#ConfinementJour38 – Partage de lecture du roman ” 2152 ” – Chapitres 107, 108 et 109

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

 

2152

Sixième période

« C’est maintenant ou jamais ! »

Dans le souffle d’Éole

 

         Les cités marines avaient toutes effectué leur mutation en même temps. Dès qu’elles purent se détacher de l’axe central qui assurait leur alimentation en énergie et qui les maintenait sous l’eau, elles s’élevèrent dans le ciel comme des montgolfières. Mais rapidement, les courants qui balayaient la surface des Océans happèrent les nouvelles cités volantes qui, selon la région du globe où elles se situaient, soufflaient plus ou moins fort. Ce fut la panique générale…

 

Les deux sages, Zoé Duchemin et Peyo Bingo, avaient rejoint Gédéon Smox. Celui-ci essayait de trouver avec son équipe, dans le ballon de pilotage, le moyen de contrôler la CV1 qui avançait au-dessus de la Méditerranée à une allure incroyable.

— Nous sommes entraînés par un vent puissant qui se dirige vers la côte africaine ! s’alarma Gédéon Smox. Le compteur indique cinquante-quatre nœuds !

— C’est impressionnant ! s’exclama Peyo Bingo. Nous allons tellement vite et nous sommes si près du niveau de la mer que nous ne parvenons pas à fixer notre regard sur un point de la surface de l’eau.

— Nous sommes aussi légers qu’une plume, renchérit Zoé Duchemin. Comment arriverons-nous à nous poser quelque part ?

Les hommes-miniature n’avaient jamais eu autant la sensation de subir les éléments naturels. Transportés ainsi au gré du vent, ils réalisaient comme ils étaient faibles et ridiculement petits. Embarqués dans un mouvement d’une puissance inouïe, ils avaient l’impression qu’ils pourraient faire le tour du monde, sans s’arrêter, jusqu’à la fin des temps. Mais soudain, un membre de l’équipe alerta Gédéon Smox : ils approchaient de la bande côtière.

— Nous allons bientôt savoir si la fonction répulsion de la cité est opérationnelle, annonça Gédéon Smox en fixant le rivage qui se dessinait au loin. Bien que nous soyons en pilotage automatique, j’ai peur que nous nous fracassions contre les premiers reliefs que nous allons rencontrer.

— Nous nous dirigeons tout droit vers la mort ! ajouta Peyo Bingo, aussi anxieux que lui.

Incapables de faire quoi que ce soit, ils fonçaient à la vitesse d’un projectile vers le continent qui leur paraissait grandir à vue d’œil. Toutes les minutes, ils découvraient de plus en plus de détails. Dans ce qui n’était au début qu’un vulgaire trait noir à l’horizon, ils commençaient à percevoir plusieurs niveaux. Une couche supérieure grise qui dessinait les montagnes. Une strate intermédiaire d’un vert irrégulier qui représentait la forêt. Et en bas, juste après la mer, une bande orange qui évoquait la terre ou le sable. Ils étaient maintenant si proches du littoral qu’ils distinguaient nettement les rochers et les arbres…

— Le vent nous propulse vers eux ! Nous allons nous écraser ! hurlèrent les passagers qui se préparaient psychologiquement à ce que la cité volante entre en collision.

Avec la même violence que les vagues qui se brisaient sur le rivage, la CV1 s’engagea droit sur l’étendue sableuse et frôla les galets éparpillés sur la plage. Dans son élan, elle poursuivit son chemin à travers la forêt de pins qui surplombait la mer, esquivant de justesse les troncs d’arbres qui lui barraient la route.

— Nous ralentissons légèrement ! informa le copilote qui surveillait le compteur de vitesse. Nous ne sommes plus qu’à une trentaine de nœuds.

— Ce doit être à cause de la végétation, imagina la sage Zoé Duchemin. Pourtant, en contournant tous ces obstacles, j’ai plutôt le sentiment inverse.

Mais sitôt sortis des bois, les hommes-miniature furent entraînés dans un immense tourbillon qui balayait le sol sur son passage. En même temps qu’eux, il aspira des milliers de grains de pollen, de particules de terre séchée, de brindilles et d’autres corpuscules qui virevoltaient et montaient ensemble. Un nuage de poussière se forma et se dirigea vers les premiers contreforts montagneux.

— La trajectoire dessinée sur la carte interactive indique que nous filons directement vers le Haut Atlas, informa de nouveau le copilote.

— Quand nous arrêterons-nous ? s’inquiéta Peyo Bingo qui se cramponnait désespérément à son siège.

Le nuage de poussière s’épaississait au fur et à mesure qu’il se déplaçait vers le sud-ouest, épousant les reliefs arrondis qui précédaient les grands sommets. Pourtant, contrairement aux prévisions de l’ordinateur, la masse nuageuse obliqua progressivement vers le sud et laissa les montagnes sur la droite pour s’engager vers le désert saharien. Tandis qu’ils étaient poussés par ce mouvement incessant de matières, les hommes-miniature survolèrent pendant des heures l’immense mer de sable qui étalait ses dunes à l’infini. Quand soudain, ils distinguèrent devant eux, un étrange phénomène.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’étonna Gédéon Smox qui n’avait, jusqu’à présent, jamais rien vu de semblable.

Le copilote fixa le tableau de bord et zooma sur cette curieuse masse de couleur orange qui s’orientait vers eux et qui était encore très loin. Les deux sages et le responsable de la cité se penchèrent également sur l’écran de contrôle pour découvrir au plus vite ce que cela pouvait être.

— Non ! Je n’y crois pas ! s’étrangla Gédéon Smox, en prenant entre ses mains son front moite de sueur. Il ne manquait plus que ça !

— Une tempête de sable ! annonça Zoé Duchemin, toute dépitée. C’est affreux !

Un énorme orage avait eu lieu au cœur du Sahara. Cependant, la pluie s’était évaporée avant d’atteindre le sol, à cause des températures très élevées de la région. Cette importante quantité d’eau, transformée soudainement en une formidable masse d’air, entraîna dans son souffle la formation d’un gigantesque mur de sable qui s’étala sur des kilomètres. Les hommes-miniature observaient cette vague opaque et menaçante, haute de plusieurs centaines de mètres, qui s’avançaient inexorablement vers eux. Portés par leur nuage qui les livrait à ce monstre, ils attendaient, résignés, conscients que cette force incontrôlable allait les avaler sans merci.

Puis ce fut le chaos. La CV1 fut engloutie dans la tempête qui l’emporta aussitôt dans sa course folle, l’obligeant à repartir vers le nord. Elle se mélangea avec les millions de grains de sable qui étaient entraînés par son courant infernal. Les morceaux de silice les plus volumineux formaient au sol une sorte de torrent de particules qui, dans sa progression, épousait la forme des dunes. Les grains les plus lourds roulaient par terre, comblant les moindres orifices, tandis que ceux d’un poids intermédiaire montaient et descendaient sur une vingtaine de centimètres de hauteur, fouettant et abrasant les rochers ou les quelques arbustes qui étaient sur leur passage. Au-dessus de cette marée de sables en mouvement, le vent transportait dans les airs les grains plus légers qui, dans un entrechoquement perpétuel, suivaient eux aussi le flux de la tempête. C’étaient eux qui formaient cet épais nuage dans lequel la cité volante voltigeait comme elle pouvait. Instantanément, la structure fibreuse qui l’enveloppait s’était durcie pour se protéger des morceaux de silice qui n’arrêtaient pas de l’assaillir. Même si la fonction répulsion marchait parfaitement, les agressions étaient trop nombreuses pour pouvoir toutes les éviter.

— Nous sommes bousculés de toutes parts ! s’affolèrent les hommes-miniature qui tremblaient de peur, au centre de ce cataclysme. Si la carapace de nos ballons ne résiste pas à ces attaques permanentes, nous allons être broyés !

— L’altimètre indique que nous sommes à cent-vingt mètres au-dessus du sol, annonça le copilote. Nous nous dirigeons progressivement vers la partie supérieure du nuage.

— L’ordinateur enregistre une moyenne moins importante de coups portés sur notre cité, ajouta son coéquipier. La densité de grains de sable au mètre carré diminue en même temps que nous gagnons de la hauteur.

Les hommes-miniature suivaient à travers les parois de leur ville volante, toutes ses fluctuations. Quand celle-ci semblait s’extraire de l’amas de sable et qu’ils redécouvraient la lumière, ils reprenaient espoir, et dès qu’elle replongeait dans le magma de poussière, ils s’inquiétaient à nouveau. Leur moral vacillait en permanence et ils avançaient ainsi selon les fantaisies météorologiques du moment, terrorisés. Ils se croyaient à l’intérieur d’un minuscule satellite perdu dans l’espace, constamment bombardé par des météorites qui arrivaient par surprise et de tous côtés.

Au bout de plusieurs heures, un membre de l’équipage les informa que le vent les avait ramenés au-dessus de la Mer Méditerranée, à leur point de départ.

— Comment ? balbutia Gédéon Smox qui n’en revenait pas. Vous… Vous n’êtes pas sérieux, n’est-ce pas ?

Il se retourna alors vers les deux sages qui restaient muets, ne sachant quoi penser.

— Messieurs, dit d’un air vaincu le responsable de la cité, j’ai l’impression que nous avons sous-estimé le monde aérien. Nous sommes au cœur d’un cycle infernal qui nous dépasse et qui nous retient prisonniers !

 

*

 

Pour une fois, l’équipe du professeur Boz avait le sentiment d’avoir eu de la chance. Dès que le cockpit, séparé du reste du module scarabée, fut dans le lit principal de la rivière, il dériva pendant plusieurs kilomètres pour s’introduire un peu plus loin, dans un cours d’eau plus important. Il fut ensuite emporté dans des rapides qui le conduisirent, d’affluent en affluent, jusqu’au fleuve Amazone. Son voyage prit fin au cœur de l’estuaire, dans la mangrove de l’île de Marajo, avant que le fleuve ne se jette dans l’océan Atlantique. La cabine du module errait désormais entre les racines en arceau des palétuviers, véritable monde végétal sur pilotis, à l’abri des courants environnants.

— Et maintenant ? s’interrogea Paco Saka, sarcastique. Quelle est la suite du programme ? Cette croisière ne va tout de même pas s’arrêter bêtement comme ça… J’imagine que nous avons encore beaucoup de choses à voir par ici.

— Oui, acquiesça Antonio Lastigua, de combien de façons différentes pouvons-nous être mangés dans cette contrée ?

Le reste de l’équipage n’eut pas le temps de se joindre à la discussion, car le cockpit fut soudain balloté dans tous les sens. L’eau s’était subitement mise à remuer sous leur embarcation. Des piranhas se disputaient avec acharnement un pauvre poisson mal en point. Sans lui laisser de répit, ses bourreaux plantaient leurs dents acérées dans sa chair et le dépeçaient par petits morceaux. Au milieu de cette effervescence arriva un gigantesque arapaïma de plus de deux mètres de long qui voulut prendre, lui aussi, sa part de gâteau. Il n’hésita pas à s’introduire parmi les voraces carnivores pour avancer son énorme bouche vers la victime et la gober. Les piranhas, affamés, n’en restèrent pas là et s’attaquèrent au voleur qui avait avalé leur repas sans scrupule. Malheureusement pour eux, ils se cassèrent les dents sur ses écailles qui le protégeaient comme une véritable armure. Donnant subitement un grand coup de queue, il repoussa ses agresseurs et envoya le cockpit dans les airs, entraîné par le puissant jet d’eau qui venait de se former. Le module se coinça à la base d’une feuille de palétuvier qui lui servit de réceptacle, à un mètre au-dessus de l’eau. Sans le savoir, l’intervention de l’arapaïma avait mis les hommes-miniature en sûreté.

— Quelle aubaine ! crièrent-ils tous de joie, une fois sur le balcon végétal.

Cependant, aucun d’entre eux n’osa sortir de l’appareil, de peur que celui-ci ne retombe à l’eau s’il était déséquilibré. Ils préférèrent patienter dedans pendant des heures sous le soleil, et voir l’évolution des choses. C’est ainsi qu’ils assistèrent à un phénomène incroyable qui rendit le lieu où ils reposaient, complètement insolite. Des cristaux prenaient forme un peu partout, poussant comme par magie sur la feuille épaisse et lisse. En effet, pour se protéger de la sècheresse, les feuilles du palétuvier disposaient de glandes spéciales, capables d’excréter le sel marin assimilé par les racines. Le liquide salé qui sortait de ces orifices cristallisait au contact de l’air et particulièrement au niveau du pétiole où l’élément du module était retenu.

— Le cockpit est englobé par un cristal en formation ! alerta Ali Bouilloungo, en entendant des craquements autour de l’habitacle.

— Fuyons avant qu’il ne nous enferme définitivement dedans ! ordonna le professeur Boz, pressentant la terrible menace que pouvait provoquer ce phénomène.

Ils quittèrent le module en catastrophe et coururent sur quelques centimètres pour s’éloigner suffisamment du danger. Heureusement, le cristal se figea juste avant d’atteindre la porte qui resta libre d’accès. Impressionnés par cette rapide transformation, ils firent le tour de leur appareil pour se rendre compte de la situation. Ils purent marcher en toute sécurité grâce à leur tunique SPICROR qui leur assurait une parfaite adhérence.

— Le cockpit est fixé à la paroi végétale ! observa Diego. Le cristal le retient comme une grosse goutte de colle.

— Décidément, ajouta Tseyang, on ne pouvait pas rêver meilleur ancrage. Nous n’avons plus à nous inquiéter. Notre refuge tient pour de bon.

Rassurés, les dix membres de l’équipage entrèrent de nouveau dans l’habitacle. Ils devaient réfléchir à leur avenir.

— Comment allons-nous reprendre contact avec nos concitoyens ? se plaignit Uliana. Plus rien ne marche dans la cabine de pilotage.

— C’est vrai, renchérit Jawaad, aussi désespéré qu’elle. Par quel moyen nos compatriotes détecteront-ils la seule petite feuille qui nous héberge sur toute la terre ?

— Si l’on pense qu’ils nous cherchent encore, ajouta Paco Saka d’un air défaitiste. Personnellement, je n’y crois plus…

Tandis qu’ils réalisaient à quel point ils étaient coupés du monde, Rita Keerk se rappela soudain que la boîte noire se trouvait dans le plancher du cockpit…

— Il nous reste peut-être une dernière chance, lança-t-elle avec prudence. Si je me souviens bien, la boîte noire du module à la possibilité de quitter notre engin en emportant avec elle les enregistrements sonores et visuels de notre trajet ainsi que notre localisation géographique. Elle bénéficie d’une autonomie de vol pour rechercher la cité la plus proche et lui transmettre ses informations.

Tous se retournèrent vers Rita et la regardèrent avec une lueur d’espoir. Ils s’empressèrent de récupérer cette fameuse boîte noire et tout en tremblant, ils enclenchèrent avec frénésie l’option qui lui permettait de décoller. Aussitôt, elle s’envola dans le ciel en sifflant et disparut de leur vue après avoir percé l’épaisse ramure qui les encerclait.

Le soir, assis sur leur feuille de palétuvier, entourés des cristaux de sel qui scintillaient comme des diamants, les hommes-miniature se croyaient sur une autre planète. De leur place, ils contemplaient le coucher du soleil qui illuminait l’immense espace aquatique qui était devant eux. Ils aperçurent au loin un vol d’ibis rouge qui traversait le delta. Les oiseaux se dirigeaient vers eux en file indienne pour passer la nuit dans la mangrove isolée et protégée. Frôlant la surface de l’eau, ils n’étaient pas toujours faciles à distinguer, car ils se confondaient parfois avec les couleurs enflammées du fleuve qui épousaient celles du ciel embrasé. À l’approche de l’île, ils prirent davantage de hauteur et tournoyèrent au-dessus de l’emplacement de l’équipage, cherchant leurs nids disposés sur les branches plus élevées. Pendant quelques minutes, les élégantes silhouettes rouges effectuèrent un ballet en piaillant joyeusement, comme un groupe d’enfants faisant un dernier tour de manège, avant de se séparer. Puis soudain, les ibis se posèrent sur l’arbre qui les hébergeait et arrangèrent rapidement leurs nids, en vue de s’y blottir pour la nuit. Dès que les oiseaux furent calés à l’intérieur, seules leurs têtes au bec fin et incurvé vers le bas dépassaient de leurs abris. En même temps que le soleil disparaissait, la marée entama sa descente. Petit à petit, les longues racines aériennes des palétuviers qui s’enfonçaient comme des échasses dans la vase apparurent à l’air libre.

L’équipage, qui avait mis tout son espoir dans la boîte noire, profita de ce calme relatif pour oser rêver à un lendemain meilleur.

 

Présentations

 

         Ce matin, le groupe des « Iris » descendit prudemment le long de l’arbre qui maintenait la carcasse de l’avion dans ses branches sommitales. L’écorce était particulièrement glissante en raison de la pluie qui s’était abattue toute la nuit sur la forêt. Chacun à leur tour, les élèves prenaient bien soin de se retenir aux lianes de sécurité et demeuraient concentrés jusqu’à ce qu’ils aient mis pied à terre.

— Le Capitaine Clotman a été dévoré pendant la nuit ! dit Audray en fixant avec dégoût les restes sanguinolents du soldat, étalés sur le sol.

Dans la boue, tout autour du cadavre, apparaissaient les impressionnantes empreintes de l’animal qui s’était acharné sur lui. Les adolescents observaient les larges pattes qui disparaissaient sous le bosquet, face à eux.

— J’ai peur que ce soit un tigre ! avoua Pauline. Je ne suis pas du tout rassurée.

— Oui, c’est un tigre ! Il a mis des coups de griffes à la base du tronc d’arbre, remarqua Colin. C’est certainement pour délimiter son territoire…

— Ce qui veut dire… que nous sommes en plein dedans ? s’alarma Salem en montrant sa jambe. Écoutez ! Moi, je ne reste pas ici. Maintenant que je connais mieux les félins, je sais qu’il est très difficile de leur expliquer quoi que ce soit lorsqu’ils ont faim.

— Salem a raison ! ajouta Lilou. Moi non plus, je ne tiens pas à comparer qui court le plus vite entre le tigre et le lion. Partons tant qu’il est temps.

Tous se retournèrent vers l’épais feuillage qui venait de bouger. Horrifiés, ils reculèrent vers leur arbre pour tenter d’y remonter en catastrophe, supposant que l’animal dont ils parlaient se trouvait à l’intérieur. Ils furent surpris de voir sortir innocemment un tigreau qui s’approcha du corps du capitaine Clotman. Pendant qu’il essayait d’extraire un morceau de viande, un deuxième, plus timide, le rejoignit tout en se méfiant des adolescents qui ne disaient pas un mot. Ils s’attendaient à ce que la mère des petits apparaisse à chaque instant et ils étaient paralysés de peur. Tout à coup, un inquiétant rugissement se fit entendre au loin. Le cri résonna longtemps dans la forêt. Si les bébés tigres ne semblèrent pas s’en soucier, les élèves des « Iris » comprirent aussitôt qu’ils devaient être réactifs. La mère n’allait pas tarder à arriver et, s’ils voulaient éviter de se retrouver face à elle, ils devaient quitter les lieux au plus vite. Sans demander leurs restes, ils s’enfuirent en courant, sous les yeux étonnés des deux petits félins qui interrompirent leur repas quelques instants pour les regarder s’éloigner.

 

*

 

La CV1, mêlée au sable transporté par le vent, rencontra une masse nuageuse en formation au-dessus de la Méditerranée. L’humidité ambiante favorisa la condensation de l’eau sur les grains de sable ainsi que sur la cité. Instantanément, de très légères gouttelettes se développèrent et furent emportées dans un formidable courant ascendant au cœur du cumulus…

— La CV monte à près de trente mètres par seconde ! informa le copilote qui était à la droite de Gédéon Smox. Nous sommes aspirés vers le sommet du nuage à une vitesse vertigineuse !

S’adressant aux deux sages, le responsable de la cité volante leur fit part de ses inquiétudes.

— Pour l’instant, tout va bien. Les ballons de notre cité sont recouverts d’eau, dit-il en essayant de maîtriser sa peur. Mais au fur et à mesure que nous allons prendre de l’altitude, la température de l’air va baisser, et…

— Vous voulez dire que l’eau, en se refroidissant, risque de geler ? anticipa le sage Peyo Bingo, à partir des informations que Gédéon Smox venait de leur transmettre. Vous pensez que la carapace de notre cité ne va pas résister à la glace qui va se former dessus ?

— Si, répondit-il, la cité ne devrait pas souffrir du froid. Je m’inquiète plus pour son poids… Elle va accumuler petit à petit des cristaux de glace sur sa surface et devenir elle-même, un énorme glaçon.

— Et alors ? demanda la sage Zoé Duchemin. Cela est-il très grave ?

— Nous allons forcément nous alourdir, expliqua-t-il. Vous comprendrez qu’un poids important ne peut plus flotter dans les airs. Et dans ces conditions, si nous faisons une chute de plusieurs kilomètres sur la terre, nous allons exploser en mille morceaux !

Les visages des hommes-miniature pâlirent à l’annonce de cette catastrophe. Ils réalisaient que, d’ici quelques minutes, ils allaient être projetés au sol comme un vulgaire grêlon et que leur fameuse cité volante se désintègrerait sous le choc. Un choc qu’ils imaginaient facilement d’une violence inouïe.

 

*

 

« Combien de temps avons-nous marché sans nous retourner ? », se demandèrent les élèves des « Iris », tous aussi essoufflés les uns que les autres. Ils avaient dû s’arrêter au bord d’une large rivière qui leur barrait la route et, en attendant de choisir une nouvelle orientation, ils contemplèrent le léger brouillard qui commençait à se lever. Les nappes blanches et fines qui reposaient à la surface de l’eau s’épaississaient et s’infiltraient dans la forêt pour en occuper tout l’espace, enveloppant sans bruit les végétaux sur son passage.

— On n’y voit pas à plus de trois mètres ! se plaignit José, tout en cherchant un semblant de chemin. Le mieux serait de descendre vers la plaine. Nous nous organiserons plus facilement que dans la montagne. Qu’en pensez-vous ?

— Allons sur la gauche ! proposa Pauline. Si nous suivons le cours d’eau, nous avons des chances de nous déplacer dans la bonne direction.

Ils marchaient ainsi, prudemment, regardant bien où ils mettaient les pieds. Appliqués à trouver le meilleur passage pour faire avancer tout le groupe, les onze adolescents ne parlaient plus.

Mais voici qu’au milieu du silence, à la sortie d’un épais bosquet, ils se retrouvèrent nez à nez avec un troupeau de gaurs qui s’abreuvaient à la rivière. Ces imposants bovins sauvages ne les entendirent pas arriver et furent affolés par leur présence soudaine. Par instinct, se sentant en danger, ils cherchèrent à se défendre. En quelques secondes, la petite harde composée de six femelles se rassembla derrière le gigantesque mâle qui pesait près d’une tonne. Le taureau se tint extrêmement droit sur ses pattes blanches qui contrastaient avec sa robe sombre et luisante, les fixant du regard. Tout en sifflant, il baissa d’un coup la tête pour présenter en avant ses dangereuses cornes incurvées et pointues, puis fonça sur eux, suivi par les femelles. Les élèves des « Iris », en voyant ces mastodontes aux muscles saillants bondirent dans leur direction, se rejetèrent vivement en arrière.

— Fuyons tant que nous avons un peu d’avance ! hurla Lilou qui repartait à toute allure avec ses amis vers le bosquet d’où ils arrivaient.

— Courons vers la rivière ! vociféra Salem qui réalisait qu’avec sa jambe, il n’irait pas bien loin.

José et Violette lui donnèrent la main pour le soutenir et tous plongèrent en même temps dans l’eau, juste avant que les animaux sauvages ne les atteignent. Ceux-ci stoppèrent leur poursuite, et plutôt que de s’engager dans le torrent comme les jeunes, ils les regardèrent s’éloigner en soufflant bruyamment.

— Nous sommes emportés par le courant ! s’affola Manon. Nous nous sommes trop écartés du bord !

Les adolescents nageaient au milieu du rapide et veillaient à rester groupés.

— Ne cherchez pas à regagner la rive tout de suite ! proposa Lucas entre deux hoquets. Nous risquerions de nous épuiser. Attendons de nous retrouver dans une partie où le débit sera moins important.

— J’ai l’impression que l’on va de plus en plus vite ! s’époumona Colin, en remuant ses bras avec plus de vigueur.

Solidaires, tandis que le flot les entraînait vivement, ils s’aidaient les uns les autres à se maintenir la tête hors de l’eau. Mais, comme l’avait pressenti Colin, le courant s’accélérait. Ils se sentaient embarqués dans un immense toboggan.

— Là-bas ! Regardez la longue branche qui surplombe la rivière ! alerta Roméo. Elle est suffisamment basse pour que nous puissions l’attraper… Préparez-vous !

Ils se donnèrent la main pour former une chaîne humaine avec l’intention de ne plus se lâcher. Au passage, Lucas et Pauline qui étaient aux deux extrémités, saisirent la branche horizontale et la serrèrent de toutes leurs forces. Malgré le courant, chacun essaya de s’agripper à son voisin pour progresser jusqu’à la partie excentrée de l’arbre. Au bout d’un quart d’heure de pénibles efforts, les onze jeunes se tenaient tous fermement assis sur la poutre naturelle qui oscillait constamment. Seules leurs jambes pendaient encore dans l’eau. Complètement trempés, alors qu’ils s’apprêtaient à ramper sur le bois glissant pour regagner le bord, ils entendirent un craquement au niveau du tronc. La branche se sépara de l’arbre et tomba dans la rivière avec eux…

— Non ! crièrent-ils épuisés, partant de nouveau à la dérive.

 

*

 

— Nous perdons un degré tous les deux cents mètres ! informa le technicien qui suivait la courbe des températures sur son écran.

— Nous sommes déviés vers le continent européen ! lut un deuxième homme qui regardait l’emplacement de la cité sur le planisphère.

— Quatre mille mètres d’altitude ! cria soudain le copilote. La glace commence à se former autour de la CV.

Les hommes-miniature montaient inexorablement dans la colonne d’air. Ils voyaient naître autour d’eux de petits flocons qui se déplaçaient dans tous les sens et qui s’agglutinaient sur la cité lorsqu’ils entraient en contact avec elle. Comme l’avait supposé Gédéon Smox, la carapace de la ville volante s’épaississait régulièrement et son poids augmentait forcément à mesure.

— Cinq mille mètres d’altitude ! annonça de nouveau le copilote.

— Moins six degrés ! informa l’autre technicien.

La CV continuait son ascension et son volume s’amplifiait encore…

— Six mille mètres d’altitude !

— Moins onze degrés !

— Nous sommes au-dessus de l’Italie ! ajouta le responsable de la cartographie.

La surface de la cité semblait bien résister à la pression qu’exerçait sur elle, la glace en formation. Malgré cela, les sages ne disaient plus rien. Ils s’avouaient vaincus et attendaient avec résignation, le moment où ils entameraient la chute fatale.

— Sept mille mètres d’altitude !

— Moins seize degrés !

Tout à coup, l’ordinateur central déclencha l’alarme pour indiquer que la cité volante n’était plus en mesure de se maintenir dans les airs. Son poids était trop important. Bien que les hommes-miniature s’efforçaient par tous les moyens de trouver une solution pour l’alléger, la CV perdait déjà de la hauteur. Attirée désespérément vers la surface de la Terre, elle prenait de plus en plus de vitesse en cours de descente.

— Six mille mètres ! informa le copilote qui, livide, regardait son altimètre dégringoler.

— Cinq mille mètres !… Quatre mille… Trois mille…

Mais soudain, l’épaisseur de glace qui enrobait la cité changea subitement de couleur et le cristal s’opacifia. La couche dure s’amollit jusqu’à devenir liquide, et finit par se détacher et s’évaporer. La CV, à nouveau légère, fut freinée dans sa course et se remit petit à petit à flotter dans les airs.

— La pile à combustible de la CV a accéléré le processus de fonte pour retrouver un équilibre ! expliqua Gédéon Smox à ses partenaires, encore transi de peur. Nous sommes sauvés !

— Regardez ! appela soudain le copilote avec une mine réjouie. J’ai indiqué par hasard à l’appareil une destination d’atterrissage, et l’ordinateur central a aussitôt utilisé l’énergie produite par la pile pour se diriger à l’aide des vents qu’il rencontre. Il garde une température de surface qui lui permet de se maintenir à niveau, tout en avançant. Je crois que nous avons enfin compris comment nous devons conduire notre cité !

 

*

 

Mattéo contemplait le paysage pendant que ses porteurs le conduisaient avec ses amis au-dessus des forêts du Kerala, au sud de l’Inde. Survolant la mer de nuages dont seuls les reliefs les plus importants arrivaient à percer la couverture, il apercevait devant lui le robot qui les guidait depuis l’Himalaya. Après avoir longé les Ghâts occidentaux, GLIC s’orientait maintenant vers l’ouest, dirigeant la colonne migratrice vers les Backwaters.

Épousant les derniers versants montagneux qui surplombaient la plaine, GLIC s’enfonça dans la nébulosité, invitant les oiseaux qui étaient derrière à s’engager avec lui.

— Krooh ! Krêêh ! crièrent aussitôt les grues cendrées pour se signaler à leurs voisines dans le brouillard, et compenser ainsi le manque de visibilité.

La cohorte poursuivit sa descente jusqu’à rejoindre le lit d’une rivière. L’eau était colorée par la terre qu’elle transportait et il lui était facile de suivre son cheminement sans s’en détourner. Au fur et à mesure que les oiseaux progressaient, la rivière se transformait en un torrent tumultueux qui laissait apparaître, de temps en temps, quelques rochers. Puis, soudain, le puissant cours d’eau se divisa en plusieurs rapides. Ils s’étalaient sur une zone horizontale, formant une multitude de bras qui serpentaient autour de larges îlots rocheux et plats. Après, le plateau se terminait par une cassure, nette et verticale, où toute l’eau se déversait cent mètres plus bas, dans un bruit infernal.

 

Les élèves des « Iris » avaient échoué sur un de ces îlots, au centre de l’élargissement. Prisonniers au milieu des flots impétueux, ils avaient essayé de rejoindre une autre plage rocheuse à l’aide de la branche qui les avait transportés jusque là. Mais celle-ci avait été aussitôt happée par le courant et avait disparu, emportée dans les chutes. Ils ne pouvaient donc plus bouger, conscients que s’ils se jetaient à l’eau, ils subiraient le même sort que le morceau de bois. Désespérés, ils attendaient de mourir de faim à défaut d’aller s’écraser au pied des cataractes.

Tandis qu’ils pleuraient d’angoisse, serrés les uns contre les autres, ils furent surpris d’entendre un bruit d’hélice au-dessus de leurs têtes. Ils osèrent lever leurs visages vers le ciel et découvrirent le robot volant dont ils ne connaissaient pas l’existence.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’interrogèrent-ils mutuellement.

Les jeunes, figés comme des statues, observaient ce drôle d’objet qui faisait toujours du surplace. Puis, quand GLIC entama sa descente, ils s’écartèrent en formant un cercle autour de lui, interloqués. Au moment où il se posa arrivèrent les centaines d’oiseaux qui suivaient, claironnant des sons nasillards. Les grues les survolèrent à toute vitesse avant de continuer leur chemin. Dès qu’elles atteignirent les chutes d’eau, elles s’élevèrent de nouveaux vers le ciel et se mirent à décrire un manège incessant au-dessus du plateau.

— Nous venons à votre secours ! dit Paméla Scott à travers GLIC, d’une voix douce et réconfortante. Ne soyez pas effrayés… Nous savons qui vous êtes et nous sommes également au courant de tout ce que vous avez enduré depuis que vous avez été poursuivis par les hommes du PNC. Nous appartenons au peuple des hommes-miniature. Faites-nous confiance !

Sous les yeux éberlués des élèves, le robot ouvrit le sas qui était à sa base et ils aperçurent une guêpe pénétrer à l’intérieur. Ils ne pouvaient imaginer que c’était le module du lieutenant Crocus. Puis, GLIC s’éleva à nouveau dans les airs pour aller se poser plus loin sur la rive, dans un endroit dégagé, à l’écart du danger.

— Attention ! leur cria Mattéo qu’ils n’avaient pas vu arriver sur eux, préoccupés à suivre le déplacement du robot.

Mattéo passa par-dessus son hamac et se laissa pendre dans le vide en se retenant avec les bras. Les grues porteuses se mirent à planer lentement vers les élèves pour rapprocher au maximum l’adolescent de l’îlot. Lorsqu’il fut à leur niveau, il lâcha prise et sauta sur la roche. Les jeunes n’en croyaient pas leurs yeux. Pour la première fois, depuis qu’ils avaient quitté Gallo, ils rencontraient quelqu’un de leur âge. Quelqu’un qui venait à eux pour les aider et non pour leur faire du mal. Ils en étaient tout retournés. Mattéo s’approcha des élèves des « Iris » avec le sourire et les serra dans ses bras. Pleurant de joie, ils se présentèrent à Mattéo, l’un après l’autre : « Audray, Colin, Lilou, José, Lisa, Lucas, Manon, Roméo, Pauline, Salem, Violette… »

— Je m’appelle Mattéo, leur dit-il. Mes amis et moi allons vous aider à sortir d’ici. Chacun à votre tour, je vous soulèverai pour que vous attrapiez les mains de mes compagnons qui sont portés par les grues. Ils vous déposeront à l’abri, près du robot. Êtes-vous prêts ?

Il fit signe à Kimbu, Indra, Shad, Rachid et Yoko qui, chacun à son tour, vinrent les chercher et les emporter au-dessus de l’eau, en les tenant fermement par les poignets. Survolant les chutes pour rejoindre la rive, les élèves des « Iris » découvrirent avec frayeur, l’incroyable ravin qui aurait pu devenir leur tombeau, si Mattéo et ses amis n’étaient pas intervenus.

 

Insurrection

 

         La vie sur l’île de Bornéo était devenue insupportable. Depuis la disparition de Poe, MJ avait ordonné à Tarun et Viki de lui présenter un traître par jour, persuadé qu’un complot était en train de se préparer. Comme les semaines passaient sans que les deux animateurs ne lui aient encore adressé quiconque, il envoya des soldats de la BS les chercher pour avoir des explications.

Quatre brigadiers partirent en direction de la plage où MJ et Poe s’étaient disputés. Après cette altercation, les jeunes avaient fait de ce lieu leur point de rendez-vous. C’était désormais le seul endroit où ils avaient plaisir à se retrouver. Depuis ce moment extrêmement troublant, ils évitaient le plus possible de se confronter aux hommes du PNC, tellement ils les craignaient et s’en méfiaient. Dès qu’ils pouvaient, ils se rassemblaient au bord de l’eau où ils restaient des heures entières à ne rien faire, juste à causer et rire ensemble. Cela irritait profondément Andrew. Il sentait qu’un immense fossé s’était creusé entre eux et qu’il n’était plus vraiment reconnu comme leur bienfaiteur. Il comptait bien remettre de l’ordre dans tout ça. « Si le Grand Maître réalise que mon influence diminue auprès de mes camarades », pensa-t-il, « il risque de douter de mes compétences. Puisqu’ils ne veulent pas comprendre gentiment qu’ils me doivent obéissance, je vais leur expliquer qui a le pouvoir, d’une autre façon ! » C’était pour cette raison qu’il souhaitait s’entretenir avec ses deux informateurs. « Je les ai recrutés pour être à mon service et même s’ils sont trop immatures pour ce poste, ils apprendront à me respecter. », conclut-il.

La musique était à son maximum quand les soldats arrivèrent sur la plage. Trois d’entre eux descendirent de leur véhicule et s’empressèrent de s’enfoncer dans la foule d’adolescents. Ils recherchaient Tarun et Viki. Mais curieusement, pour la première fois, les brigadiers se sentirent en danger. Il régnait ici un climat hostile. Pendant qu’ils avançaient, les jeunes les regardaient d’un air méprisant et refusaient de répondre à leurs questions. Ils marchaient dans ce labyrinthe humain, tout en prenant conscience qu’ils n’étaient pas assez de soldats, au cas où une émeute viendrait à éclater. Et comme ils en avaient eu le pressentiment, la foule commença effectivement à se resserrer sur eux, très progressivement. Inquiets, ils appelèrent aussitôt en soutien le conducteur de la voiture qui se précipita pour les récupérer à son bord. Même si les adolescents durent se séparer pour ne pas être percutés par le véhicule qui fonçait sur eux comme un bolide, ils découvrirent à cette occasion la force que représentait leur nombre. Cela les stimula et ils s’encouragèrent les uns les autres pour oser défier les soldats qui tentaient de s’extraire des lieux en marche arrière. Ils parvinrent à s’enfuir sous les jurons et les sifflements des milliers de jeunes, ravis d’avoir bravé les représentants du pouvoir.

— Désormais, on reste ensemble ! crièrent Tarun et Viki d’une même voix, amusés par ce qui venait de se passer. Ne nous laissons pas intimider par ces brutes !

— Hourra ! s’exclamèrent-ils tous, encore excités par leur récent succès.

— Nous avons notre mot à dire ! s’emporta Viki à nouveau… Sans nous, ils n’existeront plus ! Leur triste société s’éteindra toute seule ! Imposons nos droits !

— Oui ! Imposons nos droits ! reprirent-ils tous en chœur.

Mais, répondant à l’appel de la première voiture, la BS arriva soudain en masse avec des engins tout-terrain et encercla la plage pour empêcher toute possibilité de fuite. En quelques minutes, l’effervescence révolutionnaire s’amplifia parmi les adolescents malgré la crainte des militaires. Ils avaient décidé de ne plus avoir peur. Ils souhaitaient juste vivre leur jeunesse à fond et non sous la contrainte des lois stupides du PNC qu’ils ne reconnaissaient pas. Mais surtout, ils voulaient retrouver la liberté qui leur avait été volée, et ils se sentaient capables de se battre pour cette cause qui leur paraissait maintenant essentielle.

— Restons unis ! hurla vaillamment Tarun. Ils n’ont pas le droit de jouer avec nos vies ! Nous seuls en sommes maîtres et surtout pas le PNC !

Les jeunes entrelacèrent leurs bras pour se soutenir face à la Brigade Spéciale qui se déployait sur la plage, formant un barrage infranchissable.

— Tous unis pour la liberté ! s’écrièrent-ils à l’unisson, emportés par leur élan de courage.

Puis, il y eut un grand moment de silence. Chaque camp observait l’autre attentivement : la BS, prête à intervenir, et la jeunesse, décidée cette fois-ci à se défendre. Une voix, amplifiée par un hautparleur, rompit cet instant de tension extrême. Andrew lança un ultimatum.

— Il y a parmi vous deux perturbateurs qui essaient de vous faire croire que le PNC vous opprime. C’est faux ! Le PNC ne vous veut que du bien et il vous le prouvera encore une fois, à condition que vous acceptiez de vous disperser calmement. Il ne vous arrivera rien et nous oublierons ce malentendu si vous nous livrez Tarun et Viki qui sont les seuls responsables de ce désagréable incident.

— Ils restent avec nous ! répondit unanimement le camp des jeunes.

Andrew examinait de sa place, perché sur le toit d’un camion, le mouvement de la foule qui se resserrait autour de ses deux recrues. Désormais, elles lui faisaient de l’ombre. « Ces imbéciles vont me le payer très cher ! », pensa-t-il avant de poursuivre.

— Sachez que j’avais chargé Tarun et Viki d’organiser vos loisirs sur l’île pour que vous puissiez passer du bon temps. Mais je vois que le goût du pouvoir leur est monté à la tête et qu’ils ont essayé de semer le trouble parmi vous. Sans doute pour prendre ma place… Réfléchissez bien et gardez votre lucidité, car sinon, en les protégeant, vous pourriez être accusés comme eux de trahison.

Tarun et Viki, choqués par le discours d’Andrew, se frayèrent un chemin au milieu de leurs camarades afin de s’extraire du groupe et de se poster devant.

— Tu nous as promus animateurs ou espions ? l’interpella Viki avec véhémence. Dis plutôt la vérité au lieu de faire croire que nous sommes assoiffés de pouvoir ! Explique-leur combien de noms par jour tu souhaitais que l’on te donne !

— Oui, dis-leur quels avantages tu nous promettais si l’on dénonçait un de nos amis pour trahison ! rajouta Tarun à son tour, avec autant d’emportement que Viki.

Sans laisser paraître le moindre trouble, MJ leur répondit avec la même virulence…

— Je comprends tout ! feignit-il… Maintenant que j’ai dévoilé votre jeu, vous n’hésitez pas à calomnier le PNC qui avait cru en vous. Vous m’avez trompé alors que je vous faisais totalement confiance pour assurer le bien-être de nos amis. Si je suis déçu de réaliser comment vous avez réussi à les pervertir, je suis surtout attristé de découvrir que vous n’avez eu aucun scrupule à abuser de la bienveillance du Grand Maître. C’est honteux !

En entendant les propos de MJ, les deux jeunes recrues furent écœurées par sa mauvaise foi. Ils n’en revenaient pas de voir avec quelle facilité il lançait ses mensonges à la foule pour la manipuler. Gênés, Tarun et Viki se retournèrent vers leurs amis pour tenter de se justifier…

— Ne le croyez pas ! expliquèrent-ils, offusqués… Rien n’est vrai dans ce qu’il raconte !… Il…

Mais MJ donna l’ordre à la BS d’attraper ceux qu’il appelait « les deux traîtres ». Les premiers rangs de soldats partirent aussitôt en courant à leur poursuite pour ne pas leur laisser le temps de détaler. Tarun et Viki furent aspirés par leurs amis qui les poussèrent à l’arrière pendant que les plus costauds se plaçaient devant pour faire obstacle. Une terrible bagarre s’engagea, totalement inégale, entre la brigade, équipée jusqu’aux dents pour se battre, et la jeunesse qui n’avait pour armes que son innocence et son audace.

 

*

 

Mahala était désespérée. Effondrée sur le sable, elle pleurait à chaudes larmes tellement elle se sentait démunie. « Comment ai-je pu éprouver un jour le moindre sentiment pour ce misérable ? », se culpabilisa-t-elle en pensant à Andrew. « Il est capable des pires ignominies et il l’a prouvé encore une fois aujourd’hui. Quel monstre ! » La jeune adolescente releva la tête et, tout en sanglotant, elle regarda le ciel étoilé qui se confondait avec la mer. Elle fixa l’horizon de ses yeux humides, comme si elle cherchait au loin un chemin, une piste, une issue de secours qui lui permettrait de fuir cet endroit à tout jamais. Mais dans cette nuit de malheur, seul le reflet de la lune blanche et ronde semblait danser dans l’eau sans se soucier de ce qui se passait sur l’île.

Pourtant, Mahala crut voir quelque chose bouger derrière les premières vagues. Étonnée, elle se leva pour vérifier qu’elle ne s’était pas trompée et tendit le cou pour mieux scruter la surface mouvante et sombre de l’eau. Elle reconnut soudain un aileron de dauphin qui s’approchait discrètement du bord. Se tenait à la nageoire dorsale de l’animal, une jeune personne qui ressemblait étrangement à…

— Poe ! héla-t-elle joyeusement, toute surprise par cette apparition improbable. Poe !

Mahala courut à sa rencontre tandis que son amie s’écartait du dauphin pour s’avancer vers la plage. Les deux adolescentes s’étreignirent avec bonheur…

— Je te croyais morte ! avoua Mahala qui n’en revenait toujours pas d’être en présence de Poe. Comment as-tu réussi à t’en sortir ? Comme je suis heureuse de te retrouver !

— Moi aussi, lui répondit-elle en l’embrassant. Quelle joie de te revoir !

— Et ce dauphin ? la questionna-t-elle à nouveau. C’est quoi ? Enfin, c’est qui ?

— C’est Tahia ! déclara Poe. Elle est arrivée de très loin pour m’apporter son aide. Je la connais depuis qu’elle est née. Mais je t’expliquerai tout ça plus tard. Dis-moi d’abord ce que tu deviens !

Les deux adolescentes s’assirent sur la plage, l’une à côté de l’autre, et Mahala commença à lui relater la terrible journée qu’elle venait de vivre…

— C’était MJ qui menait les opérations, raconta Mahala. Il a accusé Tarun et Viki de traîtrise et a fait charger la Brigade Spéciale sur nous pour les capturer.

— Sur vous ? Mais combien étiez-vous ? demanda Poe.

— Nous étions tous les jeunes de l’île, près de deux mille, l’informa Mahala. La mentalité de notre groupe a totalement changé depuis que tu nous as quittés. Grâce à ta réaction face à Andrew, tous ont définitivement pris conscience de la folie de ce parti. Hier, sur cette plage, qui est devenue notre lieu de rassemblement, nous réfléchissions à la façon de partir d’ici quand les soldats sont arrivés.

— Et alors ? s’inquiéta Poe.

— Ils ne se sont pas contentés d’attraper Tarun et Viki, expliqua-t-elle. Non, ils ont tapé aussi sur ceux qui s’étaient mis en travers de leur chemin et les ont capturés. Jamais je n’avais vu pareille violence. Garçons ou filles, tous prenaient des coups qui venaient de tous les côtés et, en l’espace de quelques minutes, malgré notre courage, nous avons vite compris ce qu’ils voulaient. C’était de nous rappeler que nous n’étions rien à leurs yeux et qu’ils allaient nous mater une bonne fois pour toutes. Du coup, sans se poser davantage de questions, les soldats ont frappé machinalement sur tout ce qui bougeait. Dès que l’un d’entre nous était à terre, ils l’embarquaient de force dans leurs camions avant de repartir en chercher un autre. Dans cette panique générale, nous essayions tous d’échapper à ces fous furieux, mais nous étions comme de pauvres poules, coincées à l’intérieur des grillages de leur basse-cour, à courir dans tous les sens en attendant de nous faire cueillir.

Mahala dut s’arrêter quelques instants pour souffler, tellement elle était secouée par la scène qu’elle racontait. Poe lui donna la main pour la consoler et découvrit que tout son corps tremblait…

— Mais le pire, reprit-elle en la regardant dans les yeux, c’est qu’à aucun moment Andrew ne chercha à stopper cet affrontement. Je crois même qu’il éprouvait une certaine satisfaction à voir comment la BS nous corrigeait, comme si nous méritions cette punition pour ne pas l’avoir écouté.

Puis elle se mit à pleurer en serrant les mains de son amie qui avait pour elle de la compassion, réalisant l’horreur qu’elle venait de vivre.

— Je me sens coupable de l’avoir aimé un jour, Poe… Comme je me sens coupable d’avoir été aveugle à ce point !

— Tu n’es pas folle de dire une chose pareille ? s’offusqua Poe. N’as-tu pas encore compris que le PNC avait tout orchestré pour profiter de notre innocence ? Ils nous ont enlevés, drogués, intimidés, menti à chaque instant et tu t’en veux d’avoir été abusée par ces vandales ? Non, Mahala, tu n’as rien à te reprocher. Tout est faux ici. Tout est fait pour que tu perdes tes repères et que tu ne saches plus quoi penser. Tout est organisé pour que tu sois déboussolée et que tu finisses pas t’en remettre à leurs idéaux. C’est ça une dictature, Mahala. Un lieu où tu n’existes plus ! Ou plutôt, un endroit où tu ne te rends même plus compte que tu n’existes plus. Aussi, dans ce genre de monde, des gens sont prêts à tout pour se faire une place au soleil, quitte à se compromettre. Andrew fait partie de ceux-là, et il a profité de toi… Tu ne l’as jamais aimé, Mahala. Celui que tu as aimé, c’est l’autre Andrew ! Celui qu’il te faisait croire être. Il t’a manipulée comme ils le font tous dans ce parti. Il t’a offert du mensonge, Mahala. Le PNC n’a que de l’hypocrisie à nous proposer sur cette île et il compte bien nous piéger de cette façon pour nous utiliser comme des pions, corvéables et dociles.

Poe essuya délicatement les yeux de Mahala et se releva vigoureusement pour se placer devant elle. Elle l’invita à faire de même en la tirant par les bras et l’encouragea à se lever.

— Mais comment se fait-il que tu ne sois pas prisonnière avec les autres ? s’étonna Poe.

— Nous sommes un certain nombre à avoir pu sauter des véhicules avant que la BS ne parvienne au camp. Mais chacun s’est enfui de son côté pour se cacher. Ne sachant plus très bien où aller, j’espérais les retrouver ici, là où nous avions l’habitude de nous rassembler. Tu es arrivée au moment où je commençais à paniquer et où je me demandais ce que j’allais bien pouvoir faire… Et toi, tu ne m’as pas encore expliqué comment tu as pu échapper aux clones sans ton collier ?

— Oui, c’est vrai, reconnut Poe. Mais avant tout, je te propose que nous quittions cet endroit trop découvert pour discuter tranquillement ailleurs, plus en sécurité. Viens avec moi…

Poe l’entraîna de nouveau dans la mer et l’invita à rejoindre Tahia qui était restée à quelques brasses de la plage. Mahala imita son amie et s’accrocha à l’aileron du dauphin, puis se laissa guider vers le large à la surface de l’eau. Tahia emporta les deux adolescentes dans le nord de l’île pour qu’elles puissent atteindre, avant le jour, la caverne où se cachait Poe.

Mahala découvrit ainsi comment sa camarade était vénérée par les clones de Mattéo et comment elle survivait, grâce à eux, dans cette région sauvage…

— Voilà, conclut Poe après qu’elles aient discuté longuement dans la grotte, tu sais tout de ma vie de clandestine… et de la tienne future, ajouta-t-elle dans la foulée avec un grand sourire. Repose-toi maintenant, car dès la nuit prochaine, nous partirons à la recherche de nos amis en fuite pour tenter de leur porter secours. Nous devons nous organiser sans plus tarder pour mettre à mal ce maudit Parti.

Poe invita Mahala à s’étendre sur la paillasse fabriquée par les clones de Mattéo. Elle la rejoignit et, tout en discutant, Mahala lui annonça que les clones d’Andrew allaient bientôt finir leur formation…

— Comment ? sursauta Poe en entendant ses propos. Que dis-tu ?

Surprise par sa réaction, Mahala lui répéta ce qu’elle avait appris par hasard, il y avait quelques jours, en passant près d’un groupe de serviteurs du peuple qui causaient entre eux. Ils évoquaient cette nouvelle en sortant du laboratoire de Susie Cartoon.

— Mais c’est affreux ! suffoqua Poe, toute troublée par cette information. Cela veut dire que pour nous défendre de ces monstres, nous devrons posséder un nouveau collier olfactif ! Qu’allons-nous devenir sans ces protections ?

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