#ConfinementJour40 – Partage de lecture du roman ” 2152 ” – Chapitres 113, 114 et 115

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

 

2152

Sixième période

« C’est maintenant ou jamais ! »

Le courant-jet polaire

 

         Depuis la surface du soleil, des particules électrisées étaient propulsées dans l’espace, à la suite de violentes tempêtes. Le vent solaire les emportait dans le plasma interplanétaire et les projetait sur les planètes qui se trouvaient sur son chemin. Seules, celles qui étaient entourées d’un champ magnétique assez puissant pouvaient éviter d’être bombardées par ces particules. Le champ magnétique qui agissait comme un bouclier avait le pouvoir naturel de dévier le vent. Par chance, la terre en possédait un. Lorsqu’au bout de quatre jours, le vent solaire arrivait sur elle, à la vitesse phénoménale de quatre cents kilomètres par seconde, les particules qu’il entraînait avec lui glissaient à la surface de cette bulle protectrice. Après, elles continuaient leur course folle à travers l’espace. Au niveau des pôles et au contact de l’atmosphère, l’énergie produite par le passage de ces poussières célestes se transformait en lumière, créant ainsi des aurores. Justement, dans le centre de survie de la baie de Baffin, les hommes-miniature admiraient les formes lumineuses que prenaient les aurores boréales. Elles ondulaient au-dessus de leurs têtes comme d’immenses draperies vertes, devant le ciel couvert d’étoiles. Le spectacle était prodigieux.

 

Anouk Simbad orchestrait la visioconférence qu’elle avait organisée avec ses pairs, depuis la CSG. Bien que les six sages fussent en contact permanent, ils s’entretenaient aujourd’hui pour redéfinir leurs orientations. Les nouvelles possibilités qu’offraient les CV les amenaient à repenser leurs objectifs.

— Je suis vraiment heureuse d’apprendre que vous maîtrisiez les cités volantes, reconnut la sage Anouk Simbad, en s’adressant à son homologue, la sage Zoé Duchemin. Je vais tout de suite annoncer cette bonne nouvelle à nos habitants. Ici, nous sommes actuellement en train de régler les cellules d’hibernation, au cas où nous devrions démarrer l’opération « Tardigrade », pour la mise en sommeil de la population.

— Continuez à vous préparer, bien sûr, dit Zoé Duchemin. Mais depuis que nous sommes capables d’éviter les assauts des clones de Mattéo, le PNC nous inquiète moins. Je pense que les jeunes qui se dirigent vers l’île de Bornéo auront besoin de notre soutien. Nous devrons forcément nous engager à leurs côtés pour augmenter l’efficacité de leurs actions sur le terrain. Notre infériorité en taille pourrait être compensée par notre supériorité en nombre. Sans doute devrions-nous d’ailleurs, nous aussi, commencer à nous rapprocher de la Malaisie.

— Nous avons le sentiment de nous être retirés de la bataille, avoua le sage Huu Kiong, depuis la CSG de la Mer du Groenland. Certes, nous abritons une partie de la population en vue d’une menace extrême, mais tout de même, nous avons l’impression de faire preuve d’une certaine lâcheté.

— Cette décision a été prise à l’unanimité, intervint la sage Betty Falway, depuis son QG. Ne culpabilisez pas et ne remettons pas en cause ce choix responsable et plein de bon sens qui permettra de sauver l’humanité. Par contre, dans la mesure où vous serez à l’abri, grâce à votre éloignement de l’île de Bornéo, nous aurons nécessairement besoin de vous en renfort pour orchestrer la logistique.

— Tout à fait, acquiesça le sage Vasek Krozek qui avait également rejoint le QG1. Nous ne pourrons tout gérer lorsque nous nous battrons contre le PNC. Sans votre soutien, nous serons moins performants. Que pensez-vous de l’idée d’organiser un pont aérien qui assurerait une liaison permanente entre la zone d’affrontement et vos CSG ?

— C’est une excellente suggestion, reconnut Anouk Simbad, mais comment pourrons-nous procéder ? La distance entre le Groenland et la Malaisie est si importante ! Je vous rappelle tout de même que plus de dix fuseaux horaires nous séparent de notre CSG  !

— Je crois que cela ne posera pas de problème, déclara le sage Peyo Bingo qui parlait à l’intérieur de la CV1, comme Zoé Duchemin. Nous utiliserons un courant-jet. Hier encore, nous avons étudié avec Gédéon Smox, le moyen d’être transportés autour de la terre, à très grande allure. L’ordinateur central de chaque CV dispose d’un détecteur météo. Il enregistre toutes les pressions et les mouvements d’air qui agissent dans l’atmosphère. De plus, nous pouvons programmer nos déplacements et choisir les courants dans lesquels nous souhaitons voyager. Le « Jet-Stream » est non seulement le plus rapide, mais il effectue surtout une rotation qui peut nous amener de l’autre côté de la terre, sans effort, en quelques jours. Le pont aérien que propose le sage Vasek Krozek est donc tout à fait réalisable.

— Très bien ! approuvèrent Huu Kiong et Anouk Simbad, ravis de pouvoir se rendre utiles. Dans ces conditions, comptez sur nous. Nous mettrons tout en œuvre pour vous soutenir depuis le Groenland.

— De notre côté, dit Zoé Duchemin, nous allons parcourir l’ensemble des continents pour rassembler, dans nos cités volantes, tous les hommes-miniature présents dans les QG terrestres. Nous n’avons plus de temps à perdre.

Comme aucun membre du conseil n’avait quelque chose à ajouter, Anouk Simbad exprima son sentiment pour conclure la séance.

— Mes chers amis, dit-elle devant les cinq autres sages qui l’écoutaient avec gravité, j’ai la conviction, aujourd’hui, que nous prenons encore une fois notre destin en main. Depuis que nous avons décidé de nous miniaturiser pour vivre en harmonie avec la nature que nous avons tant maltraitée, nous avons rencontré beaucoup d’embûches sur notre chemin. Mais cette fois-ci, nous approchons du but et nous ne pouvons plus accepter d’être menacés en permanence par le Parti de la Nouvelle Chance. Je crois que si nous souhaitons affronter un jour le PNC pour gagner notre liberté, c’est maintenant ou jamais !

 

*

 

Dans le laboratoire de l’observatoire du Mont Washington, les agents 222 et 828 tremblaient de peur. Ils se demandaient ce qui pouvait bien provoquer l’effondrement du bâtiment. Sans avoir la possibilité de voir ce qui se réalisait, puisqu’ils étaient toujours attachés au mur, ils s’imaginaient être à la fin du monde. De partout, ils entendaient des bruits terrifiants, des explosions démesurées et des craquements gigantesques. Au milieu de ce cataclysme, ils pleuraient d’effroi, mais leurs cris de détresse restaient totalement inaudibles. « Que se passe-t-il ? », hurlaient-ils, en se serrant l’un contre l’autre. « Nous… Nous allons mourir ! C’est sûr ! »

En découvrant Torben Wrunotz, aussi grand qu’un dinosaure, Søren Jörtun comprit tout de suite ce qui était arrivé. D’après lui, lorsqu’il l’avait laissé sur la terrasse pour organiser dans le laboratoire la série d’injections destinée à tous les espions du PNC, la deuxième dose de sérum, contenue dans la gélule, n’avait pas encore agi. C’était le petit temps de pause qui avait suivi la première croissance qui l’avait induit en erreur. L’enveloppe de la pilule ne s’était dégradée qu’après le moment où il avait atteint les deux mètres soixante. Mais le chercheur n’était plus là pour assister à la deuxième phase d’agrandissement du cobaye qui lui avait permis de tripler sa taille. Si lui et les hommes du PNC avaient attendu suffisamment longtemps pour s’en rendre compte, il aurait aussitôt décidé d’annuler la prise de la gélule qui, du coup, n’était plus nécessaire. Seulement, leur impatience les avait poussés à abandonner les tests sur les deux autres prisonniers, et ils allaient payer très cher cette bêtise.

— Qu’est-ce que l’on va devenir ? tremblait le comte de la Mouraille, en s’accrochant au savant. Nous n’allons pas nous transformer comme ce monstre, n’est-ce pas ?

Søren Jörtun qui, cette fois-ci, ne voulait pas endosser toute la responsabilité de cette triste erreur tenta de se dégager du comte, avant qu’il ne l’étrangle sur place.

— Écoutez, Excellence, suffoqua-t-il, je vous rappelle que c’est vous qui avez demandé à stopper les tests…

— Mais, qui est le scientifique ici ? C’est moi ou c’est vous, espèce d’imbécile ? Je n’aurais jamais dû vous confier ce travail ! Vous êtes trop nul, Søren ! Le chercheur le plus nul que la terre ait jamais porté ! Et il a fallu que vous croisiez mon chemin et que je me laisse duper par vos bobards, de… soi-disant grand érudit… Hors de ma vue, malheureux ! Disparaissez !

Affolé par les emportements de son chef et les regards hostiles de tous ceux qui étaient autour de lui, Søren Jörtun s’empressa de quitter la pièce avant qu’on ne lui fasse un mauvais sort. « De toute façon », pensa-t-il pendant qu’il s’enfuyait, « C’est trop tard. Il n’y a plus rien à faire… Nous sommes foutus ! » Dans la deuxième salle, il courait entre les corps des espions qui faisaient déjà mille fois sa taille. Il se demandait comment il pourrait traverser le local au milieu de tous ces géants qui continuaient à grandir et qui gesticulaient dans tous les sens. Alors qu’il cherchait une cachette pour se protéger en attendant de se développer à son tour, un soldat l’écrasa avec son pied sans s’en rendre compte.

 

*

 

Le Jet-Stream était comme une grande rivière qui se déplaçait à très haute altitude, entre des masses d’air chaud et des masses d’air froid. Dans l’hémisphère Nord, lorsque tout se passait bien, l’air froid restait au niveau du pôle, et le courant-jet polaire circulait tranquillement autour.

La coïncidence était surprenante. Alors que le sage Peyo Bingo venait d’évoquer la possibilité d’utiliser ce vent puissant pour voyager autour de la terre, celui-ci allait se faire remarquer très prochainement…

 

La cité volante 66333 se déplaçait en bordure de l’océan Pacifique Nord pour récupérer les hommes-miniature postés dans les QG de son secteur. Elle avançait avec régularité vers le continent quand l’alerte météo signala un danger imminent.

— Que se passe-t-il ? demanda le responsable de la cité à son second.

L’homme se pencha aussitôt sur son écran et chercha à localiser la cité sur le globe terrestre. Symbolisée par un petit point rouge, elle se dirigeait vers l’île de Vancouver. Rien de visible et de grave n’apparaissait sur la carte. Aussi, il élargit son champ de vision pour visualiser la totalité de l’océan Pacifique. Il distingua soudain une immense tâche blanche, un peu plus bas.

— Je l’ai repéré ! annonça-t-il d’un air dépité. Aïe, aïe ! Ce n’est pas bon du tout !

— Comment ça ? insista le responsable qui voulait en savoir plus.

— C’est un ouragan qui arrive par le sud-ouest ! Il est… énorme ! Nous sommes sur sa trajectoire et nous n’aurons pas le temps de l’éviter.

Cette large masse nuageuse était née sous les tropiques et remontait progressivement vers le nord. Au fur et à mesure qu’elle avançait, elle tournait sur elle même et se chargeait d’humidité à la surface de l’océan. Son volume ne cessait d’augmenter et son centre se creusait de plus en plus. Elle entraînait avec elle des pluies torrentielles et des vents d’une extrême violence.

— Enclenchons tout de suite le pilotage automatique de la cité ! ordonna le responsable. Nous n’avons plus qu’à nous en remettre à l’intelligence artificielle de l’appareil. De toute façon, nous allons être très vite dépassés par la force des éléments.

— C’est un ouragan d’une puissance exceptionnelle ! confirma le second qui lisait à haute voix les informations mentionnées par l’indicateur. Catégorie maximale sur l’échelle de Beaufort avec des vents soutenus à plus de cent nœuds !

Les hommes de la CV n’osaient même pas imaginer ce qui allait se passer quand ils seraient emportés par cette gigantesque tempête.

— Notre contact avec l’extrémité de l’ouragan est prévu dans dix minutes ! lança à toute l’équipe de pilotage, le second qui ne quittait plus son écran des yeux.

 

*

 

Les espions du PNC s’étaient transformés en d’immenses personnages, à l’instar de Torben Wrunotz. Seulement, contrairement à lui, ils n’avaient pas effectué leur croissance sur la terrasse extérieure du bâtiment. Ils étaient confinés dans les salles de l’observatoire qui ne pouvaient plus les contenir. Sous la forte poussée des nouveaux géants, la structure ne résista pas. Ils étaient contraints de faire voler en éclats l’édifice pour continuer à respirer et pouvoir survivre. Le comte de la Mouraille et ses hommes se retrouvèrent ainsi, au milieu d’un tas de ruines, face à leur ancien cobaye. Ils avaient tous conscience que, par la folie du monarque, ils étaient devenus des êtres inadaptés à leur monde et qu’ils n’auraient plus la possibilité de revenir en arrière. Aussi, lorsque Torben Wrunotz se précipita vers le chef des espions pour le frapper, personne ne l’en empêcha. La raclée que le prisonnier allait lui infliger ne serait que la première de toutes celles qu’ils lui assèneraient à leur tour. Complètement abattus par ce qui venait de leur arriver, ils avaient tous le sentiment de s’être fait berner par cet homme si prétentieux. Ils regrettaient de lui avoir fait confiance et, même s’ils se savaient perdus, ils désiraient ardemment se venger.

— Tiens ! Voilà pour toi, de la part de tous ceux qui sont morts à cause de toi ! lui dit Torben Wrunotz, en lui collant son énorme poing sur la figure.

Le comte de la Mouraille, envoyé au tapis par ce coup magistral qui l’avait mis presque K.O., redressa lentement la tête et observa ses anciens soldats qui le dévisageaient avec dégoût. Même l’amiral Flower et l’agent 44 le regardaient avec de la haine. Il se releva à toute allure et cogna sur les géants avec violence. Profitant de l’effet de surprise, il put se frayer un passage et s’enfuir. Mais les espions s’empressèrent de se lancer à sa poursuite, et une course folle s’engagea dans les pentes caillouteuses de la montagne, pour tenter de le rattraper.

Resté sur place, Torben Wrunotz se précipita vers le bâtiment en ruine pour déloger les pierres, une par une, espérant retrouver les agents 222 et 828. Lorsqu’il eut dégagé l’emplacement qui lui semblait correspondre à l’ancien laboratoire, il dut se rendre à l’évidence : il ne pourrait jamais repérer des créatures aussi petites. Il abandonna donc ses recherches et s’écarta des décombres. Attristé de n’avoir pu sauver ses compagnons, il se posa un instant au bout de la terrasse et regarda l’horizon. Au loin, un peu plus bas, il aperçut les espions du PNC qui continuaient leur chasse à l’homme. Cela le laissait complètement indifférent. Démoralisé, il se leva enfin et entama, d’un pas lent, la descente de la montagne. Il se dirigeait vers l’est.

— Tu as vu comme moi ? dit l’agent 828 à son coéquipier. Torben était aussi grand qu’un gratte-ciel ! Crois-tu que c’est lui qui a détruit la base secrète du PNC pour se venger ?

— Je n’en sais rien, répondit l’agent 222. Mais surtout, comment sommes-nous encore vivants après tout ça ?

Libérés de la barre qui s’était descellée du mur, les deux hommes se soutenaient pour avancer jusqu’à l’extrémité de la pierre cassée sur laquelle ils se tenaient. Une fois au bord, ils contemplèrent le champ de ruine qui s’étendait autour d’eux. « Comment réussirons-nous à sortir d’ici avec les mains attachées ? », se demandèrent-ils. « Et puis, pour aller où ensuite ? ». Mais tout à coup, le ciel s’assombrit subitement et le sol se mit de nouveau à trembler. Regardant en l’air, ils découvrirent avec stupeur la troupe de géants qui passait au-dessus d’eux. Les espions du PNC marchaient sur les décombres en portant dans leurs bras un homme inanimé.

— C’est le Comte de la Mouraille ! s’exclama 222.

Le corps fut jeté sur un tas de pierres, juste à l’endroit où ils se trouvaient. Le gigantesque cadavre du comte s’écroula sur eux, et dans sa chute, mit fin à leurs jours.

— Que ces ruines sur lesquelles tu reposes symbolisent le résultat de tout ton travail ! dirent ses anciens soldats qui l’avaient tué.

 

*

 

La CV66333 fut emportée par le tourbillon nuageux qui ne laissait rien sur son passage. Dès que l’ouragan atteignit les côtes du continent américain, il occasionna des raz-de-marée et des inondations importantes à l’intérieur des terres. Des pluies démentielles se déversaient sur la végétation qui était également bousculée par les fortes rafales. La plupart des arbres tombaient. Une fois déracinés, leurs branches cassées étaient aspirées aussitôt par la dépression. Sans savoir comment, après avoir été déportée dans l’épais disque nuageux sur des centaines de kilomètres, la CV66333 parvint dans la partie centrale de l’ouragan.

— Nous sommes dans un nouveau tourbillon qui nous entraîne en altitude, à une vitesse gigantesque ! cria le second pilote de la cité volante. La température extérieure monte considérablement !

Les hommes-miniature furent projetés jusqu’à la limite de la troposphère, à plus de dix kilomètres de hauteur, et furent soudain libérés des griffes de l’ouragan. Le pilotage automatique avait réussi à les conduire au-dessus de la zone des vents et à les dégager de ce piège. Ils laissèrent ainsi passer la tempête, bien abrités du froid par leur cité. Celle-ci leur procura également l’oxygène qui manquait à cette altitude pour respirer. L’ouragan continua sa route sans eux vers l’Alaska et dévia le courant-jet qu’il croisa au passage. La masse d’air glacé que ce courant-jet contenait dans la partie boréale du globe se déforma et au lieu de rester à sa place, elle entama une descente progressive vers le sud. Dans quelques jours, elle atteindrait le centre de l’Amérique du Nord. Les régions qu’elle recouvrirait subiraient alors des chutes vertigineuses des températures. Celles-ci baisseraient bientôt jusqu’à -50 °C, là où il faisait actuellement une moyenne de 25 °C.

 

*

 

Les espions du PNC avaient quitté le Mont Washington depuis plusieurs jours et avaient rattrapé Torben Wrunotz. Eux et lui, unis dans leur malheur, avaient décidé de faire cause commune et tentaient de survivre comme ils pouvaient. Leur imposante stature nécessitait de telles quantités de nourriture qu’ils étaient dans l’incapacité de s’alimenter correctement. Lorsqu’ils arrivaient à capturer quelques animaux, ils les mangeaient crus, mais cela était insuffisant. Ils dépérissaient lentement.

— Arrêtons-nous dans cette forêt pour passer la nuit, dit Torben Wrunotz, épuisé, au reste de la troupe. Nous serons un peu à l’abri. Il fait de plus en plus froid.

Tous acquiescèrent et s’assirent les uns à côté des autres pour se protéger. Mais leurs corps nus et tremblants ne parvenaient pas à compenser le froid polaire qui s’installait depuis quelques heures sur les montagnes des Appalaches. Ils ne savaient pas que c’était la conséquence d’un déplacement du courant-jet qui avait été bousculé par un ouragan, cinq mille kilomètres plus loin. Des gouttelettes de pluie se mirent à tomber et à geler instantanément, au contact du sol. Petit à petit, leurs membres s’engourdirent et leur rythme cardiaque ralentit dangereusement. Leur esprit glissa progressivement dans une curieuse somnolence et ils perdirent connaissance. Pendant que la précipitation enrobait peu à peu la nature environnante d’une épaisse couche de glace, le froid extrême transforma leurs corps en statues. Puis, les nouveaux géants s’éteignirent sous la neige, comme avant eux, les mammouths d’Amérique du Nord, dix mille ans plus tôt.

 

Triste punition

 

         Number one observait les corps de ses deux soldats morts. Le chef de la BS avait été prévenu par ses collègues qui s’étaient inquiétés de ne pas les voir revenir de leur tournée, alors qu’ils inspectaient les dortoirs des jeunes. Ils les avaient retrouvés, étendus sur le plancher de l’allée centrale de la première pièce, à côté d’un tabouret renversé.

— À quelle heure ont-ils commencé leur reconnaissance ? demanda Number one à ses hommes.

— À trois heures, Chef, répondit celui qui était le plus près de lui. MJ nous a chargés de surveiller les bâtiments toutes les deux heures, et c’était le troisième tour de garde de la nuit.

— Et, où dorment les jeunes ? Pourquoi ne sont-ils pas ici ?

— Ils sont punis, Chef. MJ a décidé de les faire marcher toute la nuit, à l’intérieur de l’enclos sud.

— Bien, conduisez-moi là-bas. Je dois m’entretenir avec lui.

 

*

 

— Je ne comprends toujours pas comment les clones réussissent à être aussi discrets, s’étonna Mahala. Ils m’ont laissée toute seule sans que je m’en aperçoive et je ne les ai même pas vus entrer dans le dortoir pour te secourir. C’est impressionnant ! En tout cas, tu peux être tranquille, ils veillent bien sur toi.

— Désormais, il va falloir être très prudentes, dit Poe à son amie. Ils vont sûrement inspecter l’île dans les moindres recoins pour nous trouver.

De retour dans leur grotte, les deux adolescentes s’inquiétaient de la suite des événements, maintenant que les clones avaient tué les deux soldats de la BS.

— Je me demande si nous ne devrions pas quitter l’île avec Tahia, proposa Mahala. Si la BS nous attrape, MJ se fera un plaisir de nous exécuter. Et cette fois-ci, il aura de bonnes raisons pour justifier son crime.

— C’est impossible, Mahala ! répondit aussitôt Poe. Nous n’allons pas abandonner nos amis au moment où ils décident de se battre contre le PNC. Au contraire, nous devons trouver un moyen de les aider.

— Mais comment allons-nous faire si nous passons notre temps dans cette caverne ? répliqua-t-elle.

— Tu as raison, Mahala, reconnut Poe. Peut-être devrions-nous arrêter de nous cacher et commencer à agir.

— Quoi ? Mais, réfléchis un peu, Poe. Sauf dans cette partie sauvage, l’île est parsemée de caméras de surveillance !

— Justement, nous savons par quoi nous devons démarrer ! insista-t-elle. Dès demain, nous entrons en résistance. La nuit prochaine, opération sabotage !

 

*

 

Depuis deux heures du matin, à l’intérieur de l’enclos sud, les adolescents marchaient avec un lourd sac sur le dos. L’espace était plutôt grand et entouré de fil de fer barbelé, empêchant toute tentative de fuite…

MJ avait attendu qu’ils soient tous endormis pour envoyé la BS les chercher dans les dortoirs, avec l’ordre de les sortir du lit énergiquement. En les surprenant dans leur sommeil, il avait espéré que cette brutale intervention aurait augmenté leur stress. Une fois rassemblés à l’extérieur des bâtiments, les soldats les avaient forcés à rejoindre la plage en courant pieds nus. Là les accueillait une deuxième brigade. On avait remis à chacun un sac à dos avec l’obligation de le remplir de sable à toute vitesse, puis de patienter en rang, debout. Dès qu’ils avaient été alignés avec leur chargement, entre deux lignes de soldats, ils avaient dû entrer comme du bétail dans l’enclos qui était plus loin. Des miradors encadraient l’enceinte, éclairée de puissants projecteurs. MJ, installé sur l’une de ces plateformes, s’était adressé à eux, après qu’ils se soient répartis un peu partout dans l’espace.

— Ceci est une punition dont voici le déroulement à suivre, avait-il dit sur un ton glacial. Écoutez bien, car je ne la répèterai pas.

MJ avait attendu quelques instants avant de reprendre la parole. Le groupe emprisonné fit silence. Il savourait sa puissance retrouvée. « C’est bon ! Ils ont peur ! C’est ce que je voulais. »

— Vous devrez marcher en faisant le tour du terrain jusqu’au lever du jour, avait-il expliqué avec la même froideur. Toute personne qui s’arrêtera sera mise au cachot dès demain, au pain sec et à l’eau, pendant une semaine. Si elle s’immobilise une deuxième fois, le cachot durera un mois. Et enfin, la troisième fois…

Tous les adolescents tendaient l’oreille, anxieux de la sentence imaginée par leur ancien camarade pour se venger de leur rébellion.

— À la troisième fois, nous lui confisquerons le collier olfactif ! avait-il annoncé en forçant la voix.

À ces mots, tous exclamèrent leur surprise et leur désapprobation. Un vent d’inquiétude parcourut l’assemblée.

— Comment peux-tu jouer avec nos vies comme cela ? avait crié Tarun, indigné. Tu es devenu fou !

— Silence ! avait rétorqué le jeune favori du Grand Maître. Sache, Tarun, que tout ça est de votre faute, à toi et à Viki. Mais, encore une fois, ma bonté n’a pas de limites. Les personnes qui se seront arrêtées trois fois auront le choix entre quitter l’enceinte sans leur collier ou être esclaves du PNC. Si elles préfèrent le statut d’esclave, elles rejoindront les troupes de travailleurs qui participent à la construction des fusées en Australie… Et maintenant, je compte jusqu’à trois pour donner le départ !

 

La voiture de Number one freina brusquement devant l’enclos sud. Le chef de la BS descendit du véhicule et interrogea un gardien qui s’était approché pour lui ouvrir la porte.

— Peux-tu me dire où se trouve MJ ?

— Il est posté sur ce mirador ! répondit-il à son chef, en montrant du doigt la terrasse où avait pris place le jeune homme.

Number one le remercia et se dirigea d’un pas alerte vers son élève. Dès qu’il fut au pied de la tour, il grimpa à l’échelle pour le rejoindre sur la plateforme d’observation. Sitôt en haut, il s’accouda à la balustrade, à côté de lui.

— Number one ! l’accueillit MJ avec un grand sourire. Comment allez-vous ? Regardez comme ils s’appliquent à bien accomplir leur punition. Pour l’instant, aucun n’est encore tombé à terre. Ils ne manquent pas de volonté. Quel dommage qu’ils ne la mettent pas au service du PNC ! Mais je pense que ce petit exercice leur donnera matière à réfléchir.

Andrew expliqua à son maître en quoi consistait la brimade et cela amusa Number one qui le félicita pour son imagination. Mais l’homme était venu pour lui parler de la disparition de ses deux soldats :

— Es-tu sûr d’avoir rattrapé tous les jeunes qui s’étaient enfuis ? l’interrogea-t-il, l’air préoccupé.

— Nous cherchons encore Mahala, confirma MJ, légèrement ennuyé. Quant à Poe, elle doit être déjà morte puisqu’elle est partie sans le collier olfactif qui aurait pu la protéger des clones… Mais, pourquoi cette question ?

— Nous venons de découvrir deux de nos soldats, sans vie, à l’intérieur d’un dortoir.

— Comment ?

— D’après les autres brigadiers, ils auraient été tués vers les trois heures du matin. Il n’y a pas une goutte de sang. Leurs cervicales ont été broyées et ils sont morts sur le coup. Penses-tu que Mahala aurait été capable d’une telle force ?

— Non, certainement pas, reconnut MJ.

— Tout cela est très bizarre. Je vais prévenir le Grand Maître.

 

*

 

Un discret banquet fut organisé dans la CV1340 pour fêter le retour du professeur Boz et de toute son équipe. Même si le temps ne se prêtait pas aux réjouissances, les sages avaient tout de même tenu à témoigner tout le plaisir que la communauté avait de les avoir retrouvés sains et saufs. Tandis qu’ils survolaient l’Océan Atlantique, ils s’étaient réunis autour d’une table, pour lever leurs verres devant les écrans qui diffusaient les images aux quatre coins du monde, partout où se trouvaient les hommes-miniature.

— Merci à tous ! lança Théo Boz à la délégation présente. Sans votre persévérance, nous ne serions pas là aujourd’hui. Votre retour est inespéré. Quelle joie nous avons ressentie en entendant vos voix, alors que nous pensions mourir d’une minute à l’autre sur notre petite feuille de palétuvier !

Le professeur laissa la parole à Karim Waren…

— Chers amis ! enchaîna-t-il avec un sourire radieux. À mon tour, je voulais vous exprimer ma gratitude. Le jour où j’ai été kidnappé par les hommes du PNC et que je me suis retrouvé emprisonné dans les murailles du Machu Picchu, j’avoue avoir désespéré ce jour-là. Je me suis vraiment senti perdu. Mais maintenant que je suis ici, je réalise en entendant les récits de chacun, l’extraordinaire solidarité qui règne parmi nous. Depuis le début, c’est cette solidarité qui nous a permis d’avancer au milieu des difficultés. Elle est notre force et elle nous conduira vers la victoire ! Nous allons montrer au PNC que notre peuple, malgré les apparences, est plus grand qu’il ne l’imaginait !

Un flot d’applaudissements salua la fin de son discours. Les hommes-miniature qui se dirigeaient tous, dorénavant, vers l’île de Bornéo, prenaient du réconfort dans les paroles du professeur. Car, sans oser le dire, ils avaient tous peur d’affronter l’armée du Grand Maître.

Quand la cérémonie fut terminée, les anciens passagers du module scarabée furent conviés à se retrouver dans un ballon pour suivre quelques séances de thalassothérapie. Installés dans une piscine d’eau chaude, ils profitaient du paysage pendant que des robots s’activaient autour d’eux pour les masser.

— Quel bonheur ! avoua Diego en s’adressant à Uliana. Je sens que cette petite cure va très vite nous remettre d’aplomb.

— Après tout ce que nous avons subi, reconnut Uliana, j’apprécie vraiment ce traitement.

— Voulez-vous savoir ce que sont devenus les espions du PNC ? lança à ses camarades l’ancien pilote du module, Ali Bouilloungo.

— Oui, avons-nous de leurs nouvelles ? s’inquiéta également Rita Keerk dont la tête émergeait tout juste de l’eau fumante.

Ali leur dit ce qu’il savait :

— L’équipe du contre-espionnage, commandée par Abdul Kou’Ounfi, expliqua Ali, est partie à la recherche de trois de ses hommes qui avaient été démasqués par le Comte de la Mouraille. Tous les espions du PNC s’étaient rassemblés dans une base secrète, nichée à l’intérieur d’un ancien observatoire, sur le Mont Washington.

— Ils sont donc tous là-bas ? s’étonna Rita.

— La CV qui a survolé le sommet n’a trouvé qu’un tas de ruines recouvert de neige et de glace. Actuellement, le continent américain subirait les effets d’une vague de froid qui serait descendue du pôle Nord. Par contre, elle a repéré sur l’édifice effondré un corps d’une taille gigantesque. Il faisait six mètres de longueur. Ils ont pu l’identifier. D’après eux, c’était le Comte de la Mouraille…

— Le Comte de la Mouraille ? s’étonnèrent-ils tous en même temps… Six mètres de long ?

— La cité volante s’est déplacée ensuite dans les montagnes environnantes. Elle est tombée par hasard, au milieu d’une forêt, sur une armée de géants qui, comme le Comte, étaient pétrifiés dans la glace. En inspectant en détail les corps gelés, ils ont reconnu Torben Wrunotz, l’un de nos hommes disparus. Apparemment, tous les espions du PNC seraient morts à cause de cette tempête.

— C’est horrible ! s’exprima soudain Antonio Lastigua en se tournant vers Théo Boz. J’ai bien peur, Professeur, que Søren Jörtun n’ait pas su interpréter le protocole d’agrandissement que vous et le Professeur Waren leur aviez laissé.

— Effectivement, conclut-il, soit nos calculs étaient erronés, soit Søren Jörtun a changé le dosage du sérum activateur. Dans tous les cas, cette fin est affreuse !

« Eh bien ! Tous ces risques pour en arriver là ! », pensèrent les rescapés du module scarabée, chacun dans leur tête. « Si nous n’avions pas quitté la base du Machu Picchu, nous serions peut-être morts avec ces pauvres victimes ! ». En imaginant les espions du PNC, figés dans le froid polaire, ils s’enfoncèrent dans l’eau chaude et bouillonnante de la piscine avec un réel plaisir. Ils tentaient de savourer au maximum leur chance d’être ici, tous ensemble. Si jamais ils doutaient encore des choix qu’ils avaient faits, ils venaient d’avoir la preuve que leur audace les avait sauvés.

 

*

 

Les clones de Mattéo regardaient attentivement la scène que Poe et Mahala étaient en train de mimer devant eux. Au pied d’un pylône de surveillance, muni d’une caméra, elles faisaient semblant de pousser pour montrer qu’elles voulaient le renverser. Comprenant leurs intentions, sans plus attendre, ils s’empressèrent de mettre à terre le poteau.

— Bravo ! les félicitèrent les deux adolescentes, en admirant leur efficacité.

Poe s’approcha de la caméra avec une pierre et leva les bras au-dessus de sa tête. Puis, elle lâcha de toutes ses forces l’énorme caillou sur l’optique. L’objet se brisa en mille morceaux. Il était devenu inutilisable.

— Tous ! ordonna-t-elle aux clones qui étaient autour d’elle. Il faut tous les casser !

Sans attendre, ils partirent dans toutes les directions pour exécuter les directives de Poe. Pendant ce temps, avec les deux clones qui étaient restés avec elles, Poe et Mahala s’engagèrent dans la forêt, décidées à rejoindre une nouvelle fois le camp du PNC. Elles comptaient retourner jusqu’aux dortoirs et vérifier si leurs amis avaient réintégré les bâtiments. Si ce n’était pas le cas, elles chercheraient par la suite où ils avaient été transférés. Elles arrivèrent à la même cachette qui surplombait les chambrées. Plaquées au sol, elles se réjouirent de voir de la lumière aux fenêtres.

— Tu es sûre de toi ? demanda discrètement Mahala à Poe, encore essoufflée par sa course. Cette fois-ci, les lampadaires sont allumés. Jamais tu ne pourras atteindre les dortoirs sans te faire repérer. C’est de la folie !

Poe ne se laissa pas décourager par les propos de son amie, même si elle appréciait que Mahala s’inquiète à son sujet. Mais après ce qu’elle venait de vivre, elle avait pris conscience de la place spéciale qu’elle détenait auprès des clones. Les copies de Mattéo lui vouaient une telle considération et un tel respect qu’elle pensait être capable d’accomplir, avec leur aide, des choses qu’elle ne pourrait jamais faire toute seule. Pour vérifier cette curieuse intuition, elle comptait faire, cette nuit, une expérience.

Mahala s’étonna de voir Poe s’exprimer par gestes auprès des clones qui l’observaient avec une grande attention. Puis, Poe se leva et monta sur le dos de l’un d’entre eux.

— Qu’est-ce que tu fais ? chuchota-t-elle, affolée.

Tandis que Poe s’accrochait fermement au cou de son porteur, les clones s’enfoncèrent avec elle dans les taillis et disparurent en quelques minutes. Mahala se retrouva à nouveau seule à son poste, pleine d’angoisse…

Cela faisait plus d’une demi-heure que Mahala attendait, recroquevillée sous les buissons qui lui servaient de cachette. Le moindre bruit éveillait son attention. Elle inspectait alors, effarée, tout ce qu’elle pouvait apercevoir sans bouger de sa place, de peur d’être remarquée. « Elle est partie depuis trop longtemps », pensa-t-elle. « Elle s’est sûrement fait prendre. Qu’est-ce que je vais devenir ? » Quand tout à coup, sans qu’elle l’ait entendu venir, un clone se posa discrètement à côté d’elle. Paniquée, elle allait crier quand le clone de Mattéo lui plaqua la main sur la bouche avant qu’elle ait pu émettre un son. Elle était paralysée par la peur. Puis, il la souleva dans ses bras puissants et l’emporta dans la forêt. Poe les attendait un peu plus loin, à l’écart de tout danger.

— Mahala ! l’accueillit-elle, en la serrant fortement pour la rassurer. J’ai pu parler avec eux ! Nous avons réussi !

 

Nuit d’angoisse

 

         Les grues cendrées survolèrent la ville de Singapour en fin de matinée. Les imposants gratte-ciels, autrefois si prétentieux, avaient perdu de leur arrogance, maintenant que la mer venait lécher leurs pieds. Lorsque les oiseaux franchirent la dernière barre de tours, ils s’engagèrent vers la zone portuaire. Seuls les immenses palans métalliques qui surnageaient encore rappelaient ce qu’avaient été ces lieux. Indifférents à cette énorme ville désaffectée, les dix-sept jeunes, portés par les grands échassiers, continuèrent leur route vers le sud pour rejoindre la côte orientale de l’île de Sumatra. Ils projetaient d’établir leur camp de base à cet endroit. Ils prévoyaient de s’infiltrer par la suite dans le territoire du PNC. « Plus nous approchons, plus j’ai peur ! », pensa Mattéo. « J’ai peur d’apprendre que je ne reverrai plus Poe !… Pourvu que ce ne soit pas le cas. »

 

*

 

— Comment ça, tu ne comprends pas ? s’énerva le Grand Maître, en s’adressant à Number one… Cela ne va tout de même pas recommencer ! Tu m’annonces la mort de deux de mes soldats et tu es incapable de m’expliquer ce qu’il s’est réellement passé… C’est insensé !

Le chef de la BS était lui aussi très contrarié. D’autant plus qu’il devait lui révéler une nouvelle information, encore plus embarrassante que la première, et il ne savait vraiment pas comment aborder le sujet.

— À propos, tenta-t-il d’en parler d’un ton anodin, tous les clones de Mattéo sont revenus de la chasse aux hommes-miniature.

— Ah ! Très bien ! se calma le Grand Maître. Au moins, de ce côté-là, j’espère qu’on en a fini avec cette vermine…

— Pas tout à fait, marmonna son second qui se devait de lui dire la vérité. Nous avons juste la confirmation que les cités marines ne sont plus là où elles devraient être. Par contre, nous n’en connaissons pas la raison. J’ai estimé à vingt pour cent la population miniaturisée enfermée dans le camp de la mort. Finalement, c’est relativement faible.

— Décidément, cette journée commence très mal ! s’exprima le Grand Maître, dépité. Comment ces vulgaires miniatures parviennent-elles toujours à nous fausser compagnie ?

— Cela ne veut pas forcément dire que les hommes-miniature aient réussi à fuir, supposa Number one. Leurs cités n’ont peut-être pas résisté aux forces des vagues et aux puissants courants marins… Dans ces conditions, il n’y aurait pas eu besoin de notre aide pour les voir disparaître…

L’idée que les hommes-miniature aient pu se noyer plut au Grand Maître. « Après tout, il n’a pas tort », pensa-t-il. « Comment ces vaniteuses créatures pouvaient-elles espérer vivre dans un milieu aussi agressif et instable ? Quelle drôle de prétention ! Voilà une preuve supplémentaire que cette civilisation était sur le déclin. Elle se sera donc éteinte toute seule et c’est très bien ! »

— Number one, reprit-il, l’air songeur. Envoie de nouveau les clones en mission de par le monde pour qu’ils détruisent, un par un, les QG terrestres. Après cela, nous pourrons avoir l’esprit tranquille.

— Parfait ! répondit son second qui était rassuré par la réaction de son chef. Je vais mettre en place des vols entre la base et les différents continents pour qu’ils ne perdent pas de temps.

On frappa soudain à la porte du bureau. Quand le soldat entra, la mine décomposée, les deux responsables du PNC devinèrent aussitôt que sa venue ne présageait rien de bon…

 

*

 

Au cinquième sous-sol de la base australienne du PNC, les quatre anciens professeurs de l’école des « Iris » en avaient fini avec leur épuisante journée. Harassés, ils s’affalèrent sur leurs couchettes, en se demandant combien de temps ils tiendraient encore à ce rythme. La quantité de travail qui leur était imposée augmentait chaque jour un peu plus. En revenant dans les dortoirs, de plus en plus amaigris et courbaturés, ils tentaient d’assumer, comme ils pouvaient, leur nouvelle condition d’esclave.

— Ce qui me tracasse, avoua Pierre Valorie à Alban Jolibois, c’est que je ne dors pratiquement plus la nuit, tellement j’ai mal partout.

— Je vais te masser, lui proposa alors son voisin, inquiet de le voir dans cet état.

Alban Jolibois entreprit de soulager les douleurs musculaires de son ami, en le frictionnant énergiquement. Pendant qu’il le manipulait, il écoutait le concert de ronflements qui résonnait dans la grande salle commune. Il regardait tous ces pensionnaires, dont les corps fatigués et crispés étaient tristement alignés, les uns à côté des autres. Leurs visages grimaçants étaient colorés par l’éclairage verdâtre et lugubre des appliques murales qui indiquaient la sortie de secours. Leurs bouches, grandes ouvertes, recrachaient toute la souffrance de la journée, sous la forme de sons gutturaux et inquiétants. Tout à coup, il fut surpris d’entendre des pleurs, vers le fond de la pièce. « Quelle tristesse ! », pensa-t-il, sans se retourner. « Ce pauvre gars doit être au bout du rouleau. »

Jade Toolman releva la tête à son tour, intriguée par cette voix particulière. « Elle me paraît bien jeune ! », se dit-elle. « Il n’y a pourtant que des adultes, ici ! ». L’enseignante avertit Camille Allard qui s’était fait la même remarque qu’elle.

— C’est peut-être un nouveau ! lui murmura Camille Allard, faisant attention à ne pas réveiller son voisin.

De leurs places, elles le distinguaient mal. Elles décidèrent d’aller le voir ensemble. Après s’être approchées, en prenant garde où elles mettaient les pieds pour ne pas tomber, elles découvrirent, blottie dans les bras d’un jeune homme, une demoiselle en train de sangloter. Tous deux étaient vêtus d’un kimono. La jeune fille semblait si désespérée, qu’elle ne réagit pas lorsque les deux femmes s’assirent à leurs côtés.

— Bonsoir, se présenta Jade, au garçon qui la regardait sans bouger, gardant précautionneusement dans ses bras la jeune fille inconsolable. Vous êtes nouveaux ?

L’adolescent inclina la tête pour confirmer, sans un mot. Camille Allard posa la main sur la belle chevelure de sa compagne et dit son nom à son tour.

— Comment t’appelles-tu ? lui demanda-t-elle discrètement. D’où venez-vous ? Nous n’avions pas encore remarqué votre présence… Nous sommes surprises de vous voir parmi nous.

Tandis que l’adolescente restait indifférente à leurs propos, le garçon ressentit l’intérêt sincère de ces deux femmes. Il accepta de répondre.

— Je suis Tarun, dit-il doucement, et mon amie, c’est Viki. Nous avons été destitués de nos droits et sommes devenus des esclaves. Les soldats de la BS viennent de nous déposer ici pour que nous participions à la fabrication des fusées du PNC.

— Mais, où habitiez-vous, avant ? s’informa Camille Allard.

— Nous étions sur une île, répondit Tarun, avec d’autres jeunes de notre âge… L’île de Bornéo.

— L’île de Bornéo ? répétèrent ensemble Jade et Camille.

— Vous connaissez ? s’étonna Tarun, à son tour.

— Nous y sommes passées, le temps d’une escale. Mais nous avons très vite été transférées ici, ainsi que nos deux camarades qui sont au milieu du dortoir, expliqua Jade Toolman, en désignant Pierre Valorie et Alban Jolibois.

Viki finit par se retourner et s’assit en tailleur, toujours collée à l’épaule de Tarun. Jade et Camille découvrirent son visage inondé de larmes. Ses paupières étaient si gonflées qu’il leur était impossible de distinguer ses yeux. Petit à petit pourtant, la confiance s’installa entre eux quatre, et Tarun raconta l’histoire des deux mille jeunes du PNC, kidnappés par la BS. Les adultes en apprirent un peu plus sur le Grand Maître et Number one. Sur leurs projets de société et de conquêtes de l’espace. Comment ils maltraitaient cette jeunesse innocente et surtout, comment ils avaient démarré le programme de clonage pour les remplacer par des sujets plus dociles et combatifs. Enfin, ils comprirent l’importance qu’avaient ces adolescents aux yeux du PNC et pourquoi la dictature était obligée de se montrer conciliante avec eux. Ils avaient été sélectionnés par le Grand Maître pour être les seules personnes fertiles qu’on allait pousser à procréer. Ceci, afin d’assurer la pérennité du Parti.

Jade et Camille relatèrent, à leur tour, à travers quelles mésaventures professeurs et élèves de leur pensionnat avaient été conduits jusqu’ici. Comment ils avaient été poursuivis par le PNC sur le continent africain et la façon dont le capitaine Clotman avait écarté les adultes du groupe.

— Normalement, ajouta Jade Toolman, vous auriez dû les rencontrer sur l’île de Bornéo. Ils devaient embarquer dans l’avion du Capitaine, après notre départ. Les avez-vous vus ? Nous sommes sans nouvelles d’eux depuis notre exil.

Tarun et Viki durent les détromper : les élèves des « Iris » n’avaient jamais atterri sur l’île malaise où, à leur connaissance, ne se trouvait aucun autre jeune qu’eux.

— Nous sommes désolés ! regretta Tarun, devant la triste mine de ses interlocutrices…

— Mais cela ne veut pas dire qu’ils ont disparu… Ils ont peut-être réussi à s’enfuir ! ajouta Viki, pour leur redonner un peu d’espoir, gênée de voir comme cette mauvaise nouvelle les avait abattues.

Les deux femmes se regardèrent un instant avec gravité, mais préférèrent ne pas épiloguer plus longtemps sur cette tragédie qui les touchait si profondément. Elles se ressaisirent aussitôt, pensant que leur devoir était de se tourner, désormais, vers ces adolescents. Ils avaient besoin avant tout de réconfort. Courageusement, elles relancèrent la conversation.

— Et vous, comment se fait-il que vous soyez les seuls parmi vos camarades à être ici ? les questionna Camille Allard… Qu’est-ce qui a bien pu décider ces ignobles personnages à vous punir de la sorte ?

Tarun et Viki baissèrent soudain les yeux et se prirent la main pour se soutenir. Comme s’ils avaient besoin de rassembler leurs forces pour avoir le courage d’en parler. Après un petit temps de silence, Viki finit par s’exprimer…

— Tarun et moi avions été choisis par MJ pour organiser l’animation au bénéfice des deux mille jeunes sur l’île. Nous n’avions pas compris tout de suite que nous devenions, en acceptant ce rôle, deux marionnettes qu’il manipulait pour renifler les traîtres du Parti. Lui n’attendait de nous que de la délation quand, de notre côté, nous prenions un réel plaisir à monter avec nos amis les projets qui leur tenaient à cœur.

Viki s’était ressaisie. Son regard était déterminé et, l’écoutant parler, les deux adultes découvrirent la vraie nature de la jeune fille, fière et honnête.

— Jamais nous n’avons voulu rentrer dans son jeu, continua Viki, malgré les promesses qu’il ne cessait d’inventer chaque fois pour nous inciter à dénoncer l’un d’entre nous. Il a même cherché à nous mettre en concurrence, Tarun et moi. Mais nous sommes parvenus à déjouer ses plans jusqu’au jour où il a compris que nous ne serions jamais ses collaborateurs… MJ pensa alors que nous lui portions tort. Également, son nouveau statut de protégé du Grand Maître l’éloignait de ses anciens camarades. Il crut que nous allions prendre sa place et il décida de nous décharger des responsabilités qu’il nous avait attribuées…

La jeune fille se tourna vers Tarun et lui fit un sourire complice, en se remémorant la scène qui avait suivi.

— Mais plus personne n’était dupe ! poursuivit Tarun. Nous avions tous compris le jeu du PNC. Aucun d’entre nous ne souhaitait plus désormais coopérer avec ce Parti, vicieux et malsain. MJ nous accusa, Viki et moi, d’être les responsables d’un complot contre le PNC. Il envoya ses soldats nous chercher, mais nos amis les en empêchèrent.

— Vexé, il organisa une punition collective ! ajouta Viki, en fronçant les sourcils. Toute la nuit, il nous fit marcher en nous promettant le cachot ou la mort, si nous nous arrêtions…

— Et nous avons tenu ! confirma Tarun, en fixant sa compagne droit dans les yeux. Nous nous sommes soutenus les uns les autres, jusqu’à l’aube. Fou de rage, MJ profita de notre épuisement pour nous soustraire au groupe, en catimini, tandis que nous rentrions vers les dortoirs pour nous reposer.

Ils se turent à nouveau, le temps de reprendre leur respiration. Puis, serrés l’un contre l’autre, Tarun et Viki regardèrent Jade Toolman et Camille Allard avec un tel désespoir que cela fendit le cœur des deux enseignantes.

« On ne peut rien faire contre le PNC ! »  Voilà ce qu’il nous a répété continuellement, conclut Viki avec une voix d’enfant blessée. « Vous vous êtes bien amusés tous les deux ? Eh bien, pour vous remercier de votre sympathique travail d’animateurs, je vous offre un délicieux séjour en colonie de vacances. Vous n’aurez plus rien à faire, car tout sera déjà organisé. N’oubliez pas de m’envoyer des cartes postales pour me dire combien vous êtes heureux là-bas… Bonnes vacances… espèces de crétins ! »

Les larmes coulèrent à nouveau sur leurs beaux visages.

 

*

 

Le Grand Maître demanda au soldat de la BS de répéter plus lentement ce qu’il venait de dire. Celui-ci s’exécuta pendant que son chef se tournait vers Number one, l’œil interrogateur. Mais le commandant de la Brigade Spéciale paraissait aussi décontenancé que lui.

— Il semblerait que ce soit la journée des surprises ! murmura le Grand Maître à son second, en retenant sa colère, prête à exploser. Je résume la situation. En l’espace de douze heures, nous venons de perdre deux hommes et toutes les caméras de surveillance postées sur l’île ont été saccagées… Mon cher Number one, as-tu le même pressentiment que moi ?

— Un pressentiment ?… J’en ai un, mais je n’ose pas y croire. Ce serait vraiment fâcheux !

— Toi aussi, tu te demandes si les clones de Mattéo ne seraient pas les responsables de ces curieuses blagues ?

— C’est exactement ce que j’ai en tête, mais comment cela pourrait-il se produire ? Si c’est le cas, seraient-ils victimes d’une perturbation ?

— Contactons tout de suite Susie Cartoon ! suggéra le Grand Maître. Je veux régler cette histoire au plus vite !

La scientifique apparut sur l’écran de son bureau et salua le chef du PNC avec son plus beau sourire.

— Ah ! Vous tombez bien, Ô Grand Maître, lui annonça la chercheuse. J’allais vous appeler, moi aussi. Pouvez-vous venir tester le collier olfactif, comme nous l’avions fait avec les clones de Mattéo ? Les clones d’Andrew sont enfin prêts à prendre l’air. Ils sont impatients de sortir !

— C’est justement à ce propos que je souhaitais m’entretenir avec vous, dit-il de sa voix la plus grave. J’ai l’impression que nos clones nous jouent des tours en ce moment et cela m’inquiète sérieusement !

 

*

 

Cette nuit, Mattéo n’arrivait pas à dormir. Maintenant qu’il était en face de l’île où pouvait se trouver celle qu’il aimait, son cœur n’arrêtait pas de tambouriner dans sa poitrine. Jamais il ne s’était senti aussi mal. « Comment réagirai-je si j’apprends qu’elle est morte ? », s’interrogea-t-il, les poings serrés. « Arriver si près du but pour découvrir, peut-être, que la maladie a terrassé Poe… Non ! Je ne l’accepterai pas !… Mais en même temps, si jamais elle est vivante… Oh !… Comme ça serait formidable ! »… Chaque minute, il passait de l’euphorie au désespoir. Le doute le rongeait terriblement. Couché sur le sable, Mattéo se retournait au rythme de ses sentiments contradictoires. Au bout d’un moment, cela devint infernal. Il ne supporta plus de rester allongé à ne rien faire. Il dut se lever pour échapper à ses pensées qui le torturaient. Il était en nage et pourtant, il ressentait le besoin ardent de marcher ou sauter ou courir… En fait, Mattéo ne tenait plus en place tellement il était impatient de la revoir. « Je n’en peux plus ! », réalisa-t-il, épuisé par ce suspens infernal qui mettait tout son corps et son esprit dans un état d’excitation extrême. « Je n’en peux plus ! Je voudrais déjà être à demain !… C’est trop dur d’attendre ! »

 

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