cuire les marmottes dans l’âtre central, Shad et Rachid remettaient en place la laine grise qui s’était détachée de l’abri avec le temps. Ils dormiraient mieux cette nuit si la toile recouvrait correctement l’extérieur, car ils campaient à plus de trois mille mètres d’altitude. De leur côté, Indra et Mattéo avaient ramassé quelques bouses séchées de yak, pour continuer à alimenter le feu.

Assis tous les six, sous la voûte composée d’un assemblage ingénieux de perches en bois, ils savouraient autant le repas qui leur avait été offert par Horus que la grande amitié qui les réunissait au cœur de cette aventure. Malgré les difficultés, ils étaient toujours heureux d’être ensemble et n’auraient voulu se séparer pour rien au monde. Ils semblaient soudés à tout jamais.

Le dîner fini, les adolescents sortirent de la yourte pour admirer le ciel. Protégés du froid grâce à leurs tuniques, ils prirent place les uns à côté des autres et profitèrent de ce moment exceptionnel. Ils savaient qu’ils étaient sur le toit du monde et, effectivement, jamais ils n’avaient vu les astres aussi beaux. L’air était d’une telle limpidité que les étoiles brillaient comme des diamants. Ils avaient l’impression de pouvoir les cueillir comme des fruits sur un arbre, tant la distance qui les séparait paraissait courte.

— Quel dommage de ne pas connaitre les constellations, dit Indra ! Le ciel est si pur que nous pourrions toutes les voir.

Du coup, chacun chercha à reconnaître une figure, en réunissant des lignes imaginaires qu’ils s’inventaient eux-mêmes. Certains apercevaient un cheval, d’autres, une fleur ou un oiseau. Mais soudain, Mattéo se mit à sourire. Il remarqua le délicat portrait de Poe qui se dessinait sur la voûte céleste et dont la Voie lactée formait comme un bandeau stellaire qui cernait son front. Tandis que ses amis rentraient sous la yourte pour se coucher, Mattéo resta encore un moment, étendu sur le sol. Le visage ravi, il contemplait le merveilleux champ d’étoiles qui était au-dessus de sa tête…

Puis, dans le silence de la montagne, il s’endormit à son tour, sous le regard bienveillant de celle qu’il aimait.

 

 

Fin de la cinquième période

2152

Sixième période

« C’est maintenant ou jamais ! »

Karakoram

 

         GLIC abandonna ses amis à la surface du glacier pour s’enfoncer progressivement dans l’immense crevasse où Yoko était tombée. Le robot veillait à rester au centre de la cavité pour éviter tout contact avec les parois bleues, lisses et verticales. Pour bien repérer les murs de glace, alors que la lumière faiblissait au fur et à mesure qu’il descendait, GLIC utilisait son projecteur à infrarouge. Paméla Scott qui était aux commandes de l’appareil depuis le QG400105 était secondée par Siang Bingkong afin d’augmenter ses chances de réussite. L’un et l’autre étaient tout à fait conscients que la moindre erreur de manipulation serait fatale. Rien ne permettrait au robot de se retenir en cas de chute. Aussi, ils redoublaient de vigilance.

Pendant que GLIC explorait la faille naturelle à l’abri des intempéries, Mattéo et ses amis patientaient au-dehors, loin de ce dangereux trou. Entourés des grues cendrées qui s’étaient rassemblées en cercle, ils étaient protégés du vent violent qui balayait les pentes enneigées. Là, encore sous le choc, perdus sur l’un des plus grands glaciers de la surface terrestre, ils se remémoraient la terrible scène qu’ils venaient de vivre…

 

Les adolescents avaient décidé de partir à l’aube, pensant qu’il leur faudrait la journée entière pour franchir le Karakoram, un gigantesque massif montagneux à l’ouest de l’Himalaya. Ils avaient appris par les hommes-miniature que cette région contenait le deuxième plus haut sommet du monde, le fameux K2. Mais surtout, ils leur révélèrent que ce vaste domaine se nommait aussi le « troisième pôle », en raison de la quantité impressionnante de glaciers présente dans ces lieux, même si avec le réchauffement de la planète ceux-ci avaient perdu de leur ampleur. La traversée de ce site exceptionnel leur permettrait d’atteindre l’Inde, en suivant le fleuve Indus qui récupérait les eaux himalayennes.

— Debout tout le monde ! lança gaiement Mattéo à ses amis.

Il avait passé la tête à l’intérieur de la yourte où ils dormaient et s’amusa de voir qu’aucun d’entre eux ne réagissait à son appel. Il comprit très vite que, s’il n’insistait pas, ils étaient partis pour encore de nombreuses heures de sommeil. Mattéo écarta la laine grise qui recouvrait la tente devant l’entrée et invita Horus à pénétrer à l’intérieur pour les réveiller. L’oiseau émit un cri perçant qui fut beaucoup plus efficace que ses paroles…

— Que se passe-t-il ? s’écrièrent affolés, les jeunes qui émergeaient précipitamment de leurs rêves.

En découvrant le faucon près d’eux et Mattéo qui s’esclaffait devant leurs têtes étonnées, ils se mirent à rire à leur tour. Cette façon de commencer la journée si joyeusement leur sembla de bon augure. Ils rejoignirent très vite les grues cendrées et installèrent les cordages de leurs hamacs autour du cou des échassiers. Lorsque tout le monde fut en position, GLIC s’envola le premier et tous les membres de la cohorte battirent des ailes pour s’élancer à sa suite. La troupe entière s’engagea vers le sud en chantant, à la rencontre de l’inquiétante muraille qui était à l’horizon et qui érigeait vers le ciel ses grands sommets blancs et pointus.

— En avant ! cria soudain Rachid, euphorique.

Lorsque le soleil fit son apparition, les grues n’étaient plus qu’à quelques kilomètres des premiers reliefs de la chaîne. En raison de l’altitude déjà élevée du plateau qu’elles survolaient, elles avaient choisi de rester à une centaine de mètres au-dessus du sol. Ce fut tout naturellement qu’elles s’engagèrent dans la première vallée qui leur ouvrait ses portes. Aussitôt, une impression d’immensité se fit sentir. Les collines qui bordaient le sombre défilé dominaient majestueusement les lieux. Spontanément, les oiseaux suivirent le cours d’eau qui serpentait au centre de ce grand corridor en espérant qu’il les conduirait progressivement au cœur du massif. Plus ils avançaient, plus le dénivelé augmentait et à partir d’une certaine hauteur, la rivière disparut pour laisser la place à une large moraine. D’énormes blocs de pierre qui avaient dévalé les pentes raides des sommets voisins étaient charriés lentement par la coulée grise qui s’étalait d’un versant à l’autre. Quand ils atteignirent les cinq mille mètres d’altitude, ils firent face à immense glacier, beaucoup plus blanc et crevassé, qui recouvrait désormais toute la surface. Tout autour, d’imposants pics aux formes les plus étranges s’élevaient au-dessus de leurs têtes. À ce moment-là, GLIC se laissa doubler par les volatiles qui étaient plus rapides…

— Regardez, en face ! hurla Shad en apercevant le terrifiant sommet pyramidal qui dominait le secteur. C’est sûrement le K2 !

Les pentes étaient si raides que la montagne semblait infranchissable. « Comment la neige parvient-elle à tenir dessus ? » se questionna Indra qui était en admiration devant cette forteresse.

— Nous n’allons jamais réussir à passer ! s’écria-t-elle.

Mais déjà, les grues cendrées viraient sur la gauche et, plutôt que de s’acharner inutilement pour affronter ce monstre de pierre et de glace, décidaient d’obliquer vers un col qui frôlait les six mille mètres.

— Krêêh, krooh ! crièrent les oiseaux pour se donner du courage.

Les grues luttaient vaillamment pour atteindre leur objectif. À cette altitude, l’oxygène étant plus rare, elles devaient redoubler d’efforts pour parvenir non seulement à rejoindre le col, mais aussi à s’écarter suffisamment du relief pour éviter que les adolescents ne se cognent aux rochers. Les jeunes, conscients de la difficulté, se turent spontanément pour ne pas déconcentrer leurs stoïques porteurs.

Le premier groupe d’oiseaux qui avançait avec Mattéo s’approchait maintenant de la brèche. Ses amis le suivaient du regard, un peu plus loin derrière. Mais soudain, alors que les cinquante échassiers venaient de passer de l’autre côté, ils les virent réapparaître subitement au-dessus de la crête, repoussés par un vent puissant qui les emporta plus haut dans les airs. Par chance, l’attelage se ressaisit rapidement. Chacun retrouva plus ou moins sa place et son équilibre, assez pour que la troupe volante évite la chute et puisse s’abriter derrière le versant protégé des rafales.

— Nous devons faire demi-tour ! hurla Mattéo en direction des groupes d’oiseaux qui étaient en repli… C’est trop dangereux ! Le vent souffle beaucoup trop fort derrière le col. Essayons de contourner la montagne par la droite. Peut-être trouverons-nous un passage moins haut et moins exposé.

À l’intérieur du cirque qui les maintenait à l’abri, les grues exécutèrent un drôle de ballet dans le ciel avant de rebrousser chemin. Puis, elles repartirent, descendant en vol plané tout le trajet qu’elles avaient réussi à monter péniblement pour chercher une autre ouverture sur le flanc opposé du K2.

Revenus au point de bifurcation précédent, les animaux s’engagèrent dans la portion de vallée qu’ils avaient délaissée un peu plus tôt. Bien qu’ils ne manquent ni de volonté ni d’ardeur, ils commençaient à fatiguer. Les hommes-miniature qui commandaient les grues se demandèrent s’il ne serait pas plus sage d’accorder aux oiseaux un temps de repos avant de passer le prochain col…

— Le glacier que nous survolons est trop accidenté pour prendre le risque de se poser dessus ! intervint CAR2241V. Je propose de continuer notre chemin.

— OK ! ajouta James Groove, légèrement inquiet. Attendons de voir comment les choses se présentent de l’autre côté !

À force de courage, la troupe d’oiseaux franchit le deuxième col. Ils eurent l’heureuse surprise de découvrir derrière, un nouveau glacier que le K2 protégeait du vent comme un formidable écran. Rassurés, ils survolèrent cet énorme couloir qui rejoignait plus loin un deuxième bras de glace, ceinturant la montagne sur la partie opposée. De leur fusion naissait une immense langue glaciaire qui s’étirait vers le sud, à l’infini. Les grues cendrées se posèrent enfin pour souffler, à hauteur de ce point de jonction. Ils se trouvaient pile au pied du K2.

Les adolescents s’étaient rassemblés pour partager leurs impressions et admirer le versant vertical et monumental qui les dominait. Le K2 semblait s’être figé dans les cieux après avoir jailli de la terre avec fracas.

— Comme c’est beau ! s’extasia Kimbu. Ses formes se découpent dans le ciel, si bleu… si pur. Quelle merveille !

— Ce qui m’étonne le plus, ajouta Indra, ce sont ces amas de blocs de glace qui sont accrochés à la paroi. Je n’arrive pas à comprendre comment ils peuvent se fixer sur des pentes aussi raides…

— Oui ! Je suis d’accord avec toi, renchérit Shad. Regarde ce sérac sur la droite… Il est énorme ! On dirait que…

Shad n’eut pas le temps de finir sa phrase. Comme sous l’effet d’une affreuse déchirure dans le manteau neigeux du mastodonte, un horrible craquement résonna dans la falaise, juste à l’endroit qu’il indiquait à ses amis… Curieusement, toutes ensemble, les grues cendrées relevèrent aussitôt la tête, conscientes qu’un terrible danger menaçait. Affolées, elles crièrent en chœur, s’invitant les unes les autres à quitter les lieux au plus vite. Les échassiers couraient dans tous les sens tandis qu’en bruit de fond retentissait le grondement lugubre causé par l’épaisse masse de glace qui dévalait la pente.

— Une avalanche ! s’étrangla Mattéo qui contemplait le dramatique spectacle qui s’opérait devant ses yeux… Fichons le camp !

Ils se précipitèrent vers les hamacs qui pendaient au cou des grues. Malgré l’instinct de survie des animaux qui les poussait à fuir, les hommes-miniature tentaient de les retenir pour que chaque adolescent ait le temps de saisir la toile de son groupe. Dès que ce fut le cas, les jeunes déguerpirent avec les oiseaux qui s’élevèrent en toute hâte dans les airs.

La plaque qui s’était détachée du sommet entraînait dans sa course folle d’autres blocs de glace et d’importants tas de neige, augmentant de volume à grande allure. Puis soudain, comme une cascade géante, elle s’effondra sur le glacier qui était au pied de la montagne. Pendant que le sol tremblait, un formidable nuage meurtrier se forma, avalant la vallée dans sa blanche épaisseur. Par chance, les oiseaux en fuite étaient déjà suffisamment élevés pour ne pas être emportés par le souffle frontal de la masse neigeuse qui les aurait écrasés. Ce fut plutôt un courant ascendant qui les souleva encore plus haut dans le ciel. Gagnant ainsi plus rapidement de l’altitude, les grues cendrées profitèrent de l’aubaine pour se diriger de nouveau vers le K2 et tenter de trouver, en amont de la chute, un endroit sécurisé pour se poser. Elles survolèrent le bras droit du glacier et repérèrent une surface assez large et suffisamment plane au bord d’une grande crevasse. Aussitôt, elles se préparèrent à atterrir, mais très vite, elles réalisèrent que dans cette zone éloignée de l’avalanche, elles retrouvaient le vent puissant du sud qui les avait empêchées de franchir le premier col. Malgré les rafales qui les déstabilisaient constamment, tous les groupes d’échassiers parvinrent à se poser, excepté celui de Yoko qui était encore dans les airs. Il s’approchait du sol avec hésitation quand une sorte de tourbillon déséquilibra subitement les oiseaux dans tous les sens, sans possibilité de se rétablir. Yoko s’accrocha désespérément à son hamac avant de basculer sous le regard horrifié de ses compagnons qui la virent plonger directement dans la crevasse qui était en contrebas. Ses cris de détresse se mêlaient à ceux de ses porteurs, perçants et nasillards, qui l’entraînaient dans les profondeurs du glacier.

— Yoko ! Yoko ! s’époumonèrent-ils tout en se précipitant au bord du gouffre pour repérer où leur amie allait terminer sa chute.

— Le trou est immense ! observa Indra en pleurant. On ne distingue même pas le fond… Elle a disparu !

Ils hurlaient tous. De plus en plus fort. Puis, à force de s’égosiller, ils finirent par n’avoir plus de voix. Ils durent se rendre à l’évidence : ils ne la reverraient jamais. Ils reculèrent cette fois-ci pour ne pas tomber à leur tour dans le précipice et sanglotèrent sans pouvoir s’arrêter tant leur malheur était grand.

Mais soudain, GLIC reçut un appel des hommes-miniature qui avaient chu dans la crevasse. Avant que les grues ne percutent les parois du ravin, ils s’étaient extraits de leurs plumages avec les modules mouche. Ils reposaient actuellement sur Yoko qui avait eu le bon réflexe d’appuyer sur le bouton de sa tunique « SPICROR » pour déployer la capsule protectrice. Elle attendait désormais sans bouger à l’intérieur de sa bulle, se retenant sur les grands oiseaux morts agglutinés les uns sur les autres au niveau d’un rétrécissement de l’orifice. Leurs corps, coincés entre les deux parois, avaient formé un bouchon instable qui maintenait temporairement Yoko au-dessus du vide.

— Yoko est toujours vivante ! annonça GLIC à ses compagnons tout en expliquant la situation. Je vais tenter de la récupérer tant que cela est possible. La terrasse de fortune sur laquelle elle repose ne tiendra pas longtemps, car l’eau ruisselle abondamment sur les murs de glace.

 

Le robot était enfin au niveau de la jeune fille. Paméla Scott et Siang Bingkong découvrirent l’image infrarouge de l’adolescente malgré l’obscurité. La forme rouge et orange de son anatomie prouvait que grâce à sa tunique, elle ne s’était pas refroidie, bien qu’elle fût dans un espace entièrement gelé. De son côté, Yoko entendit tourner l’hélice de GLIC, sans pouvoir le distinguer.

— Yoko ! dit Paméla Scott à travers le robot, d’un ton rassurant. Je te discerne parfaitement grâce au rayonnement de chaleur que transmet ton corps. Tu peux ouvrir ta capsule sans crainte.

Yoko obéit et enclencha le repliement de la bulle…

— Je ne vois rien ! s’exprima-t-elle en tremblotant.

Elle agitait ses bras dans tous les sens pour essayer de toucher le robot.

— Je suis juste au-dessus ! annonça GLIC. La partie où tu te situes se trouve dans un resserrement que je ne peux pas atteindre, car les pales de mon hélice risqueraient de heurter les parois… Tu dois te mettre debout, les bras tendus, et sauter le plus haut possible afin que je puisse attraper une de tes mains.

Dans le noir, Yoko avait très peur de perdre l’équilibre. Pourtant, de façon hésitante, elle se força à se positionner comme il le lui conseillait. Mais à peine tenait-elle sur ses deux jambes que la structure, constituée par les oiseaux morts, s’abaissa d’un coup d’une cinquantaine de centimètres.

— Ah ! hurla-t-elle en se couchant de nouveau sur le tapis de plumes. Que se passe-t-il ?

Elle s’agrippait au moindre relief qu’offraient les grues cendrées pour se retenir…

— N’aie pas peur ! somma GLIC. Tu dois me faire confiance et agir vite. La surface sur laquelle tu reposes risque de s’effondrer d’un moment à l’autre… Je t’en prie Yoko ! Tu dois sauter maintenant… Après, ce sera trop tard !

Courageusement, l’adolescente osa se relever une nouvelle fois et se lança aveuglément dans les airs, sans réfléchir, en jetant ses mains le plus loin possible au-dessus d’elle…

— Je te tiens ! s’exclama GLIC qui serrait fermement le poignet de Yoko avec son bras articulé, fier de sa victoire.

Sans attendre, il la hissa vers la sortie. Au même moment, les cadavres d’oiseaux agglutinés glissèrent spontanément dans le vide pour disparaître à tout jamais.

 

Au-dessus du cercle polaire

 

         Les clones de Mattéo maintenaient leur activité destructrice à travers les océans. Ils ramassaient les cités marines aussi facilement que des éleveurs auraient cueilli de vulgaires moules accrochées à leur bouchot. Ensuite, le produit de leur pêche, dans des sachets étanches et étiquetés, était remis aux hommes du PNC. À leur tour, ceux-ci les transféraient au nord de l’île de Bornéo pour les stocker dans un endroit particulièrement lugubre, appelé « camp de la mort ».

Commençait alors un terrible processus destiné à extraire les hommes-miniature des décombres des bulles marines. Sitôt retirés de leur habitat, ils étaient entassés dans des bocaux en verre et envoyés directement dans une chambre à gaz. Celle-ci avait pour fonction d’anéantir les éventuels rescapés qui n’auraient pas succombé par asphyxie durant le transport. Dès que l’extermination de leurs semblables miniaturisés était assurée, les cadavres étaient déversés par la suite sur un tapis roulant qui menait à un laboratoire d’analyses. À l’entrée de ce sinistre local, chaque corps dévêtu était aspiré par un étroit tube en plastique et déposé dans un nouveau récipient. Une tige synthétique venait alors appliquer une goutte de colle sur le mort, ce qui permettait de soulever le corps inerte jusqu’à ce qu’il flotte dans le vide. À l’aide d’un bras mécanique, arrivait ensuite une seringue qui s’enfonçait dans le cadavre pour extraire un échantillon de peau ainsi que du liquide organique. Le prélèvement était aussitôt transféré à un tube à essai pour analyse. En même temps, une pâte résineuse et translucide était déversée dans le bocal où se trouvait l’être-miniature. Cet onguent visqueux l’enserrait progressivement jusqu’à le figer à l’intérieur. Comme le jaune dans le blanc d’un œuf. En quelques secondes, la résine durcissait. Le bloc nouvellement formé était extrait du récipient, et une fiche d’identité contenant les données génétiques de l’ADN était collée à son sommet. Le cadavre emprisonné dans son cube pouvait alors être dirigé automatiquement vers ses congénères, eux-mêmes statufiés dans des blocs de résine identiques.

Les corps conditionnés des hommes-miniature rejoignaient ensuite méthodiquement, les étagères du triste hangar destiné à devenir le cimetière de l’humanité. Comme de méticuleux anthropologues, les soldats du PNC classaient et rangeaient les défunts au fur et à mesure qu’ils arrivaient. Chaque jour, ils informaient le Grand Maître du nombre de victimes qui venaient s’ajouter à leur liste déjà impressionnante.

— Tout se passe pour le mieux, mon cher ami ! déclara le Grand Maître, ravi, à Number one. Nos clones travaillent si efficacement que cette population de microbes sera éliminée plus rapidement que prévu.

Dans l’avion qui survolait l’Australie, le chef de la BS, assis à côté d’un hublot, répondit à sa remarque par un sourire de satisfaction. Lui aussi était content. Comme il l’espérait, les événements tournaient enfin à leur avantage. Ils étaient débarrassés du comte de la Mouraille avec sa bande d’espions-miniature et dans peu de temps, après la disparition des cités marines, ils resteraient les seuls humains sur terre. Le PNC allait pouvoir se consacrer à la phase la plus stimulante de son programme, partir à la conquête de l’espace…

— Oh ! Regardez comme l’Uluru est beau, éclairé par le soleil ! s’extasia Number one, le front collé à la vitre de l’avion. J’aperçois la base spatiale qui est à côté.

Le Grand Maître se pencha à son tour pour admirer cette curieuse et énorme masse rocheuse, isolée au milieu du désert. Après l’avoir contemplée, il annonça à son second :

— Parfait ! Je suis impatient de découvrir nos premières fusées à propulsion nucléaire ! Si les essais sont concluants, le PNC ne tardera pas à rayonner dans l’univers tout entier.

 

*

 

Les cités marines ne s’étaient pas envolées lorsque le sage Vasek Krozek leur avait donné l’ordre de décoller. Une erreur de programmation dans le système informatique avait empêché les cités de se détacher de l’axe central qui les maintenait dans l’eau. Tandis que les hommes-miniature cherchaient toujours comment remédier à cette défaillance, le PNC profitait de cette panne pour continuer son offensive sur l’échiquier planétaire. Chaque jour, les clones de Mattéo attrapaient des milliers d’individus et la population humaine décroissait de jour en jour.

— Cela ne peut plus durer ! maugréa le sage Vasek Krozek devant ses collègues. Allons-nous rester les bras croisés, sans rien faire, à attendre que le PNC nous tue les uns après les autres ? C’est intolérable !

Gédéon Smox, qui était présent à la réunion du comité des sages, tenta d’apporter quelques explications.

— Nos techniciens font tout leur possible pour trouver une solution, mais vous comprenez bien que cela n’est pas simple. Nous devons reprendre les calculs depuis le début du programme. Chercher, corriger ou éliminer, étape par étape, les bogues éventuels qui pourraient empêcher la mise en route des moteurs qui nous permettront de nous envoler par la suite…

— Que me chantez-vous là, Monsieur Smox ? s’inquiéta le sage. Vous êtes en train de m’annoncer que si nos cités finissent par se désolidariser du câble qui les retient dans la mer, rien ne nous assure qu’elles pourront ensuite décoller ?

— Normalement, continua le responsable de la CM1, lors du décrochage des cités, une pile à combustible doit prendre le relais pour fabriquer l’électricité qu’elles n’obtiendront plus par le câble central. Ceci, en attendant que les tissus photovoltaïques jouent pleinement leur rôle, une fois dans les airs. Les moteurs qui permettront notre extraction de l’Océan disposeront de l’énergie fournie par cette pile. Nous devons donc nous assurer que le déclenchement de ce processus soit toujours inscrit dans le programme informatique.

— Sinon ? interrogea le sage.

— Ce sera la catastrophe ! trancha Gédéon Smox. Nos cités partiront à la dérive sans que nous puissions espérer en reprendre le contrôle. Les courants marins les entraîneront petit à petit dans les abysses… et au lieu de mourir assassinés par les hommes du PNC, nous périrons noyés.

Les sages restèrent muets un long moment. En fait, ils réalisaient qu’ils avaient à choisir entre deux façons de disparaître et ni l’une ni l’autre n’avait leur préférence. Ils étaient dans une impasse.

— Je propose une solution intermédiaire, annonça timidement la sage Betty Falway.

Tous les membres du groupe relevèrent la tête pour l’écouter. Pourtant, ils demeuraient sceptiques.

— En attendant que nos techniciens trouvent le moyen de nous détacher de nos câbles, une partie de nos hommes pourraient repartir vers les cités terrestres abandonnées, puisqu’elles n’ont pas été détruites.

— Mauvaise idée ! objecta le sage Peyo Bingo. Les QG ne sont plus du tout sûrs ! Le PNC va certainement procéder à leur élimination.

— Écoutez ! insista-t-elle en s’adressant de nouveau à l’ensemble des sages. Pour l’instant, l’équipe de Serge Morille dans le QG400105 n’a pas été inquiétée. Je pense que nous pouvons prendre ce risque. Si, par bonheur, les cités marines parviennent à s’envoler, elles pourront toujours venir récupérer nos hommes abrités dans les QG. De toute façon, autant tout essayer pour sauver la population.

Les sages Peyo Bingo et Zoé Duchemin décidèrent de rester avec Gédéon Smox dans la CM1 pendant que les sages Vasek Krozek et Betty Falway quitteraient les lieux pour gérer la retraite des hommes-miniature sur les continents. L’ordre de repartir sur terre fut aussitôt donné à toutes les CM. Les modules scarabée emporteraient le maximum de personnes.

 

*

 

À l’approche de l’extrémité sud du Groenland, les baleines bleues transportant les bulles rémora s’étaient séparées en deux groupes. Un premier convoi, commandé par la sage Anouk Simbad, s’était dirigé vers l’ouest. Il progressait dans les eaux du détroit de Davis, entre le Canada et le Groenland, pour rejoindre la baie de Baffin. La deuxième caravane était partie à l’est avec, à sa tête, les sages Safiya Armoud et Huu Kiong. Elle devait atteindre la Mer du Groenland après avoir dépassé l’Islande par le détroit du Danemark.

 

Sur la côte est du Groenland, le cercle polaire était désormais, loin derrière les baleines. Elles s’approchaient de la banquise en cours de formation qui entourait le continent arctique. Sa présence allait mettre fin à leur voyage. Déjà, la mer devenait visqueuse. La surface de l’eau en contact avec l’air polaire extrême se refroidissait suffisamment pour donner naissance à de petits cristaux en forme d’aiguilles. Bientôt, cette curieuse soupe glacée se congèlerait en surface. Elle durcirait assez pour retenir la neige, et l’eau de mer serait alors isolée de l’air réfrigérant par cette jeune coquille protectrice. Elle continuerait à s’épaissir par en dessous et formerait, à la fin de la saison, une couche compacte de plusieurs mètres de glace. C’est ainsi que se constituerait petit à petit la banquise d’hiver.

Autrefois, dans ces régions, la banquise ne dégelait pendant l’été qu’à sa périphérie et sa surface diminuait de moitié. Mais depuis le début du XXIe siècle, la glace marine ne résistait plus aux températures élevées des périodes estivales et elle fondait complètement. La montée du niveau de la mer sur les continents et les nombreux bouleversements climatiques, auxquels les hommes avaient dû s’adapter progressivement, étaient en grande partie liés à ces changements.

— Les baleines ne peuvent plus avancer ! annonça la sage Safiya Armoud. Le front de la banquise nous empêche de continuer.

— Les Centres de Survie du Groenland ont été avertis de notre arrivée, répondit le sage Huu Kiong. Ils nous envoient des hommes aux commandes de capelans pour effectuer la navette sous les glaces. Ils ne devraient plus tarder.

En effet, au bout de quelques heures, un banc immense constitué de milliers de petits poissons argentés s’approcha des cétacés. Longs d’une vingtaine de centimètres, les capelans cherchaient avec leurs yeux effarouchés les bulles rémora qui s’étaient détachées et qui s’avançaient dans l’eau trouble pour les rejoindre. Un impressionnant ballet aquatique s’organisa autour des baleines bleues qui s’étaient immobilisées pour ne pas perturber le transfert des hommes-miniature. Les BR signalaient leur présence par des codes lumineux tandis que les poissons virevoltaient nerveusement dans tous les sens pour s’approcher d’elles. Elles s’accrochaient alors, les unes après les autres à leurs nouveaux passeurs qui, dès qu’ils seraient suffisamment chargés, repartiraient avec leurs hôtes vers les CSG d’où ils venaient.

Cependant, une telle concentration d’animaux marins au même endroit finit par attirer l’attention d’un groupe de phoques qui profitaient du soleil sur la banquise, non loin de là. En entendant le clapotis créé par cette agitation incessante à la surface de l’eau, ils réalisèrent aussitôt l’aubaine exceptionnelle qui se présentait à eux. De mémoire de phoques, ils n’avaient jamais perçu un bruit aussi appétissant. Les mammifères stoppèrent illico leur farniente et se ruèrent vers l’eau en rampant et en grognant d’excitation. Si les phocidés s’étaient déplacés maladroitement sur la glace, dès qu’ils eurent plongé dans la mer, ils furent tout de suite bien plus à l’aise et ils foncèrent sans tarder vers le banc de poissons.

— Nous sommes attaqués ! hurlèrent les hommes-miniature qui voyaient arriver sur eux les prédateurs avides de nourriture.

Mais les phoques s’enfonçaient déjà dans ce grouillement d’animaux, ouvrant en grand leurs mâchoires. Ces pêcheurs expérimentés n’avaient plus qu’à tourner la tête dans n’importe quel sens pour saisir une proie. Dès que les victimes étaient retenues par leurs grosses canines, ils les avalaient aussitôt et repartaient en chasse.

— Attention à droite ! avertit le pilote d’un capelan chargé de bulles rémora, dont l’une transportait la sage Safiya Armoud. Un phoque d’au moins cent cinquante kilos arrive sur nous !

D’un coup de nageoire, il remonta à la surface pour l’esquiver, mais une femelle l’attendait plus haut et le croqua sans sommation. Les BR ne purent se désolidariser du poisson à temps et finirent dans l’estomac du mammifère qui se préoccupait déjà d’en capturer un autre. La scène tournait au carnage et les hommes-miniature ne savaient plus comment sortir de ce piège.

— J’ordonne à toutes les BR de se détacher des capelans ! intervint, affolé, le sage Huu Kiong qui assistait à la disparition de ses concitoyens par milliers. Quant aux poissons, continua-t-il, écartez-vous le plus possible des baleines ! Plus vous serez isolés, plus vous diminuerez vos chances d’être attrapés !

À la suite de ses conseils, le noyau dense se dilua rapidement, au grand étonnement des phocidés qui voyaient leur pitance fondre soudainement devant eux. Ils devaient désormais poursuivre chaque poisson individuellement, ce qui rendait la tâche moins rentable. Puis, le sage invita les baleines bleues à s’agiter au milieu de la troupe de phoques pour les effrayer et les obliger à fuir. Les pilotes s’engagèrent aussitôt dans une démonstration de force en faisant claquer sur l’eau les géantes nageoires des cétacés, assommant les assaillants qui étaient dans les parages. Affolés, les phoques déguerpirent et s’empressèrent de s’éloigner de cette zone devenue trop risquée.

Dès que le danger fut écarté, les baleines cessèrent leur numéro d’intimidation. Progressivement, les capelans revinrent chercher les bulles rémora disséminées un peu partout à travers les débris de glace qui étaient ballottés dans tous les sens en attendant de trouver leur équilibre. Lorsque les poissons eurent récupéré tous les rescapés, encore troublés par cette si soudaine et violente scène de massacre, ils s’engagèrent sous la banquise. Ils devaient rejoindre les CSG au plus vite pour être définitivement à l’abri.

 

Côté canadien, le transfert s’était heureusement mieux passé. Les nouveaux arrivants avaient été chaleureusement accueillis par l’équipe technique qui les avait précédés. Tandis que certains s’installaient dans leurs appartements, d’autres découvraient progressivement le centre de survie. La sage Anouk Simbad entra aussitôt en contact avec ses collègues des cités marine pour leur faire part de la réussite de sa mission. Elle apprit à son tour les difficultés que leurs amis avaient rencontrées en pleine Mer du Groenland et la triste disparition de la sage Safiya Armoud…

— Les baleines bleues sont reparties et chassent le krill dans la baie de Baffin, dit Anouk Simbad. Maintenant qu’elles sont libres et dès qu’elles seront rassasiées, elles se dirigeront sûrement vers le sud pour passer l’hiver dans des mers plus tempérées. Et vous, ça y est ? Vous êtes enfin dans les airs ?

— Malheureusement, non ! avoua la sage Zoé Duchemin. Nous aussi, nous avons eu des problèmes techniques. Nos cités n’ont pas réussi à se détacher de l’axe central qui nous retient sous l’eau. Nos ingénieurs cherchent la cause de ce dysfonctionnement. En attendant, le PNC avance si rapidement que nous avons pris le risque d’envoyer la population dans les QG terrestres. C’est la seule solution que nous ayons trouvée pour sauver nos hommes des griffes du Grand Maître. Si, par malheur, nous ne parvenons pas à nous envoler, la situation deviendra catastrophique. Sans doute devrez-vous enclencher le plan « Tardigrade » !

— Je vous souhaite de réussir ! l’encouragea Anouk Simbad. Gardez confiance !

— Merci. De toute façon, nous restons en contact, car nous aurons sûrement de grandes décisions à prendre très prochainement.

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