#ConfinementJour39 – Partage de lecture du roman ” 2152 ” – Chapitres 110, 111 et 112

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

 

2152

Sixième période

« C’est maintenant ou jamais ! »

Repos dans les Backwaters

 

         Une fois sur terre, les sages Betty Falway et Vasek Krozek avaient aussitôt démarré un vaste chantier de confection, réparti sur tous les QG qui entouraient la mer d’Arabie. Ils s’étaient imposé l’objectif d’obtenir, en un temps record, onze nouvelles tuniques SPICROR pour habiller les pensionnaires des « Iris ». Aussi, pendant que les hommes-miniature s’étaient lancés dans la fabrication des différentes pièces à réaliser, un deuxième contingent de volontaires s’était occupé de rassembler six-cents grues cendrées supplémentaires qui assureraient le transport des jeunes.

Aujourd’hui, ils étaient fiers d’avoir réussi leur mission. Les grues volaient désormais vers le sud de l’Inde, munies de leur précieux chargement. Elles devaient retrouver l’équipe de Mattéo qui s’était établie avec les élèves des « Iris », en arrière de la côte de Malabar, dans les « Backwaters ». Cette région fertile permettait à leurs montures ailées de reprendre des forces, tellement la nourriture y était abondante. Installés à l’intérieur d’un magnifique kettuvallam, ils pouvaient attendre confortablement l’arrivée des renforts. Les pensionnaires des « Iris » savouraient ce précieux moment où, protégés de la pluie par le toit en bambou de cet ancestral bateau-maison, ils faisaient plus ample connaissance avec leurs sauveteurs. Après avoir été coupés du monde aussi longtemps, ils avaient l’impression qu’il s’était passé mille ans depuis leur départ de Gallo. Tout ce que Mattéo et ses compagnons racontaient leur paraissait si loin de ce qu’ils avaient vécu. Eux qui, démunis de tout, avaient chaque jour essayé de survivre, ils entendaient maintenant parler de cités volantes, de cités marines, de robots, de modules et de quantité de mots qui leur étaient étrangers. Ils avaient l’impression que ces nouveaux amis les transportaient dans une histoire de science-fiction. Mais non, ils découvraient petit à petit le monde qui aurait été le leur s’ils n’avaient pas raté leur rendez-vous à Torrente, à cause d’un accident de bus…

— Vous revenez de loin ! dit soudain José à Mattéo, quand il comprit ce qu’ils avaient enduré.

— Vous aussi, ajouta-t-il, aussitôt. Vous avez fait preuve de beaucoup de courage, également. Comme nous, vous vous êtes battus contre le PNC avec le peu de moyens que vous aviez. Mes amis et moi sommes ravis de vous connaître. Vous pouvez être fiers de vous.

Les propos de Mattéo firent du bien aux élèves des « Iris ». Conscients de ce que lui et ses compagnons avaient fait pour s’en sortir, ils savaient que ce n’était pas des paroles en l’air, mais bien un vrai signe de reconnaissance qu’il leur adressait.

— Merci ! dirent-ils en chœur, émus par ses encouragements.

Mais soudain, Horus qui était parmi eux émit quelques cris pour signaler une étrange présence dans les parages…

 

*

 

La porte s’abattit avec fracas, à la suite d’un violent coup de pied donné par un soldat du comte de la Mouraille.

— Les mains en l’air ! ordonna l’agent 44, le responsable de la base du mont Washington. Que personne ne bouge !

Totalement surpris et vexés de ne pas les avoir entendus arriver, les agents 828 et 222 ainsi que Torben Wrunotz, qui se trouvaient en communication avec leur chef Abdul Kou’Ounfi, ne purent qu’obtempérer à cette injonction… L’agent 44 s’avança vers eux pendant que les soldats surveillaient leurs réactions. Il se posta devant Torben Wrunotz et approcha ses deux mains jusqu’à son visage pour saisir les écouteurs qui étaient sur ses oreilles. Avec un sourire de satisfaction, il les posa sur sa tête et orienta le micro vers sa bouche…

— À qui ai-je l’honneur ? interrogea-t-il sèchement l’interlocuteur inconnu, espérant entendre le son de sa voix.

Mais l’homme n’obtint qu’un long silence en guise de réponse. Conscient que cela pouvait durer indéfiniment, il coupa court à la conversation en ces termes :

— N’hésitez pas à rappeler quand vous le souhaitez, au cas où vous seriez désireux d’avoir des nouvelles de vos camarades. Demandez l’agent 44. Ce sera pour moi, un plaisir de m’entretenir avec vous.

Puis, il reposa les écouteurs sur la radio et saisit Torben Wrunotz au collet en glissant à son oreille :

— Vous aurez intérêt à vous montrer un peu plus bavard avec le Comte de la Mouraille. Sinon, je ne donne pas cher de votre peau.

 

*

 

Ils sortirent tous sur le pont du bateau, alertés par Horus. Effectivement, une armée de grues cendrées se déploya devant les adolescents et recouvrit en quelques minutes la totalité du ciel. Les grues déjà présentes, qui se rassasiaient dans les marais et les avaient entendues arriver, stoppèrent aussitôt de se nourrir. Elles poussèrent des clameurs puissantes pour leur indiquer que l’endroit n’était pas dangereux et les inviter à se poser.

— Les voilà ! cria de joie Yoko qui se rappelait le jour où elle les avait vues apparaître pour la première fois, au-dessus de leur cabane en bois, à l’ouest de la Russie.

Le spectacle était, cette fois-ci, encore plus impressionnant. Ils assistaient à un formidable ballet aérien où se croisaient en tous sens de grands oiseaux à la tête colorée. Partout, des ailes s’ouvraient en éventail ou se refermaient subitement, multipliant les teintes dans le ciel. Les corps s’allongeaient ou se recroquevillaient brusquement pour monter ou descendre dans les airs. Ceux qui touchaient l’eau faisaient luire la surface du marais en l’éclaboussant de leurs pattes. Tout était mouvements, danse. Les adolescents étaient totalement éblouis par cette chorégraphie féérique qui leur donnait le vertige et qui les emportait vers un autre monde, léger et pur. Puis, un rideau de brume s’abaissa soudain sur l’étendue marécageuse, rompant le charme du spectacle. L’énorme cacophonie se tut en même temps que les oiseaux se posaient.

GLIC invita la petite troupe à descendre du bateau pour rejoindre, sur la rive, les échassiers qui apportaient les tuniques SPICROR ainsi que des hamacs de portage.

— Comment allez-vous ? demanda le sage Vasek Krozek par l’intermédiaire du robot.

— Nous sommes impatients de partir enfin vers l’île de Bornéo ! répondit Mattéo. Nous comptons nous envoler dès demain pour permettre aux grues qui viennent d’arriver de récupérer. Nos nouveaux compagnons profiteront de cette dernière journée pour tester leurs combinaisons.

— Très bonne idée ! approuva le sage. Vous trouverez également, dans l’un des hamacs, des compresses pour la jambe de Salem. Nos médecins lui ont préparé un traitement puissant qui le rétablira complètement en quelques jours.

Salem se posta devant le robot et remercia le sage, en lui faisant un petit signe de la main. « Eh bien ! Je suis vraiment un adepte des techniques modernes ! », pensa-t-il, pendant qu’il rattrapait ses amis en courant. Ils étaient si pressés de découvrir les effets magiques de leurs habits qu’ils les enfilaient en toute hâte, comme s’ils avaient reçu un nouveau jouet.

— Avez-vous des nouvelles des cités volantes ? s’inquiéta Mattéo qui était au courant des problèmes qu’elles rencontraient.

— Oui, répondit Vasek Krozek, les choses rentrent dans l’ordre petit à petit. Pas mal de nos cités ont subi quelques dégâts, mais maintenant que nous savons mieux les diriger, nous nous occupons de secourir nos compatriotes en difficulté. Je pense que nous serons opérationnels dans peu de temps. Ce qui est sûr, c’est que tes clones ne sont plus en mesure de nous poursuivre. Nous avons évité de peu la catastrophe.

— Tant mieux ! avoua l’adolescent qui était malgré tout un peu troublé, en réalisant qu’il allait bientôt se battre contre ses propres copies.

 

*

 

Les trois espions furent conduits auprès du comte de la Mouraille qui s’entretenait avec le professeur Søren Jörtun, dans son laboratoire. Les soldats les jetèrent brusquement à terre devant le comte qui s’étonna de cette arrivée soudaine.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-il à l’agent 44 qui était en tête du groupe.

— Excellence, intervint l’agent, ces hommes ont été surpris, en train de communiquer avec l’ennemi. Ils disposent d’un centre radio dissimulé au fond d’un couloir.

— Des espions parmi nous ! Incroyable ! s’amusa le comte en s’avançant vers les détenus. Ça alors ! Des informateurs dans notre maison… Je n’en reviens pas !

Le comte de la Mouraille les dévisagea un long moment avant de reprendre la parole.

— Comme nous allons bien nous entendre, chers collègues. Soyez les bienvenus dans notre modeste demeure. Il n’y a ici que des espions, alors, un de plus ou de moins, cela ne pose aucun problème…

Puis il fit un magistral demi-tour pour se retrouver face à Søren Jörtun qu’il regarda avec un large sourire.

— N’est-ce pas, cher ami ? lui demanda-t-il d’un ton jovial.

— Comment ça, Excellence ? répondit, un peu perplexe, le scientifique qui ne comprenait pas où son chef voulait en venir.

— Je me disais qu’entre espions, continua-t-il en entretenant le suspens, nous pouvions nous aider de temps en temps, non ?

— Euh… Oui, certainement, osa répliquer timidement le chercheur, pour faire bonne figure.

Le comte de la Mouraille se tourna vers les trois prisonniers et leur serra cordialement la main, en lisant leur immatriculation pour les nommer un par un.

— Merci, agent 66… Merci, agent 222… Merci, agent 828.

Après les avoir salués devant ses hommes qui ne savaient plus quoi penser, il s’adressa de nouveau à eux en levant les bras pour solenniser l’instant.

— Messieurs ! clama le comte de la Mouraille. Vous avez en face de vous les premiers hommes-miniature qui se sont portés volontaires pour tester le sérum activateur. Il n’a été injecté jusqu’ici qu’à des rats. Grâce à ces essais, nous obtiendrons la taille idéale qui nous permettra de combattre les troupes du PNC. Nous pourrons enfin nous venger d’avoir été lâchement abandonnés. Remercions-les pour leur coopération ! Cette généreuse initiative mérite des applaudissements !

Tous tapèrent vigoureusement des mains, ravis de voir comment leur chef avait su profiter de la situation, tandis que les trois espions tremblaient pour leur sort.

 

*

 

Dans l’imposante mangrove de l’île de Marajo, les rescapés du module scarabée se relayaient pour surveiller l’horizon. Ils espéraient que la boite noire serait réceptionnée par un membre de leur peuple et ils avaient organisé des quarts pour guetter l’arrivée d’éventuels secours.

Il était quatre heures du matin. Le professeur Boz et Uliana quittèrent leur poste d’observation, situé à l’extrémité de la feuille de palétuvier qui retenait le cockpit. Épuisés, ils marchaient d’un pas lent pour rejoindre leurs compagnons qui dormaient sur la partie opposée, au niveau du pétiole. Une fois rendus devant leur abri, ils contemplèrent l’énorme cristal de sel qui n’avait cessé de croître et qui recouvrait désormais l’habitacle dans sa totalité. Celui-ci n’était même plus visible. Aussi, pour pouvoir accéder à leur logis, ils devaient s’engager dans un tunnel creusé dans le sel qu’ils entretenaient régulièrement pour ne pas se retrouver prisonniers à l’intérieur. Diego et Paco Saka qui devaient les remplacer sortirent justement du passage à cet instant et vinrent bavarder avec eux, avant de rejoindre leur poste.

— Rien à signaler ? demanda Diego, à peine réveillé.

— Toujours rien, lui répondit Uliana. Par contre, faites attention à rester bien accrochés à la feuille. J’ai l’impression que le vent se lève. Le temps est en train de changer.

— Oui, ajouta Théo Boz, si jamais il se mettait à pleuvoir, ne prenez pas de risques inutiles. Revenez vous mettre à l’abri avec nous.

Puis ils se séparèrent. Uliana et le professeur Boz firent un petit signe de la main à leurs amis pour les encourager et pénétrèrent dans la carapace de sel, contents d’aller enfin se coucher…

 

Tout se passa très vite. L’orage éclata vers les six heures du matin, en même temps que la marée montait. Des trombes d’eau s’abattirent sur l’estuaire. Dès les premières gouttes de pluie, Diego et Paco Saka s’empressèrent de regagner le refuge où tout le monde dormait encore. Sans leur tunique, ils n’auraient jamais pu se déplacer sur la feuille de palétuvier qui était en permanence secouée par le vent et ballottée par de puissantes averses. Chaque pas était précautionneusement réfléchi avant d’être réalisé pour éviter de glisser et d’être projeté dans la mer déchaînée.

— Au secours ! entendirent-ils crier, lorsqu’ils arrivèrent au niveau du cockpit qui précédait le pétiole.

Leurs amis se débattaient comme ils pouvaient pour s’extraire du sel par le tunnel, où l’eau s’engouffrait. Toute la pluie qui s’écoulait sur la feuille se déversait à cet endroit et butait contre le cristal qui enrobait la cabine du module scarabée.

— Que se passe-t-il ? s’inquiétèrent les deux hommes, en s’adressant à Tseyang qui leur faisait des signes de détresse. Pourquoi restez-vous sur le rocher de sel ?

— Le Professeur Waren a glissé dans le tunnel et a été emporté de nouveau au fond du cockpit qui est rempli d’eau ! Venez nous aider ! Il va se noyer !

Mais les hommes-miniature furent surpris de voir l’entrée du passage s’élargir progressivement.

— Le sel est en train de fondre ! réalisa soudain le professeur Boz. Au fur et à mesure que l’eau pénètre dans le tunnel, elle le modèle pour lui donner une vraie forme d’entonnoir. Si nous nous enfonçons à l’intérieur, nous ne pourrons jamais remonter. Le courant est trop violent et les parois deviennent trop lisses.

Ils étaient tous impuissants autour de ce trou qui captait de plus en plus de gouttes de pluie. Ils imaginaient Karim Waren qui, dans sa détresse, devait les attendre désespérément pour s’en sortir… Mais tout à coup, ils virent jaillir, à l’entrée de l’orifice, le professeur qui avait eu la bonne idée d’actionner le bouton de sa tunique SPICROR pour déployer la bulle protectrice. Comme un ballon rempli d’air, il s’éleva spontanément jusqu’à la surface.

— Hourra ! s’exclamèrent-ils tous ensemble. Bravo !

Aussitôt, ils formèrent une chaîne humaine pour le saisir et, à force de persévérance, ils réussirent à l’amener jusqu’à eux.

— Montons jusqu’à l’arête de la feuille ! hurla Tseyang. Nous nous éloignerons de cette zone trop dangereuse qui canalise toute l’eau.

Sans se poser de questions, ils obtempérèrent, s’en remettant totalement au jugement de leur amie, car ils devaient agir vite.

— Le !… Le ! bégaya Antonio Lastigua en se retournant vers le cockpit, une fois parvenu sur la tranche de la feuille. Le cristal est presque entièrement dissous !

Ils regardèrent, horrifiés, la partie du module qui se dégageait soudain du morceau de sel. Puis, le dernier fragment du module disparut sous leurs yeux. Il glissa le long du pétiole et rebondit sur la branche qui retenait la tige avant de tomber dans la mer. Au même moment, une vague se brisa sous le palétuvier et l’engloutit en quelques secondes. Fouettés par le vent et la pluie, les naufragés s’agrippaient désespérément à leur petite feuille. Ils n’osaient plus rien dire. La situation catastrophique dans laquelle ils se trouvaient les paralysait de terreur…

— Nous descendons vous récupérer avec un câble ! cria soudain un technicien de la CV1340 qui s’apprêtait, avec d’autres collègues, à leur porter secours.

Transis de peur, les passagers levèrent la tête vers le ciel, en direction du puissant projecteur qui les éclairait. Ils découvrirent la cité volante qu’ils n’avaient ni vue ni entendue arriver. Elle s’était arrimée à une branche voisine. Incapables de faire le moindre geste, ils se laissèrent tracter par les hommes de la CV et attendirent d’être à l’intérieur, pour oser enfin croire qu’ils étaient définitivement sortis de ce cauchemar.

 

 

Autour d’un grand feu

 

         La nouvelle s’était répandue très vite. Toutes les cités volantes se réjouissaient d’apprendre que le professeur Boz et son équipe étaient de nouveau parmi eux.

Les hommes-miniatures reprenaient espoir, d’autant plus qu’ils commençaient à mieux maîtriser le déplacement de leurs cités. Ils réalisaient tout l’intérêt d’être mobiles et le formidable avantage qu’ils avaient, à se mouvoir dans le ciel. Éloignés de leurs ennemis, ils pouvaient voyager sans problème d’un endroit à l’autre de la planète, grâce aux courants aériens. De même, lorsqu’ils se posaient quelque part, ils réussissaient à échapper aux prédateurs qui s’approchaient trop près d’eux. Mais ce qu’ils savouraient le plus, c’était la nouvelle dimension sociale que cette invention leur avait permis d’atteindre. Il s’agissait d’une réalité qu’ils n’avaient encore jamais expérimentée jusqu’alors, et qui transformait complètement leurs relations. Pour la première fois de leur vie, ils vivaient concrètement dans un monde global. Un monde qui n’avait plus de frontières pour séparer les pays entre eux. Leurs rapports communautaires avaient changé du tout au tout. Ils faisaient tous partie de la même planète et cette mobilité leur faisait prendre vraiment conscience de cette unité. Désormais, ils se sentaient tous d’un seul et même peuple, le peuple des hommes-miniature.

 

*

 

Le Grand Maître et Number one s’entretenaient avec les deux scientifiques, Susie Cartoon et Qiao Kong-Leï, qui les avaient invités à les rejoindre.

— Êtes-vous sûres que cela ne va pas avoir d’incidence sur leurs comportements ? s’inquiéta le Grand Maître. Sinon, je trouve que cette idée de dopage est excellente.

— Rassurez-vous, Ô Grand Maître, lui répondit la chef de laboratoire. Les clones d’Andrew vont pratiquement devenir invincibles. J’ai déjà fait le test sur deux éléments et les résultats sont époustouflants. Sur les mêmes épreuves que leurs compagnons, les deux candidats stimulés ne fatiguent jamais et développent une réactivité hors du commun.

— J’entrevois cependant un problème, s’inquiéta Number one. Les clones sont destinés à partir dans l’espace à la conquête d’autres planètes. Comment seront-ils perfusés lorsqu’ils seront aussi éloignés de la Terre ?

Qiao Kong-Leï s’empressa de répondre à la place de sa patronne, car c’était elle qui avait été l’instigatrice de ce projet.

— Nous avons créé un implant qui pourra assurer cette fonction. Il se fixe sur le ventricule droit du cœur et contient un réservoir qui distribue un produit dopant, hautement concentré. Grâce à une petite pile, il aura une autonomie de dix ans et pourra ainsi diffuser pour chaque clone, la dose microscopique de sérum nécessaire. D’ici dix ans, nous avons le temps de voir, n’est-ce pas ?

— Parfait ! trancha le chef de la BS. Dans ces conditions, je suis d’accord.

— Quand seront-ils opérationnels ? s’informa le Grand Maître, à nouveau.

— Les clones d’Andrew seront prêts dans quinze jours, répliqua avec assurance, Susie Cartoon. D’ici là, nous aurons fabriqué les médaillons olfactifs qui nous permettront d’être reconnus par ces nouveaux individus. Là encore, Grand Maître, vous disposerez d’un deuxième pendentif en or qui vous mettra au premier rang de la dynastie.

Le chef du PNC était ravi de voir la tournure que prenaient les évènements. Il avait assisté au décollage de la première fusée à moteur nucléaire sur le continent australien, et tout s’était passé à merveille. Le programme s’était déroulé sans bavure. Le Grand Maître avait des raisons d’être optimiste pour l’avenir du PNC et il donna son approbation pour que les scientifiques installent les implants sur les clones.

— Number one ! demanda-t-il en se levant pour partir. En attendant, il nous reste deux tâches à finaliser. Pendant que nous nous chargerons de trouver les hommes-miniature qui se sont volatilisés, dis à MJ de s’occuper des jeunes voyous qui n’en font qu’à leur tête. Ils méritent une bonne correction.

Susie Cartoon et Qiao Kong-Leï prirent congé de leurs supérieurs qui se dirigeaient déjà vers la sortie, puis elles s’empressèrent de rejoindre les clones dans les salles d’entraînement. Elles devaient se remettre rapidement au travail pour réussir à finir dans les temps les objectifs qu’elles s’étaient fixés. Les encouragements reçus les avaient motivées. Elles étaient prêtes à donner le meilleur d’elles-mêmes pour le PNC qui, non seulement ne doutait plus de leurs compétences, mais en plus, les avait promues au plus haut rang de la société.

 

*

 

Les grues cendrées avaient beau être de grandes migratrices expérimentées, les hommes-miniature n’avaient pas osé traverser directement le Golfe du Bengale pour rejoindre la Malaisie. Sans pouvoir faire une halte sur des îles intermédiaires, le risque que les oiseaux s’épuisent avant de franchir l’autre côté de la mer aurait été trop élevé. Même si la distance était plus importante, ils avaient décidé de contourner le nord de l’Océan Indien en remontant le littoral est de l’Inde, pour atteindre la Birmanie. De là, ils comptaient longer les côtes de la Mer d’Andaman jusqu’au sud de la Malaisie. Ils arriveraient ainsi près de l’île de Bornéo, en ayant laissé aux grues cendrées la liberté de se ravitailler et de se reposer selon leurs besoins.

Cela faisait vingt jours qu’ils étaient partis de la région des « Backwaters » et ils survolaient à présent la Thaïlande. Pour s’économiser, les échassiers utilisaient les ascendances thermiques. Cette technique leur permettait de s’élever le plus haut possible dans le ciel puis de parcourir le maximum de distance en planant, sans battre des ailes. Quant aux jeunes, grâce à leurs combinaisons SPICROR, ils ne souffraient pas du froid des hautes altitudes. Par contre, lorsque les grues se posaient, ils retrouvaient la douceur du climat ambiant et savouraient la chance qu’ils avaient de faire étape dans des lieux de toute beauté. Après s’être baignés dans des eaux d’une limpidité étonnante, riches en poissons et en récifs coralliens, ils dormaient ensuite sur des plages de sable fin, abrités sous les cocotiers.

Au moment du départ, ils étaient repassés par l’avion de la BS, perché dans son arbre, afin de récupérer leurs armes. Ainsi, Horus n’avait plus à parcourir les contrées environnantes pour chasser. La communauté était redevenue autonome. Portés dans les hamacs par les grues cendrées, les adolescents à l’affut pouvaient approcher discrètement le gibier par les airs et le surprendre facilement. De cette façon, ils rataient rarement leurs cibles. Justement, ce soir-là, la troupe repéra des muntjacs en survolant la forêt. Ces cervidés de petite taille, effrayés par les groupes ailés qui les pourchassaient, sautaient et couraient dans tous les sens, effectuant des sortes de cris plaintifs qui ressemblaient à des aboiements. Le plus gros d’entre eux fut tué par Lisa, à l’aide d’une seule cartouche. Dès qu’ils se furent posés sur une magnifique plage, José, Lucas, Indra et Yoko se chargèrent de préparer le jeune cerf pour le diner pendant que les autres partaient ramasser du bois pour le feu.

Les pensionnaires des « Iris » s’étaient tout de suite bien entendus avec leurs libérateurs. Ils avaient été accueillis si naturellement par Mattéo et ses amis, qu’ils avaient l’impression qu’ils se connaissaient depuis toujours et, chaque soir, les discussions allaient bon train. Comme tous participaient aux tâches quotidiennes avec le même enthousiasme, un climat de confiance s’était installé spontanément entre eux. De plus, autant les uns que les autres, ils étaient tous amateurs de plaisanteries et dès qu’ils le pouvaient, ils n’hésitaient pas à s’amuser. Cela facilita la cohésion du groupe et consolida les liens d’amitié.

Ils étaient maintenant assis sur la plage autour d’un grand feu. Pendant qu’ils attendaient d’obtenir suffisamment de braises pour cuire l’animal, les adolescents partageaient gaiement leurs impressions de la journée. Indra remarqua l’absence de Mattéo. Elle le chercha des yeux aux alentours et l’aperçut à une centaine de mètres, tout seul, face à la mer. Elle quitta le foyer pour le rejoindre…

— Comment vas-tu, Mattéo ? l’interrogea-t-elle avec un grand sourire, tandis qu’il se retournait vers elle, surpris par le son de sa voix, alors qu’il ne l’avait pas entendu arriver.

Encore dans ses réflexions, il ne répondit pas tout de suite et l’observa s’approcher, éclairée par le soleil couchant qui ravivait les pommettes de son visage, déjà colorées. Il sourit à son tour et tendit ses mains vers son amie pour l’accueillir. Elle les saisit dès qu’elle fut à son niveau et stoppa soudain sa marche pour se poser devant lui.

— Ça va ? lui demanda-t-elle à nouveau, en le fixant dans les yeux… Tu penses à Poe, n’est-ce pas ?

Mattéo rougit un peu, mais en même temps, il était content qu’elle lui donne l’occasion d’échanger à propos de celle qu’il aimait. Indra qui avait vu juste s’avança d’un pas et lui fit une bise sur la joue, puis elle l’invita à s’asseoir sur le sable, pour parler. Ils étaient maintenant tous les deux, côte à côte, à regarder le soleil qui finissait de s’enfoncer derrière la ligne d’horizon.

— Nous allons la revoir ! affirma-t-elle d’une douce voix. Nous sommes tous impatients de la retrouver. Poe nous manque, Mattéo… À toi, encore plus, je sais bien, mais à nous aussi, énormément… Cette séparation est bientôt terminée. Nous ne sommes plus très loin de l’île de Bornéo.

Les mots d’Indra lui allèrent droit au cœur. Mattéo réalisait encore une fois la formidable amitié qui le liait, à elle et à ses compagnons. Ils avaient déjà vécu tellement de choses ensemble qu’ils s’appréciaient tous considérablement. S’ils étaient ici aujourd’hui, c’était bien parce qu’à aucun moment, ses camarades et lui n’avaient flanché. Ils avaient sans cesse puisé leur énergie dans cette amitié qui s’était renforcée un peu plus chaque jour.

— Merci Indra, dit soudain Mattéo qui se décida enfin à causer. Tu as raison… Quelle belle équipe nous formons ! Et comme nous serons heureux de nous retrouver au complet… si du moins Poe est toujours vivante.

Mattéo ne put continuer sa phrase, car sa gorge se serrait en pensant à l’éventualité qu’il ne puisse la revoir. Il se souvenait de son état de santé déplorable quand il l’avait laissée. Le médecin qui l’avait auscultée par l’intermédiaire de GLIC semblait tellement pessimiste…

Un long silence s’installa entre les deux amis. Indra aussi était inquiète. Elle préféra ne rien dire et attendit de trouver les mots justes qui pourraient le rassurer.

— Indra, avais-tu l’impression, comme moi, qu’elle allait peut-être mourir quand les hommes du PNC l’ont embarquée ?

Indra n’osa pas se retourner vers Mattéo pour lui répondre, car des larmes coulaient sur ses joues. Elle ne voulait surtout pas qu’il s’en aperçoive. Si elle était venue le rejoindre, c’était pour lui remonter le moral et non pour le troubler un peu plus. Elle était déçue de ne pas réussir à cacher ses sentiments.

— Poe est une battante ! déclara-t-elle d’une voix tremblante. Je suis sûre qu’elle va… Je… Je suis sûre…

— Qu’elle va s’en sortir ! Oui, elle va s’en sortir, conclut à son tour Mattéo qui était touché par la sensibilité de son amie.

Il posa sa main délicatement sur l’épaule d’Indra et ne la retira pas. Au contraire, il la pressa légèrement pour lui signifier qu’il était ému de la voir ainsi.

— Oh, Mattéo ! gémit-elle en s’écroulant dans ses bras. Je ne voulais pas pleurer… Je voulais juste t’encourager… et voilà que je fonds en larmes au lieu de te soutenir.

— Il n’y a pas de honte à pleurer pour les gens que l’on aime, dit-il calmement à Indra pour la consoler. Et je sais combien vous l’aimez tous ici. Mais tu as raison. Ne paniquons pas tant que nous ne savons rien à son sujet. Gardons espoir.

— Retournons avec les autres, ajouta Indra qui retrouvait le sourire. Cela sera plus gai.

— Oui, nous avons bien besoin d’être tous ensemble, ce soir. Allons-y.

Indra prit la main de son ami et elle l’accompagna ainsi jusqu’au feu de bois. Les silhouettes de leurs compagnons qui dansaient se dessinaient devant les flammes. Ils entendaient au loin leurs rires joyeux et leurs chants rythmés qui montaient dans le ciel, en même temps que les étincelles du brasier. La nuit était tombée. Une légère fraîcheur s’installait sur le lieu du campement. Tandis qu’ils marchaient d’un pas régulier, ils savaient qu’ils allaient retrouver à quelques mètres, l’agréable chaleur du feu, mais plus encore, la véritable ardeur de l’amitié qui rayonnait tout autour.

Leurs camarades les accueillirent comme ils s’y attendaient, en écartant spontanément le cercle pour leur faire une petite place. Yoko entraîna Mattéo dans la danse avec un sourire bienveillant et Kimbu fit de même avec Indra. Sans dire un mot de plus, tous espéraient très fort que Poe danserait bientôt de nouveau avec eux.

 

 

À nous la victoire et la gloire !

 

         Ils entendirent le bruit rythmé des pas qui résonnait dans le couloir. Celui-ci s’amplifiait au fur et à mesure que l’escouade s’approchait de leur cellule. Les trois hommes du service de contre-espionnage d’Abdul Kou’Ounfi n’avaient pas dormi de la nuit. À cette heure matinale, ils se doutaient que les hommes du comte de la Mouraille venaient pour eux. Malgré leur angoisse, ils se tenaient assis sur leurs couchettes, sans parler, prêts à être embarqués.

Le violent glissement du loquet principal de la porte les surprit. Deux sons plus brefs, secs et métalliques, suivirent aussitôt. Lorsque toutes les fermetures furent déverrouillées, l’agent 44 fit signe aux gardiens de menotter les détenus puis de les faire sortir de la pièce rapidement. Sans traîner, 222, 828 et Torben Wrunotz marchaient l’un derrière l’autre, escortés de chaque côté par les soldats qui les entraînaient par les bras. Avant d’obliquer vers la droite pour s’engager dans le couloir, ils durent passer devant l’agent 44 qui les dévisagea avec mépris. À partir de cet instant, les trois prisonniers comprirent qu’ils n’étaient plus considérés comme des êtres humains, mais comme des bêtes de laboratoire. On ne les maintenait en vie que pour réaliser quelques expériences. Ainsi réduits à l’état de sous-hommes, cela ne valait même plus la peine de leur adresser la parole : c’était ce qu’exprimait le regard effrayant du responsable de la base du Mont Washington, vide de toute compassion.

 

Arrivés dans le laboratoire de Søren Jörtun, les détenus furent placés face à un grand mur. Les soldats attachèrent leurs menottes autour d’une barre scellée à la cloison et les abandonnèrent à leur triste sort. Pendant qu’ils attendaient debout, dans l’indifférence la plus totale du personnel technique, le scientifique expliquait au comte de la Mouraille comment il allait procéder pour que l’expérience se déroule dans les meilleures conditions.

— Je détiens dans ma main droite un premier échantillon de sérum activateur, et dans la gauche, une deuxième dose, un peu plus puissante. Le test va s’effectuer en deux temps pour ne pas reproduire l’erreur qui s’était produite à Machu Picchu avec les rats de laboratoire.

— Il vaudrait mieux ! nota le comte.

— La première injection permettra d’amorcer l’effet de l’activateur de particules, continua Søren Jörtun. Nous transporterons alors le sujet à l’extérieur du bâtiment. C’est à ce moment-là qu’agira la seconde dose de sérum que nous lui aurons fait avaler au préalable. Dès que les sucs gastriques désagrègeront l’enveloppe de la gélule. Cette enveloppe est très résistante afin de retarder le déclenchement de cette seconde phase qui achèvera le processus de croissance entamé avec la première dose.

— Nos cobayes sont censés atteindre quelle taille ? s’informa le chef des espions.

— Comme vous me l’aviez demandé, répondit Søren Jörtun, deux mètres soixante, à peu près. De toute façon, en fonction du résultat obtenu sur le premier détenu, nous modifierons la puissance du sérum.

L’amiral Flower qui se tenait derrière le comte ajouta une dernière précision.

— Les prisonniers ont bien avalé, hier soir, la petite capsule en bioverre contenant de l’arsenic. Avant de procéder aux tests, nous devons contrôler qu’elle s’est bien fixée sur la paroi du tube digestif.

— Merci de m’avoir rappelé cet impératif, Amiral, avoua le scientifique. Cette vérification est capitale, en effet. Il ne s’agirait pas que nos cobayes profitent d’avoir une taille de plus de deux mètres pour détruire notre installation et nous avec. Nous avons donc prévu de les éliminer à la fin des essais, à l’aide d’une télécommande qui actionnera l’ouverture de la capsule. Le poison fera effet tout de suite.

Søren Jörtun appela l’agent 44 pour que ses soldats transfèrent les prisonniers vers la salle de radio. En attendant leur retour, il commença à remplir la seringue de sérum activateur, destinée au premier sujet.

— Je vous en prie, Excellence, prenez place dans un fauteuil. Ils ne tarderont pas à revenir. Mettez-vous à l’aise ! l’invita le scientifique, plutôt confiant dans la suite des événements.

 

*

 

À la demande de Poe, les clones de Mattéo transportèrent les deux jeunes filles jusqu’à la limite du camp du PNC. Elles souhaitaient voir s’il était possible de s’approcher de leurs amis prisonniers. Cachées derrière des buissons, sur une petite colline qui dominait les bâtiments où ils étaient censés être logés, elles s’étonnèrent de l’absence de lumière aux fenêtres. De plus, pas un soldat de la BS ne montait la garde devant les dortoirs.

— C’est étrange ! chuchota Poe à Mahala. Cette zone semble abandonnée.

— Oui, tu as raison, confirma-t-elle, mais le plus bizarre, c’est que même les réverbères ne fonctionnent pas. On dirait que c’est tout le quartier qui est coupé d’électricité. Le réseau serait-il en panne ?

— Je vais m’avancer le plus près possible pour m’en rendre compte, dit Poe. Si c’est le cas, nous devons profiter de l’obscurité pour entrer en contact avec eux… Nous ne pouvons rater cette aubaine. Ne bouge pas d’ici.

Sans attendre, Poe s’élança dans la pente, à moitié courbée, en direction des dortoirs. Mahala qui la suivait des yeux tremblait pour elle. Son amie était tellement à découvert qu’elle pouvait se faire surprendre à tout moment. Elle était maintenant tout en bas. Elle la vit traverser la chaussée à toute allure et se coller au mur de la première maison pour se faire la plus discrète possible. Mahala regarda à côté d’elle si les clones de Mattéo la surveillaient également, mais ils avaient disparu, eux aussi. Elle fut soudain prise d’une grande angoisse.

 

*

 

— Ah ! Les voilà ! se réjouit du retour des détenus, le comte de la Mouraille, avachi dans son fauteuil. Nous allons pouvoir commencer.

Pendant que les soldats attachaient de nouveau 222 et 828 à la rampe, Torben Wrunotz fut amené à Søren Jörtun. Il était en train d’observer les radios abdominales des trois cobayes.

— C’est parfait ! s’exprima-t-il devant l’amiral et le comte, en leur montrant du doigt l’emplacement des capsules d’arsenic. Regardez, elles se sont correctement coincées chez chaque sujet dans un repli du tube digestif.

Il se tourna ensuite vers son acolyte et lui somma de faire avaler à l’agent 66 la gélule contenant la dose à effet retardé du sérum activateur. Mais Torben Wrunotz refusa de prendre le comprimé que lui présentait le scientifique. Sans paraître inquiet, l’amiral lui annonça d’une voix indifférente qu’il avait le choix entre l’absorber de son plein gré ou bien sous la torture. Des gouttes de sueur coulaient sur le front du prisonnier. Il résolut alors d’opter pour la mort la moins douloureuse et tendit sa main en tremblant afin qu’on lui remette la pilule. Résigné, le dénommé 66 s’exécuta devant ses bourreaux. Quand il eut dégluti, l’amiral lui ouvrit la bouche de force pour vérifier qu’il n’avait pas caché la gélule sous la langue ou dans un recoin du gosier.

— C’est bon ! confirma-t-il, après avoir inspecté en détail la cavité buccale. Vous pouvez le piquer !

Torben Wrunotz fut couché sur une paillasse et pendant que les soldats le maintenaient immobile, Søren Jörtun lui administra le sérum dans une veine du bras, à l’aide d’une seringue.

— Emmenez-le sous l’activateur de particules ! ordonna-t-il, après avoir retiré l’aiguille.

Au bout de cinq longues minutes sous l’appareil, Søren Jörtun leva la main pour indiquer à ses collègues qu’ils pouvaient transporter le cobaye en dehors du bâtiment. Sans perdre de temps, deux brancardiers le conduisirent à travers les couloirs de la base secrète pour l’éjecter de la civière sur la terrasse. Ils l’abandonnèrent sur une dalle en marbre et s’empressèrent de retourner à l’intérieur, avant qu’il ne commence à grandir. Dès qu’ils franchirent le seuil de l’édifice, on referma le plus vite possible les portes, et tous se postèrent derrière les vitres pour voir comment la transformation allait opérer sur l’espion.

— Il bouge ! alerta soudain l’amiral Flower.

— Oui, ça y est ! confirma Søren Jörtun. Il est en train d’augmenter de volume.

Torben Wrunotz tremblait de tous ses membres en faisant d’horribles grimaces, quand tout à coup, sa tête commença à s’agrandir exagérément. Très peu de temps après, accompagné par de violentes convulsions, ce fut le reste du corps qui se mit à croître. D’abord le tronc, puis le bassin, et enfin les quatre membres. À partir de ce moment, ayant retrouvé des proportions normales, il enfla sans discontinuité jusqu’à atteindre un mètre de hauteur. L’homme hurlait de douleur et se roulait par terre, sous les yeux horrifiés du public qui s’imaginait bientôt être à sa place.

— Le protocole du Professeur Boz était beaucoup plus lent, expliqua le scientifique à ses voisins. Justement, pour éviter toutes ces souffrances. Mais ne vous inquiétez pas, j’ai prévu pour nous, une dose de morphine qui nous épargnera cela.

 

*

 

Discrètement, Poe passa la tête devant la fenêtre la plus proche. Elle découvrit une pièce vide. Du coup, elle sauta à l’intérieur et poursuivit son enquête en s’introduisant dans la chambre voisine avec méfiance. Mais encore une fois, aucun jeune n’était dans son lit. Poe visita ainsi tous les dortoirs et dut se rendre à l’évidence. Plus personne ne logeait ici. Elle décida d’aller retrouver Mahala. Au même moment, son amie vit passer devant une cabane toute proche, deux soldats de la BS. Ils se dirigeaient vers les dortoirs. Sans doute pour faire une inspection de routine. Elle ne savait pas quoi faire et elle n’avait aucun moyen de prévenir Poe sans se faire repérer. Celle-ci, rassurée de n’avoir rencontré personne dans cette partie du camp, rebroussa chemin et courut pour ne pas perdre de temps. Alors qu’elle ouvrait la dernière porte du bâtiment pour sortir, elle se retrouva nez à nez avec la patrouille.

— Qu’est-ce que tu fais là ? la questionna le premier soldat, surpris. Pourquoi n’es-tu pas avec les autres ?

Poe repartit aussi vite qu’elle était arrivée en faisant un bref demi-tour, ne cherchant surtout pas à s’expliquer.

— Hé ! Oh ! Attends un peu ! crièrent les deux hommes qui se lancèrent à sa poursuite.

Mais, comme elle courait dans la pénombre, Poe ne remarqua pas un tabouret qui était en travers de son chemin. Elle s’entrava dedans et s’écroula par terre. La BS l’attrapa avant qu’elle n’ait eu le temps de se relever. Quant à Mahala, ne voyant rien depuis son poste d’observation, pleurait en s’imaginant le pire.

 

*

 

Torben Wrunotz resta couché sur le sol de la terrasse pendant un bon quart d’heure, plus ou moins inanimé, les yeux dans le vague. Alors qu’il commençait tout juste à se rétablir, une nouvelle série de contractions agita tout son organisme. Sans avoir eu le temps de récupérer, il entra dans une deuxième phase de croissance active.

— Ce doit être le sérum contenu dans la gélule qui doit faire effet, à présent ! commenta Søren Jörtun, satisfait de voir que tout se déroulait selon ses prévisions.

Le prisonnier passa encore par plusieurs étapes de déformation pour atteindre enfin, après d’horribles souffrances, la taille souhaitée par le comte de la Mouraille. À ce stade, le cobaye parut stabilisé.

— Formidable ! hurla de joie le comte en embrassant le scientifique. Nous avons réussi ! Bravo ! Félicitations !

Le chef des espions serra ensuite dans ses bras l’amiral Flower et toutes les personnes qui étaient autour de lui. Dans toute la base secrète, les espions du PNC applaudissaient le chercheur pour le féliciter de son succès. Le comte de la Mouraille se mit soudain à rêver de vengeance et s’impatienta de pouvoir se battre contre le Grand Maître. Il crut de nouveau à sa gloire et s’imagina devenir bientôt le maître du monde.

— Est-il bien nécessaire de faire d’autres tests sur les derniers cobayes ? s’informa-t-il auprès de Søren Jörtun, tellement il était pressé de punir les traîtres qui les avaient lâchement abandonnés.

Emporté par l’enthousiasme général, le chercheur donna son accord pour s’en tenir là et il invita tous les espions-miniature à venir dans son laboratoire pour obtenir leur dose de sérum activateur. Comme il n’y avait pas de modification à apporter au produit qu’il avait conçu, l’injection ne prendrait pas beaucoup de temps.

 

Tous les espions attendaient leur tour et faisaient la queue devant le laboratoire, réorganisé pour l’occasion. Chacun recevait un plateau contenant un comprimé d’antalgique destiné à effacer la douleur pendant la croissance. Søren Jörtun avait mis au point une molécule apparentée à la morphine qui était cent fois plus puissante que celle-ci. Se trouvait également sur le support une seringue remplie de sérum activateur et une gélule qui enclencherait, plus tardivement, une seconde phase de développement. Avant de présenter leur bras devant le professeur ou l’un de ses collègues pour se faire piquer, les espions avaient déjà avalé l’antalgique et la gélule. Une fois l’injection réalisée, ils se rendaient sous l’activateur de particules par groupes de dix. Puis, au bout de cinq minutes sous l’appareil, ils se répartissaient dans les pièces de l’ancien observatoire pour attendre tous ensemble que le sérum agisse.

Dans l’excitation, les hommes du comte de la Mouraille avaient oublié la présence des agents 222 et 828 qui demeurèrent attachés à la rampe du laboratoire. Ils avaient même négligé de déclencher la destruction de la capsule d’arsenic qui était dans l’intestin de Torben Wrunotz, à l’aide de la télécommande. Il ne restait maintenant plus que quelques techniciens à traiter, ainsi que l’agent 44, l’amiral Flower, le comte de la Mouraille et Søren Jörtun.

— C’est à votre tour, Excellence, l’invita Søren Jörtun avec un grand sourire.

Celui-ci tendit son bras dans sa direction d’un air satisfait.

— À nous la victoire et la gloire ! lui dit-il fièrement.

Quand tout le monde fut passé, Søren Jörtun effectua sur lui-même sa propre piqûre et s’empressa de rejoindre les derniers hommes sous l’activateur. Tandis qu’il patientait sous l’appareil, il aperçut les deux agents accrochés à la barre en bois. « Bah ! Ce n’est pas bien grave », pensa-t-il. « De toute façon, ils devaient mourir ! ». Puis il quitta le laboratoire pour s’installer à son tour dans une des pièces du bâtiment, à côté du comte.

Dans les salles d’à côté, les premiers espions débutaient leur transformation. Aucun ne semblait souffrir, contrairement au cobaye. Cela rassura le comte de la Mouraille ainsi que ses voisins qui envisageaient dès lors leur agrandissement avec plus de sérénité. En pensant au prisonnier, l’amiral Flower réalisa qu’il n’avait pas actionné la fracture de la capsule d’arsenic. Du coup, il jeta un œil à travers la vitre pour voir s’il était toujours étendu dehors, comme au moment où ils l’avaient laissé avant de s’injecter à leur tour le sérum de croissance.

— Excellence ! s’écria-t-il horrifié, en l’apercevant sur la terrasse. Excellence ! Regardez !

Intrigués, le comte de la Mouraille, le chercheur et l’agent 44 s’empressèrent d’examiner les alentours et découvrirent ensemble, le monstre qui se tenait debout, immense et nu, au milieu de l’esplanade. Torben Wrunotz mesurait presque six mètres. Furieux et décontenancé, le comte de la Mouraille se tourna vers Søren Jörtun.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? lui hurla-t-il en lui serrant le cou et en le secouant violemment.

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