#ConfinementJour37 – Partage de lecture du roman ” 2152 ” – Chapitres 104, 105 et 106

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

 

2152

Sixième période

« C’est maintenant ou jamais ! »

Le Mont Washington

 

         Sur le sable, au bord du fleuve amazonien à côté duquel ils avaient échoué, le professeur Boz et ses compagnons tiraient de toutes leurs forces le cockpit du module scarabée. Malgré l’obscurité due à la nuit, les bruits inquiétants qui les entouraient et leur peur d’être surpris à tout moment par une étrange créature, ils se pressaient de déplacer l’habitacle vers la rive. Chaque minute gagnée était une chance supplémentaire d’échapper à la mort. Qu’importe l’épuisement, la fatigue ou les douleurs. En rejoignant l’eau avec le dernier vestige de leur engin volant qui pouvait encore les abriter, ils espéraient fuir définitivement cet endroit de malheur où le danger pouvait surgir de partout.

— Stop ! cria soudain Ali Bouilloungo, le jeune pilote. La pente qui est devant nous est beaucoup trop raide. Si le cockpit se met à partir, nous n’arriverons pas à le retenir. Et s’il tombe dans le cours d’eau sans nous, adieu nos rêves d’évasion !

— Tu as raison, confirma Théo Boz. Ne prenons pas de risques inutiles. Enfermons-nous dans la cabine et laissons-la rouler toute seule. Nous verrons bien si elle atteint la rivière ou pas… Mais si c’est le cas, cela ne se fera pas sans nous.

Les dix survivants s’efforcèrent d’incliner jusqu’à eux une herbe suffisamment souple qui se trouvait à proximité. Une fois la plante couchée, ils l’accrochèrent au cockpit pour éviter qu’il ne bascule. Ils purent ainsi s’introduire dans le compartiment sans craindre de perdre leur ultime refuge. Dès que tout le monde fut à l’intérieur, Jawaad et Diego défirent le nœud végétal et la tige herbeuse se releva subitement. Sans attendre, ils s’empressèrent de fermer le sas avant que leur abri ne dévale la pente qui dominait la rivière. Comme ils l’avaient prévu, la cahute roula sans problème jusqu’en bas en raison de sa forme ronde et, dans son élan, quitta le talus et fut précipitée dans l’eau. Suffisamment étanche et légère, elle s’éloigna progressivement du bord jusqu’à ce que le courant l’emporte avec lui et l’entraîne à une allure régulière dans les méandres de la forêt tropicale…

Un nouveau voyage vers l’inconnu commença pour les hommes-miniature. Désormais, ballottés par les mouvements ondulatoires de la surface de l’eau, les passagers se taisaient et profitaient enfin de ce moment de silence pour souffler. Ils tentaient de reprendre leurs esprits après les terribles heures qu’ils avaient vécues. Dans chaque tête, d’horribles images défilaient les unes après les autres…

 

Cela avait commencé par l’attaque des fourmis légionnaires. Depuis le cockpit qui s’était séparé du reste du module, le professeur Boz et ses neuf compagnons, qui avaient la chance d’être à l’intérieur, observaient leurs amis qui couraient dans tous les sens pour échapper aux envahisseuses. Ceux qui n’avaient pas eu le réflexe d’actionner le déploiement de la bulle protectrice de leur tunique SPICROR étaient aussitôt attrapés et dévorés. Par contre, les autres, tremblant de peur dans leurs coquilles, espéraient éviter les mortelles mandibules de leurs assaillantes. Mais pendant que les fourmis s’agitaient, Paco Saka aperçut, au loin, un drôle d’animal surgir du sous-bois et déboucher sur la plage en se dandinant…

— Là-bas ! cria-t-il. Regardez cette bête poilue ! Elle est énorme ! Elle vient par ici !

Elle était effectivement impressionnante. Dotée d’une immense queue très fournie, prolongeant une crinière rugueuse qui courait sur l’ensemble de son dos, elle avançait rapidement sur ses pattes grises et musclées. Son pelage était marqué par une grande bande noire qui partait du poitrail et qui continuait sur les épaules.

— Sa tête est étrange ! s’étonna Antonio Lastigua. On a l’impression qu’elle n’a pas de mâchoires. Son museau ressemble à une trompe !

— Misère ! dit Karim Waren, horrifié, la distinguant mieux à présent… C’est un tamanoir. Nous allons tous y passer ! Ce dévoreur de fourmis va avaler tout ce qui bouge sans faire de détail !

Le fourmilier géant n’était plus qu’à quelques mètres du module scarabée. Rapidement, grâce à son odorat particulièrement développé, il détecta l’attroupement d’insectes qui ne faisait pas cas de sa présence. L’animal devait être jeune et manquer d’expérience, car habituellement, ses congénères délaissent cette variété de fourmis, en raison de son agressivité. Il s’empressa cependant de tendre son museau au-dessus. Il en sortit une longue langue visqueuse qui, à raison de deux à trois mouvements par seconde, aspira à une vitesse impressionnante les invertébrés qu’il emprisonnait par sa salive collante, sécrétée en abondance.

Malheureusement, comme l’avait prédit le professeur, les hommes-miniature furent ingérés par le tamanoir en même temps que les fourmis. Dans leur cockpit, les dix membres de l’équipage encore en vie regardaient cette langue balayer le sol avec une efficacité redoutable.

— Elle s’approche de nous ! hurlèrent-ils en chœur tout en se tenant les uns aux autres, épouvantés.

Au moment où ils pensaient être aspirés à leur tour, curieusement, le fourmilier géant changea de direction pour se déplacer vers le vieux tronc d’arbre qui était un peu plus loin et qui abritait le reste de la colonie. À grands coups de griffes, il frappa dans la partie pourrie du bois qui se désintégra rapidement. Apparurent alors les millions de fourmis qui étaient concentrées à l’intérieur. Le tamanoir promena sa langue frénétiquement dans tous les sens tant que les fourmis étaient encore sous l’effet de la surprise. Mais dès que les cohortes de soldats purent coordonner leurs efforts pour défendre leur reine ainsi que les œufs qui devaient assurer leur descendance, le grand mammifère dut rebrousser chemin et partir en courant, tellement elles étaient devenues combatives et menaçantes. Dangereusement agressé par cette redoutable armée, le tamanoir comprit que cette variété d’insectes serait désormais à proscrire de son alimentation.

Pour une fois, les hommes-miniature furent les heureux bénéficiaires de cette attaque fortuite, car les fourmis légionnaires décidèrent de changer d’emplacement sur-le-champ. Avec efficacité, elles s’organisèrent rapidement pour entourer leur reine et les fourmis ouvrières qui portaient les larves. Puis, elles les escortèrent pour s’enfoncer plus loin dans la forêt, jusqu’à ce qu’elles trouvent un endroit plus propice à la bonne évolution de la colonie.

C’est ainsi qu’autour du professeur Boz, la petite équipe de rescapés se retrouva soudain libérée de ses agresseurs. Dès que la nuit tomba, profitant de cette aubaine qui ne se reproduirait peut-être pas deux fois, ils se hâtèrent de quitter les lieux pour regagner la rivière. Ils misaient sur la chance pour rejoindre naturellement le fleuve Amazone. Si c’était le cas, emportés par son puissant courant, ils pourraient sans doute atteindre la côte Atlantique. Ils n’oubliaient pas que son débit était le plus important de tous les fleuves de la planète.

 

*

 

Après avoir traversé la Mer des Antilles puis la Mer des Sargasses, les tortues luth, commandées par le comte de la Mouraille, étaient remontées le long de la côte est des États-Unis jusqu’à Portland. Épuisées, elles terminaient leur long voyage dans la baie de Casco et s’approchaient de l’une des nombreuses îles du site pour accoster. Les hommes-miniature progressaient lentement sous l’eau quand tout à coup, tomba du ciel avec une violence inouïe, une horde de fous de Bassan. Ces oiseaux sauvages avaient repéré un banc de poissons se déplaçant quelques mètres en dessous d’eux.

La technique de chasse de cet oiseau marin était bien rodée. Il s’élevait très haut dans les airs et tout d’un coup, effectuait un plongeon spectaculaire. Il se laissait choir en écartant ses ailes afin de contrôler sa trajectoire pendant la chute. Puis, quelques mètres avant son arrivée dans l’eau, il rabattait ses membres contre son corps pour se transformer en une longue et fine flèche qui s’enfonçait puissamment et sans heurt dans la mer. Il profitait alors de ce formidable élan pour descendre à la vitesse d’une fusée jusqu’au banc de poissons. Sa proie attrapée, il l’avalait aussitôt avant de remonter à la surface en s’aidant de ses pattes palmées.

— Quelle efficacité ! admira l’amiral Flower depuis son poste. Aucun d’entre eux ne repart bredouille !

— C’est une pluie d’oiseaux ! renchérit le professeur Søren Jörtun qui était à côté de lui. Il en tombe de partout ! Ces poissons ont raison de s’affoler.

Le comte de la Mouraille, insensible à cette scène de pêche, s’adressa à son subordonné.

— Tirons parti de la situation, Amiral. Envoyons quelques hommes sur ces oiseaux pour qu’ils en prennent le contrôle. Ces fous de Bassan feront très bien l’affaire pour nous transporter à l’intérieur des terres. Voilà une bonne façon de rejoindre notre base secrète.

L’amiral désigna une dizaine de soldats par bâtiment et leur donna l’ordre d’intégrer rapidement les bulles aménagées qui allaient être propulsées comme des torpilles de sous-marins vers les sulidés.

— Nous sommes prêts ! l’avertirent-ils les uns après les autres, une fois installés à leur poste.

— Très bien ! hurla l’amiral. Nous déclenchons le tir !

Munis d’une tête chercheuse, les projectiles se faufilèrent à travers le banc de poissons en effervescence et s’agrippèrent aux oiseaux occupés à chasser. Grâce au détecteur de neurone, les pilotes en prirent vite le contrôle et obligèrent les animaux à patienter sur l’eau en attendant que l’ensemble des hommes-miniature regagnent la surface. Tranquillement, ils abandonnèrent les tortues luth et se posèrent avec les modules scarabée sur le dos de leurs nouvelles montures volantes.

— En avant ! Nous partons plein ouest, en direction de la chaîne des Montagnes Blanches ! annonça le comte de la Mouraille à ses hommes. Notre base se trouve au sommet du Mont Washington, dans les Appalaches !

Pour la première fois de leur vie, les fous de Bassan enrôlés dans cette excursion découvraient la montagne. Habitués aux grands espaces maritimes, ils survolaient désormais des mers de forêts où aucun maquereau ni hareng ne nageait. S’approchant des sommets escarpés, ils peinaient à prendre de l’altitude, eux qui étaient taillés pour effectuer de longs vols en rase-mottes au-dessus des flots. Mais, à force de courage et de volonté, ils finirent par atteindre le Mont Washington qui frôlait les deux mille mètres de hauteur. Devant eux apparaissait un bâtiment peu élevé en forme de virgule dont le toit était utilisé comme terrasse. À l’extrémité de la structure se dressait une tour qui servait autrefois d’observatoire météorologique. Les pilotes firent atterrir les oiseaux marins sur cette plate-forme et les modules scarabée s’empressèrent de se décrocher de leurs plumes pour se poser au sol. Une fois déconnectés, les fous de Bassan repartirent immédiatement et instinctivement vers la mer, encore surpris de se trouver dans cet environnement inhabituel. Pendant ce temps, les hommes-miniature furent accueillis par la troupe de maintenance du site. Une petite équipe que le comte de la Mouraille avait postée secrètement dans les lieux pour bénéficier d’un abri de repli, en prévision d’un jour comme celui-ci.

— Soyez le bienvenu, Excellence ! salua l’agent 44 en s’avançant vers le comte avec respect. Je vais vous conduire à vos appartements afin que vous puissiez vous reposer. Ce long voyage a dû vous épuiser.

— Merci, Agent 44. Je reconnais que je ne suis pas mécontent d’être enfin arrivé. Mais avant tout, je souhaite que nous nous retrouvions avec l’Amiral Flower et le Professeur Jörtun pour envisager le futur. Nous devons absolument prévoir un plan d’action pour nous venger efficacement du Grand Maître qui nous a lâchement abandonnés. Je compte sur votre présence également à cette réunion. Donnons-nous rendez-vous dans une heure au quartier général.

— Très bien, Excellence. J’y serai.

 

La base secrète avait été judicieusement intégrée à l’arrière des planches en bois qui recouvraient les cloisons intérieures du bâtiment, bénéficiant ainsi d’une bonne isolation. Trois hommes exploraient les lieux discrètement. Ils parcouraient tous les couloirs de la station à la recherche d’un local suffisamment reculé pour y installer un centre de radio clandestin. Torben Wrunotz qui avait remplacé l’agent 66, et les deux agents 222 et 828 qui avaient accepté de travailler pour le compte du service de contre-espionnage dirigé par Abdul Kou’Ounfi, s’arrêtèrent enfin devant une porte, au bout d’une impasse. Celle-ci n’était pas fermée. En l’ouvrant, ils découvrirent une petite pièce où était stocké du matériel de construction. Une sorte de débarras abandonné après la réalisation du site.

— L’endroit est parfait pour installer notre radio, dit Torben Wrunotz satisfait. Ne perdons pas de temps !

Le plus discrètement possible, ils creusèrent un trou dans le mur qu’ils pensaient dissimuler ensuite derrière un meuble facile à déplacer. La trop grande promiscuité à l’intérieur des tortues luth les avait empêchés de communiquer avec leurs pairs depuis qu’ils avaient quitté la Méditerranée. Grâce à cette radio, ils espéraient pouvoir se mettre en contact plus régulièrement avec les cités marines. Ils les tiendraient informés des dernières nouvelles qu’ils réussiraient à glaner parmi les hommes du comte.

— Chut ! alerta Torben Wrunotz, invitant soudain ses compagnons à cesser leur travail. J’ai l’impression d’entendre des voix !

Inquiets, les trois espions tendirent l’oreille et attendirent sans bouger. Mais les bruits déjà lointains s’estompèrent très vite et cela les conforta dans leur choix. « Cette pièce est vraiment à l’écart de tout », pensèrent-ils. « Personne n’a de raison de venir jusqu’ici ». Ils reprirent leur besogne avec entrain, pressés d’en finir.

Un peu plus tard…

— Je n’ai plus qu’à faire le branchement, expliqua l’agent 828. Nous allons bientôt pouvoir tester notre installation.

Torben Wrunotz se plaça devant l’appareil. Il mit les écouteurs et régla le micro pour qu’il soit à hauteur de sa bouche. Dès que son compère lui donna le signal, il s’empressa d’allumer la radio pour appeler les cités marines.

— Allô ! Allô ! Ici, T.W… Ici T.W… J’appelle la CM1… Répondez !

Après plusieurs bips, il entra en liaison avec son unité et les visages des trois espions s’illuminèrent…

— Ici, A.K… Ici, A.K… Je vous entends cinq sur cinq… Où êtes-vous ?

— Nous sommes en Amérique du Nord sur le Mont Washington. Tous les espions de PNC se sont repliés dans un ancien observatoire après avoir été délaissés par le Grand Maître. Le Comte de la Mouraille a l’intention de se venger et va préparer son offensive depuis cette base. Nous vous tiendrons au courant de l’évolution…

— Parfait ! répondit Abdul Kou’Ounfi. Nous sommes ravis de vous savoir vivants.

— Et pour vous ? demanda Torben Wrunotz. Que devenez-vous ? Cela fait si longtemps que nous sommes partis…

— Nous avons subi de nombreuses pertes, car les clones du PNC s’en prennent à nos cités depuis qu’ils connaissent leurs emplacements. Mais nous allons bientôt nous envoler ! lui apprit son chef avec enthousiasme. Nos techniciens ont pu réparer la panne informatique qui nous empêchait de nous extraire de la mer. Les autres CM recopient à leur tour les codes du nouveau programme que nous leur avons communiqués. Dans quelques jours, nos cités marines vont se transformer en cités volantes ! Nous allons enfin pouvoir échapper aux griffes du PNC !

 

Tahia

 

         Comme chaque jour, à l’approche du soir, les chauves-souris quittaient leurs abris souterrains pour s’élever au-dessus de la forêt tropicale. Des millions de chiroptères formaient dans le ciel d’immenses colonnes qui se déplaçaient à la façon d’un serpent. Ayant passé la journée au frais dans les nombreuses grottes de l’île de Bornéo, les mammifères volants se préparaient à dévorer les insectes et autres petites bêtes durant toute la nuit. À l’aube, lorsque chaque chauve-souris aurait avalé l’équivalent de la moitié de son poids, elles regagneraient les profondes galeries d’où elles venaient pour digérer en paix leur festin. C’était ainsi, elles étaient réglées pour vivre au rythme de la lune.

La région Nord-ouest de l’île était la seule partie qui n’avait pas été exploitée pour la production d’huile de palme. Dotée de gorges encaissées et de sommets pointus qui transperçaient la canopée, cette zone montagneuse ne présentait aucun intérêt pour l’agriculture. Son sol karstique abritait désormais les vestiges d’une flore tropicale encore intacte où les derniers animaux sauvages s’étaient réfugiés. C’était dans ce bastion inhospitalier, dominé par la grande montagne Gunung Mulu, que Poe avait choisi de se cacher.

L’envol des chauves-souris marquait pour elle l’heure à laquelle elle pouvait relâcher son attention. Avec l’obscurité qui s’annonçait, la jeune adolescente savait que les hommes de la BS ne s’aventureraient pas dans cette zone dangereuse. À l’instar des animaux, elle sortait de sa tanière pour assister à leur départ et admirer ensuite le coucher du soleil. C’était le seul moment de lumière qu’elle s’accordait après être restée tapie toute la journée dans la petite grotte où elle avait élu domicile. Poe retrouvait la liberté pour une nuit entière et, malgré son isolement, elle appréciait cette escapade rituelle.

Elle aussi avait ses habitudes. Chaque soir, elle s’asseyait en tailleur à l’entrée de la caverne et attendait patiemment que ses nouveaux amis arrivent. Elle était attentive au moindre bruit et tendait l’oreille pour les repérer à travers les fougères avant qu’ils n’approchent. Mais c’était toujours pareil, leur discrétion était telle qu’ils la surprenaient sans cesse en se postant près d’elle sans qu’elle ait pu les entendre. Les clones de Mattéo l’encerclaient comme la première fois où Poe les avait découverts, la nuit où elle s’était aventurée toute seule dans la forêt, après qu’Andrew lui ait arraché son collier protecteur. Par peur de mourir, elle s’était évanouie. Un peu plus tard, elle avait été réveillée par le crépitement d’un feu de bois à côté duquel ils l’avaient couchée pour la sécher et la réchauffer. À son grand étonnement, les clones ne lui avaient fait aucun mal. Au contraire, ils l’avaient soignée et choyée, veillant à ce qu’elle se sente bien, tout en lui préparant une infusion énergisante avec des plantes cueillies dans les sous-bois.

Poe s’adressa aux dix clones présents avec un large sourire :

— Comment s’est passée votre journée ?

Les clones lui prirent alors la main avec bienveillance et l’invitèrent à se lever.

— Pouvez-vous m’emmener jusqu’à la mer pour que je puisse me baigner ? interrogea-t-elle le groupe, une fois debout. Normalement, je devrais retrouver là-bas une grande amie. Je ne voudrais rater ce rendez-vous pour rien au monde.

Sans dire un mot, le plus proche d’entre eux l’attrapa délicatement dans ses bras pour la porter. Il s’engagea aussitôt dans la forêt avec elle et la petite troupe les suivit à son tour, prête à aider Poe à traverser l’épaisse jungle jusqu’aux premiers rivages du secteur.

 

*

 

La sirène annonça la fin de la journée de besogne. Jade Toolman et Camille Allard se positionnèrent devant l’ascenseur réservé aux esclaves. C’était une immense plate-forme pouvant contenir une centaine de personnes. Dès que la grille s’ouvrit, la masse de travailleurs qui était derrière elles s’avança d’un coup et les propulsa à l’intérieur. Malgré la fatigue, les deux femmes se frayèrent un passage à travers la foule compacte pour rejoindre Pierre Valorie et Alban Jolibois qui partageaient leur sort. Comme chaque soir, ils profitaient de la lente descente de l’appareil qui les conduisait au cinquième sous-sol pour se retrouver vers le milieu de la structure. Ils pouvaient ainsi entrer ensemble dans les dortoirs et s’assurer d’avoir une place les uns à côté des autres.

— La journée a été infernale ! annonça Jade à Alban, une fois qu’ils furent réunis. C’est de pire en pire ! Ils ont encore accéléré la cadence de la chaîne de montage. Cela devient trop dangereux. Nous allons bientôt perdre nos mains si ça continue.

— De notre côté, c’est pareil ! ajouta Alban en soufflant. Nous portons des charges de plus en plus lourdes au niveau des têtes de fusées. Et tout ça, sans protection. À chaque déplacement, nous risquons de tomber des échafaudages.

— Nous ne tiendrons jamais le coup ! avoua Camille, dépitée. Ils vont nous tuer par usure.

Tout en se lamentant, ils finirent par rejoindre les dortoirs et s’empressèrent de s’affaler sur les lits, tellement ils étaient épuisés. Ils souhaitaient dormir tout de suite, car ils n’avaient que cinq heures de récupération avant de repartir pour une nouvelle journée de travail. Seul Pierre Valorie n’avait pas encore fermé les yeux. Courbaturé de partout et souffrant d’un sérieux mal de crâne, en attendant de trouver le sommeil, il se rappelait le jour où ils avaient atteint Bornéo…

 

64 et 65 atterrirent sur l’île de Bornéo, satisfaits d’avoir enfin terminé leur mission. Contrairement à l’avion qui ramenait les élèves des Iris avec le capitaine Clotman, leur voyage s’était déroulé sans encombre, car ils avaient pu traverser l’Inde avant l’arrivée de la mousson. Les deux agents de la BS coupèrent le moteur de leur engin et détachèrent leur ceinture de sécurité après avoir déposé les écouteurs sur le tableau de bord. Sans perdre de temps, ils rejoignirent précipitamment les quatre enseignants qu’ils transportaient depuis Madagascar.

— Les dames d’abord ! maugréa 65 sans regarder les passagers tout en retirant les menottes de Jade Toolman et Camille Allard.

Une fois qu’elles furent descendues avec lui, 64 s’occupa de Pierre Valorie et Alban Jolibois avec la même froideur que son collègue.

— Dépêchez-vous ! grogna-t-il à son tour, en les poussant brutalement vers l’extérieur.

Les deux pilotes remirent les prisonniers à un détachement de soldats qui avaient l’ordre de les récupérer. Ceux-ci les conduisirent sans transition vers des vestiaires afin qu’ils puissent se laver. Sitôt sortis des douches, ils leur fournirent des vêtements propres puis les laissèrent patienter dans un couloir humide et sombre, face à des sanitaires malodorants.

— Qu’est-ce qui nous attend encore ? se demanda Camille Allard qui était aussi peu rassurée que ses compagnons.

— Certainement pas un bon repas ni un lit douillet pour faire une sieste récupératrice, répondit Alban Jolibois d’un air abattu. Nous les avons suffisamment fréquentés pour ne pas nous bercer d’illusions. Ces hommes n’ont aucune pitié.

Au bout d’un temps qui leur parut extrêmement long, ils entendirent des pas s’approcher du local. La porte s’ouvrit avec fracas sur un personnage borgne et au crâne rasé qui hurla :

— Dehors !

Devant le regard terrifiant du soldat, les quatre adultes s’exécutèrent sans renâcler et s’empressèrent de sortir de la pièce. Ils s’alignèrent contre le mur, face au soleil qui les aveuglait.

— Je suis chargé de vous accueillir et de vous présenter le programme qui vous attend, cria 27 qui les observait avec méfiance de son œil unique. Sachez que le Grand Maître, dans sa bonté, a décidé de vous laisser la vie sauve. À partir de maintenant, vous devenez des esclaves au service du PNC. Vous n’avez donc plus aucun droit dans cette société, si ce n’est celui d’obéir. La moindre faute de l’un d’entre vous entraînera de terribles sanctions pour vous quatre. Votre sort est lié. Par conséquent, ayez l’intelligence de ne pas aggraver votre cas si vous ne voulez pas alourdir vos peines. Pour finir, il vous est interdit de parler à un membre du PNC. Désormais, votre seul et unique devoir sera d’effectuer les tâches qui vous seront imposées sans dire un mot. Pour l’heure, vous allez rejoindre l’Australie pour participer à la construction des fusées nucléaires destinées à conquérir l’univers.

27 se tut et ordonna à ses hommes de conduire les nouveaux esclaves vers un petit avion qui n’attendait plus qu’eux pour décoller. Ils furent embarqués à l’intérieur comme de vulgaires colis de marchandise.

 

*

 

Poe passait de bras en bras selon la difficulté du terrain. Certaines zones dangereuses nécessitaient d’avoir les mains libres et les clones de Mattéo s’organisaient pour ne jamais inquiéter la jeune fille. Attentifs à sa sécurité, ils étudiaient la meilleure façon de traverser une rivière, descendre un sommet escarpé, gravir une pente glissante ou bien sauter au-dessus d’un précipice à l’aide de solides lianes. Parfois, avant de progresser dans des coins marécageux, l’un d’entre eux partait en éclaireur pour vérifier qu’aucun reptile ou autre animal agressif n’était dans les parages. Ils n’avançaient que lorsqu’ils étaient sûrs d’avoir écarté tout danger. Poe n’en revenait pas de voir comment ils prenaient soin d’elle. Ils étaient constamment pleins d’attentions pour sa personne, alors qu’elle ne possédait plus le collier olfactif autour de son cou. Mais à force de les côtoyer, elle saisit pourquoi les jeunes clones ne la considéraient pas comme une étrangère, mais au contraire, comme l’une des leurs. En fait, ils avaient conscience qu’ils étaient nés de sa propre chair. C’est pourquoi, instinctivement, comme les fourmis avec leur reine, ils la vénéraient et cherchaient à la protéger coûte que coûte pour assurer la survie de l’espèce.

Un jour, elle s’était même aperçue, malgré le fait qu’ils ne parlaient pas, que les clones la comprenaient naturellement. Un naja, poursuivant une grenouille, s’était introduit dans sa grotte et s’était retrouvé par surprise face à elle. C’était un gros cobra noir de plus d’un mètre de long qui, prenant peur autant que Poe, se cambra aussitôt devant l’adolescente, prêt à cracher son venin dans ses yeux. Soucieuse de ne pas faire de gestes brusques qui auraient pu attiser son agressivité, Poe prévint d’une voix monotone les clones qui étaient dans la caverne, du danger qui la menaçait. Entendant l’avertissement de leur protégée, ils lancèrent en même temps leurs couteaux vers l’animal rampant qui perdit la tête en quelques secondes. Depuis cet évènement, elle essaya de leur faire savoir quand elle avait faim, soif ou froid. À son grand étonnement, elle les vit partir à la chasse chercher du gibier, cueillir des fruits, récupérer de l’eau et lui confectionner une paillasse confortable. Petit à petit, elle comprit qu’elle pouvait leur demander ce qu’elle voulait, ils s’arrangeaient toujours à répondre à ses souhaits. C’est ainsi qu’elle finit par organiser une promenade nocturne régulière. Tous les soirs, ils la portaient à travers la forêt pour lui permettre de quitter sans danger sa cachette et de retrouver la mer. Elle en profitait pour se baigner et faire un peu d’exercice avant de se réfugier à nouveau sous terre pendant la journée.

Nuit après nuit, une fois dans l’eau, Poe nageait vers le large à la rencontre des dauphins. Elle les chargeait de rechercher son amie vers les mers polynésiennes. Tahia devait être prévenue qu’elle se trouvait ici et qu’elle avait besoin de son aide. Justement, la veille, un dauphin bleu et blanc s’approcha de Poe et lui siffla à l’oreille que Tahia serait bientôt là…

Maintenant, les clones de Mattéo quittaient la forêt et s’avançaient sur la plage. Les battements du cœur de Poe s’accéléraient. Elle avait un pressentiment…

— Merci, dit-elle à son porteur, sur un ton reconnaissant. J’aimerais marcher moi-même, si tu veux bien.

Le clone la posa précautionneusement devant lui, tandis que les autres gardaient encore ses mains dans les leurs.

— Je vais me débrouiller toute seule, maintenant, leur annonça-t-elle.

À sa demande, ils lâchèrent l’adolescente et restèrent sans bouger à leur place. Chaque nuit, c’était le même rituel. Ils la regardaient s’éloigner vers l’eau et assistaient à son bain, prêts à intervenir au cas où elle serait en difficulté.

Poe marchait d’un air décidé. Très vite, elle arriva au bout de la plage et s’arrêta au niveau des premières vaguelettes qui lui caressaient les pieds en mourant sur le sable. La lune, d’un rond parfait, éclairait le ciel sans nuages. Debout, et se tenant bien droite face à la mer, elle scruta l’horizon à la recherche du moindre aileron qui indiquerait la présence d’un dauphin. Elle patienta ainsi plus d’une heure lorsque tout à coup, elle distingua au loin, une dizaine de cétacés. Son visage s’illumina en observant le spectacle féérique qu’offraient les animaux en s’approchant. Chacun à leur tour, ils faisaient des sauts complets hors de l’eau, donnant l’impression qu’un dauphin volait en permanence dans les airs. Quand ils furent à cinquante mètres du bord, ils formèrent un vaste cercle, laissant apparaître en son centre une magnifique femelle. Elle effectuait, en s’appuyant sur sa queue, une marche arrière sur l’eau qui lui permettait de se maintenir debout.

— Tahia ! hurla de joie Poe, découvrant comme elle avait grandi depuis qu’elle l’avait quittée. Comme tu es belle !

Tout excitée, l’adolescente courut dans les vagues tant qu’elle avait pied, puis plongea dans l’eau dès qu’elle fut plus profonde, pour crawler de toutes ses forces à sa rencontre. Tahia progressait tranquillement vers elle jusqu’au moment où Poe put la serrer enfin dans ses bras et ne plus la lâcher.

— Tahia ! Tahia ! pleura-t-elle de joie tout en l’étreignant.

La jeune femelle dauphin lui offrit ses nageoires et fit en sorte que Poe put rester collée contre elle. Les deux amies évoluèrent ainsi dans l’eau pendant des heures sans pouvoir se séparer. Mais à l’heure où les chauves-souris regagnèrent les cavités souterraines, Poe dut se contraindre à repartir dans sa cachette. La BS ne tarderait pas à effectuer sa ronde.

— À demain ! dit-elle, en embrassant Tahia. Merci d’être venue. Quel bonheur d’être de nouveau ensemble !

Les clones de Mattéo s’empressèrent de reconduire Poe dans les montagnes avant que le soleil ne se lève.

 

Pris dans la mousson

 

         Depuis la mer d’Arabie, des vents puissants apportaient des masses importantes d’air humide et chaud vers le sud-ouest de l’Inde. En s’engageant sur le continent, dans la région du Kerala, elles se heurtaient rapidement à une barrière montagneuse, les Ghats occidentaux. À son contact, l’air marin était alors soulevé à de hautes altitudes où il était subitement refroidi. Ce choc thermique provoquait la formation d’énormes nuages, sources de pluies diluviennes qui arrosaient la région tout entière. L’avion du capitaine Clotman avait malheureusement traversé les « Backwaters » pendant la mousson. Pris dans un terrible orage, après avoir survolé ces zones inondées, il s’était écrasé un peu plus loin, dans le piémont, en pleine forêt, percutant violemment un grand arbre, et il demeurait planté à sa cime.

59 avait péri sur le coup. Une branche avait transpercé le pare-brise du cockpit et l’avait frappé de plein fouet au niveau du poitrail. Toby Clotman s’était soudain retrouvé seul à devoir surveiller les jeunes prisonniers. Il réalisa très vite que la situation était en train de se renverser et qu’il était à deux doigts de perdre la partie. Si les pensionnaires des « Iris » tentaient de s’enfuir, il ne pourrait les retenir et il dut trouver rapidement un stratagème pour qu’ils continuent à lui obéir avant qu’ils n’osent se rebeller. Ainsi, il décida de garder avec lui un otage en toute circonstance, menaçant de l’exécuter si jamais l’un d’entre eux refusait d’obtempérer. La vie dans l’arbre s’était donc organisée jour après jour autour de ce principe. Le capitaine Clotman restait avec les deux blessés, Salem et Lilou, dans l’avion perché à trente mètres du sol. Il s’occupait à réparer la radio pour reprendre contact avec le PNC et obtenir de l’aide. Pendant ce temps, les jeunes parcouraient les environs pour assurer la survie du groupe, grâce à la chasse et à la cueillette de fruits.

 

Ce soir-là, les élèves des « Iris » rentraient au camp, chargés d’un petit faon qu’ils traînaient derrière eux…

— Ça ne peut plus durer ! se lamenta Pauline, les pieds dans la boue. Nous sommes tous trempés et fatigués et nous nous épuisons à chercher de la nourriture pour notre bourreau. C’est absurde !

— Que souhaites-tu ? lui répondit José. Qu’il fasse du mal à l’un d’entre nous ? Non, tant que cette vermine tient l’un des nôtres en otage, nous ne pouvons rien faire.

Lucas qui était en tête du cortège buta contre une racine souterraine et s’étala de tout son long dans une flaque. Lorsqu’il se releva recouvert d’une boue rouge épaisse, ses amis ne purent s’empêcher de rire tellement la situation était cocasse.

— Rigolez ! Rigolez ! s’emporta Lucas qui restait droit comme un piquet au milieu de sa mare… Mais vous vous êtes regardés ? Vous êtes aussi sales que moi.

Du coup, chacun observa son voisin et réalisa dans quel état lamentable ils étaient après avoir marché une journée entière dans cette forêt humide. Devant ce triste tableau, surpris de se voir tous plus piteux les uns que les autres, ils s’esclaffèrent à nouveau et cela détendit l’atmosphère.

— Un bain au pied de la cascade proche du camp s’impose ! proposa Colin en ricanant, tout en tendant la main à Lucas pour l’aider à s’extraire de sa baignoire boueuse.

L’accès à la rivière n’était pas aisé en raison des débris végétaux qui avaient été charriés par le courant et déposés en vrac le long de son lit. Les élèves des « Iris » furent contraints de longer les abords sur une bonne distance pour réussir à trouver un passage qui leur permettrait d’atteindre le bas de la chute. Il y avait à cet endroit, un petit bassin légèrement en retrait où il était possible de se baigner sans danger. Ils plongèrent dedans tous ensemble et la belle eau limpide du réservoir naturel se colora en quelques minutes d’un terne mélange de rouge et de brun. Ils s’amusèrent dans l’eau avec la même innocence que le premier jour où ils avaient quitté le village de Gallo pour se rendre à Torrente, juste après l’accident de leur bus. Puis l’excitation s’estompa lentement et fit place au sentiment de la triste réalité. Un silence pesant s’installa parmi eux. Seules leurs têtes rêveuses et muettes émergeaient au-dessus de l’eau. Sans bouger, ils se regardaient avec gravité pendant que, derrière eux, le bruit assourdissant de la cascade emplissait tout l’espace.

— Pauline a raison ! dit soudain José d’une voix réfléchie et posée. C’est à nous de prendre notre avenir en main tant que cela est encore possible. Le jour où les hommes du PNC reviendront nous cueillir, nous regretterons de ne pas avoir saisi notre chance.

Pauline observa José avec le sourire. Elle était contente d’avoir été entendue.

— C’est le moment de nous décider, renchérit-elle, soucieuse d’être persuasive. Soit nous souhaitons rester paralysés par la peur et subir les affronts permanents du capitaine, soit nous acceptons de prendre des risques, et peut-être réussirons-nous à gagner notre liberté.

Tout en l’écoutant, les adolescents savaient ce que cela voulait dire. « Prendre des risques, c’est concrètement se battre contre le capitaine Clotman. Oser affronter ce monstre qui nous terrifie. » songeaient-ils. « Aurons-nous ce courage ? »

— Rappelle-toi Pauline, objecta Lucas. Il fera du mal à Salem et Lilou. Il nous a prévenus. Cet homme est sans pitié. Il les tuera !

— Il les violentera, autant eux que nous ! rétorqua Pauline. Il sait qu’il est dans une impasse. Si jamais il se sent perdu, il préfèrera nous éliminer tous, un par un, plutôt que de mourir. Ne nous voilons pas la face… C’est ça notre destin !

Les mots de Pauline étaient durs à entendre. Cependant, sa clairvoyance les aidait à prendre conscience qu’ils n’étaient plus des gamins. Ils se rendaient bien compte qu’ils devaient désormais apprendre à dompter leur peur pour construire leur vie future. « C’est donc ça, être adulte ? », se demandaient-ils. « Oser agir, poussé par ses convictions ? »… Ils se turent encore un long moment, puis soudain, le choix qu’ils devaient faire leur parut évident.

— Je te suis ! annonça Manon, déterminée.

— Moi aussi ! déclara Lucas.

Les uns après les autres, ils adhérèrent à l’idée qu’ils devaient lutter contre leur oppresseur. Ce qui les motivait cette fois-ci, c’était de décider eux-mêmes de leur avenir et de ne plus dépendre de personne. Pour se débarrasser de leur tyran autoritaire, ils mirent au point un plan avant de repartir vers l’avion.

 

*

 

Le Grand Maître et Number one venaient de terminer la visite de la base spatiale australienne, située au cœur du désert de Gibson. Ici, dans ce lieu où la température dépassait les quarante degrés, les rares nuages visibles dans le ciel ne faisaient que passer sans répandre une seule goutte d’eau. Le directeur du centre qui leur servait de guide les conduisit sur le toit du bâtiment principal qui dominait le site. Du haut de la terrasse couverte et climatisée, les deux chefs du PNC contemplaient l’étendue de sable rouge qui séparait le mont Uluru, d’un côté, et les montagnes du Kata Tjuta de l’autre. Ils pouvaient voir, à la périphérie, l’immense gare ferroviaire accolée à l’usine de traitement d’uranium. Là, le minerai arrivait des quatre coins du continent pour être enrichi sur place et servir de combustible aux réacteurs des fusées.

— Quel bel endroit ! s’extasia Number one, en embrassant du regard la zone industrielle. Il symbolise parfaitement la puissance de notre Parti. Un lieu à la pointe du progrès qui nous transportera dans l’univers…

— Et nous en prendrons bientôt possession, planète par planète ! renchérit le Grand Maître d’une voix enjouée.

Ravi de voir ses supérieurs satisfaits, le responsable de la base les invita à le suivre de nouveau.

— Je vous propose de rejoindre les ingénieurs dans la salle de contrôle. Nous assisterons au décollage de la première fusée.

Le directeur, le Grand Maître et Number one prirent place dans de gros fauteuils confortables à l’intérieur d’une pièce vitrée qui dominait la salle de contrôle. De là, ils observaient les techniciens qui couraient dans tous les sens ou qui s’affairaient devant leurs ordinateurs. Le responsable des lieux, qui était assis à droite du Grand Maître, commentait chaque intervention. Au même moment, un soldat de la BS s’introduisit dans le local et s’approcha de Number one pour lui transmettre un message confidentiel.

— Comment ? lui répondit-il, surpris, après qu’il ait fini de parler. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

Number one se mit à blêmir. Il s’avança discrètement à son tour vers le Grand Maître qui causait joyeusement avec l’ingénieur, mais interrompit un instant leur bavardage pour tendre l’oreille vers son second d’un air distrait.

— Oui, je t’écoute, dit-il… Que veux-tu ?

— C’est un message de nos hommes qui travaillent au camp de la mort… Nous avons un problème !

— Quoi ? Quel problème ? interrogea le Grand Maître en haussant subitement les sourcils.

— Les clones de Mattéo ne trouvent plus de cités marines dans les Océans… Elles ont mystérieusement disparu !

 

*

 

Dès qu’ils furent devant l’arbre qui soutenait leur avion, les élèves des « Iris » grimpèrent jusqu’à son sommet. Comme d’habitude, ils s’accrochaient aux lianes qu’ils avaient fixées entre chaque branche. Elles les aidaient à se tracter tout en leur permettant de s’assurer. Lorsqu’ils furent au niveau de l’appareil, une fois encore, ils respectèrent les consignes que Toby Clotman leur avait imposées. Ils ne pouvaient rentrer qu’un par un à l’intérieur et attendre que celui-ci les appelle, nominativement.

— Pose ton arme ici ! hurla-t-il au premier.

Il en était ainsi tous les soirs. Les adolescents rendaient au capitaine les fusils et les munitions qu’ils avaient empruntés pour la chasse. Dès que toutes les armes étaient rangées dans le cockpit, il fermait la porte et s’asseyait devant pour bloquer le passage à un éventuel voleur. Ensuite, il détachait Lisa et Salem qui pouvaient enfin rejoindre leurs amis. Aujourd’hui, ce fut Colin et Manon qui s’occupèrent de soigner leurs blessures pendant que les autres redescendaient au pied de l’arbre pour préparer le dîner.

— Qu’est-ce qu’on mange de bon, ce soir ? s’informa le capitaine Clotman sur un ton moqueur. Il observait, depuis son poste, les jeunes cuisiniers en train de découper le cervidé. Comme je vais regretter ces agréables repas en votre compagnie.

En entendant ces mots, les élèves des « Iris » se retournèrent avec inquiétude vers leur geôlier, pensant qu’il était trop tard pour agir.

— Ah, ah ! Je vois dans vos regards que vous êtes comme moi, pressés de quitter les lieux. J’ai donc une bonne nouvelle à vous annoncer. La réparation de la radio est bientôt terminée. Nous allons enfin reprendre contact avec nos amis du PNC. Soyez encore un peu patients.

 

Le capitaine Clotman finissait la cuisse de faon grillée qu’il avait dévorée comme un ogre. Tout joyeux de savoir que le PNC viendrait les chercher dans peu de temps, il avait retrouvé l’appétit. Repu, il rota d’un air satisfait et envoya Roméo et Violette en bas de l’arbre pour éteindre le feu. Il les chargea également d’accrocher le reste de viande à une branche suffisamment haute pour éviter qu’un animal l’accapare dans la nuit. Puis, à leur retour, il les obligea à se coucher au bout de la cabine avec les autres élèves, loin de lui.

— Et maintenant, la ferme ! vociféra-t-il en guise de bonsoir.

Il s’allongea devant la porte du poste de pilotage et ne tarda pas à s’endormir et à ronfler comme un bienheureux…

La nuit était déjà bien avancée. Les adolescents n’avaient toujours pas fermé l’œil, guettant les mouvements de leur gardien et surveillant avec attention la régularité de sa respiration.

— On y va ! chuchota Pauline à ses compagnons. Chacun sait ce qu’il doit faire… On ne recule sous aucun prétexte.

Le signal étant donné, tremblant de frayeur, ils quittèrent leurs places en rampant. José et Lisa se dirigèrent vers le hublot défoncé qui était à leur droite pour s’extraire de la cabine et atteindre le cockpit par le toit. Manon et Lucas glissèrent sous l’appareil par le trou du plancher. Ils rejoindraient leurs amis en s’accrochant aux branches de soutien. Quant aux autres, à l’exception de Salem et Lilou, ils s’approchèrent discrètement du capitaine pour tenter d’ouvrir la porte qui était dans son dos. La poignée était reliée au bras de leur gardien à l’aide d’une cordelette, destinée à le réveiller au cas où celle-ci serait manipulée. Violette qui était parvenue à se relever sans bruit s’occupa de dénouer la ficelle pendant que Colin et Audrey la soutenaient pour qu’elle soit à son aise. À genoux, juste derrière eux, le reste de la troupe surveillait les moindres mouvements du dormeur. Pauline chercha à ôter le pistolet qui était fixé à son ceinturon. Elle défit d’abord la lanière de sécurité et attrapa la crosse de ses doigts agiles. Lentement, tout en retenant sa respiration, elle retira l’arme à feu quand, tout à coup, elle fut interrompue dans son geste par la main du capitaine Clotman qui saisit son bras fermement. Il se leva soudain d’un bond, renversant les jeunes qui s’affairaient autour de lui.

— Sales traîtres ! maugréa-t-il, en repoussant violemment les adolescents à l’autre bout de la cabine. Comment avez-vous osé ?… Bande de racailles !

Rapidement, il fit le tour de la pièce et s’aperçut qu’ils n’étaient pas tous là…

— Où sont-ils ? vociféra-t-il de rage, en s’adressant à Pauline dont il secouait le bras.

Affolée par cet homme qui dégageait tant de haine, Pauline se mit à crier de toutes ses forces. Il la terrorisait. Mais le capitaine Clotman arrêta de la brusquer en entendant de curieux bruits derrière la cloison qui les séparait du cockpit. Il donna un magistral coup de pied dans la porte qui s’ouvrit sur-le-champ et découvrit, stupéfait, les quatre autres compères qui le menaçaient de leurs fusils.

— Les mains en l’air ! lui sommèrent-ils en chœur.

Il dut se résoudre à lâcher Pauline qui en profita pour récupérer son pistolet, avant qu’il ne lui prenne l’idée de s’en servir contre eux. Quand il tendit les mains au-dessus de sa tête, Lucas lui fit signe de regarder dans sa direction.

— Non ! Pas ça ! supplia l’homme de la Brigade Spéciale.

Lucas tapa de toutes ses forces avec la crosse de sa carabine dans la radio presque réparée et la réduisit en mille morceaux.

— Adieu, PNC ! dit-il avec une mine réjouie et provocatrice, sans le quitter des yeux.

Excédé, Toby Clotman entra dans une colère monstre. Il sauta sur Lucas et l’attrapa par le cou pour lui régler son compte. Les élèves des « Iris » n’osèrent pas tirer sur lui de peur de toucher leur ami. Ils se lancèrent donc tous sur le militaire en furie pour tenter de les séparer. Mais le soldat était dans une telle rage qu’ils n’arrivaient pas à le stopper. L’ensemble des lutteurs forma une grosse boule humaine qui se déplaçait au gré de leurs gesticulations, butant contre les parois de l’avion, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Sous l’effet de ce ballottement incessant, l’appareil se déstabilisa. Il entama une glissade sur quelques mètres, puis s’inclina, prêt à basculer. Par chance, il fut retenu par deux énormes branches, entre lesquelles il se coinça brutalement. Au cours du choc, la porte latérale du compartiment s’ouvrit et les passagers durent s’agripper au plancher, in extremis, pour ne pas tomber. Le capitaine se rétablit plus vite que les adolescents et attrapa son pistolet qu’il dirigea aussitôt vers eux.

— Vous l’aurez voulu ! hurla-t-il, excédé. Vous avez tout gâché ! Tant pis pour vous !

Au moment où il s’apprêtait à tirer, le module guêpe du lieutenant Emile Crocus se posa sur son nez. Paniqué, l’homme loucha sur l’insecte et chercha à le repousser avec sa main. Mais, seules quelques secondes suffirent pour que Toby Clotman s’écroule raide mort, disparaissant dans le vide par la porte ouverte de la cabine. Il dégringola le long du tronc d’arbre qui les soutenait tous et s’écrasa au sol comme un fruit mûr qui tombe lamentablement de sa branche.

— C’était notre dernière dose de poison ! informa la pilote, Jiao Kiping, en s’adressant à son chef.

 

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