#ConfinementJour41 – Partage de lecture du roman ” 2152 ” – Chapitres 113, 117 et 118

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

 

2152

Sixième période

« C’est maintenant ou jamais ! »

Oserai-je croire que cela est vrai ?

 

         Si le soleil franchissait la ligne d’horizon avec calme et régularité, il n’en était pas de même pour les hommes du PNC qui, depuis déjà une heure, parcouraient tous les recoins de l’île de Bornéo dans une grande nervosité. Leurs hélicoptères s’introduisaient dans chaque vallée pour scruter, dans les moindres détails, tous les reliefs suspects. Équipée de fusils à lunettes, la BS cherchait les clones de Mattéo présents sur l’île pour les endormir avec des flèches anesthésiantes. Une fois capturés, elle avait l’ordre de les ramener à l’aide d’un filet jusqu’au laboratoire de Susie Cartoon. La scientifique souhaitait effectuer sur eux des tests afin de diagnostiquer une éventuelle anomalie de comportement.

 

Au même instant, cachées à la limite des premiers nuages, des milliers de cités volantes observaient discrètement l’activité des soldats du PNC. Depuis la veille, les hommes-miniature s’étaient déployés sur l’ensemble de la surface de l’île et surveillaient tous les mouvements de l’ennemi. Profitant de l’option camouflage qui permettait au tissu synthétique des ballons d’imiter son entourage, les CV se déplaçaient dans les airs de façon invisible. Toute nouvelle information était immédiatement retransmise aux autres cités et leurs images complétaient celles des satellites qui gravitaient autour de la terre. C’est ainsi que ce matin-là, sur l’île de Sumatra, GLIC faisait découvrir à Mattéo et ses amis les derniers clichés qui venaient d’être pris dans la partie ouest de Bornéo.

— Regarde ! cria Yoko à Mattéo, en le serrant autour du cou de toutes ses forces… Elle est vivante ! C’est Poe ! Je la reconnais ! C’est elle !

Un hurlement d’euphorie s’éleva soudain dans le ciel, en même temps que les jeunes fixaient des yeux la photo montrant leur amie portée par un clone de Mattéo. Derrière eux, une autre jeune fille était dans les bras d’un deuxième clone. Les quatre personnes avançaient en direction d’une cavité rocheuse où demeuraient une vingtaine de clones de Mattéo devant l’entrée. Ils semblaient les attendre pour s’introduire à l’intérieur.

— Génial !… Hourra !… Formidable ! crièrent-ils tous ensemble, en se levant pour s’embrasser et manifester leur immense joie.

 

*

 

Dans la base australienne du PNC, six soldats de la BS entrèrent bruyamment dans le dortoir où étaient couchés les professeurs des « Iris ». La violente lumière électrique du plafond aveugla les esclaves qui se réveillèrent aussitôt, surpris par cette soudaine apparition. À peine capables d’ouvrir les yeux, ils suivirent du regard les six hommes qui se dirigeaient vers Tarun et Viki d’un air décidé. Dès qu’ils furent à leur niveau, sans dire un mot, ils les attrapèrent par le bras pour les tirer de leurs lits et les traînèrent dans l’allée centrale pour les faire sortir de l’immense pièce.

— Laissez-nous ! crièrent les deux adolescents qui tentaient de résister à la BS. Vous n’avez pas le droit ! Nous avons tous besoin de repos !… C’est injuste !

Les esclaves, restés allongés, écoutèrent leurs plaintes s’affaiblirent au fur et à mesure que la brigade s’éloignait dans le couloir. Puis, on n’entendit plus rien lorsque la porte de l’ascenseur se ferma derrière eux. Jade Toolman et ses trois autres compagnons se regardèrent atterrés, rageant de leur impuissance. Indignés par tant de perversité, ils ne supportaient plus cette violence gratuite à laquelle ils étaient confrontés quotidiennement.

— Dès que je peux, je me venge ! grogna Pierre Valorie.

Puis la lumière s’éteignit subitement, laissant chacun dans l’obscurité, occupé de ses tristes pensées et encore terrorisé par ce qui venait de se passer.

 

*

 

Au cours de l’entretien des jeunes avec les sages, il fut convenu que Mattéo s’envolerait seul vers Bornéo pour éviter que le trop grand nombre de grues cendrées attire l’attention du PNC. Dans un premier temps, il essaierait de rejoindre Poe le plus discrètement possible, en s’approchant de l’île durant la nuit. Les hommes-miniature comptaient sur les informations qu’apporterait l’adolescente pour mieux comprendre comment l’ennemi était organisé. Ces renseignements étaient indispensables à la préparation d’une future attaque.

Désormais, les amis de Mattéo étaient tous réunis sur la plage pour son départ. Même s’ils étaient déçus de ne pas l’accompagner, ils l’encouragèrent vivement.

— Bonne chance ! dit Kimbu à Mattéo tandis que celui-ci soulevait le tissu qui était relié aux échassiers. Fais attention à toi.

— Au moindre problème, ajouta Rachid, nous viendrons t’aider.

Horus s’engagea à la suite de GLIC et aussitôt, les grues s’élancèrent en manifestant leur excitation par des cris aigus. Mattéo courut derrière son attelage, le temps que les oiseaux soient suffisamment haut pour pouvoir le porter. Puis, il sauta dans le hamac qu’il tenait fermement et se laissa emporter dans les airs. Une fois installé, il se retourna pour faire des signes de la main à ses compagnons. Assez vite, la plage qu’il venait de quitter s’effaça. Mattéo regardait maintenant vers l’avant quand Horus s’approcha de lui et prit place à ses côtés pour traverser la Mer de Chine méridionale.

— Comme je suis heureux ! dit-il au rapace. Je vais bientôt retrouver Poe… Quel bonheur !

La petite troupe d’oiseaux progressait vers le nord, sous le soleil, en suivant les îlots de l’archipel de Riau qui se succédaient les uns après les autres. Les rivages qu’elle survolait étaient d’une sublime beauté. Mais les motifs qui conduisaient Mattéo au-dessus de ces lieux étaient si graves que l’adolescent ne prenait même pas le temps de profiter du voyage. Il était préoccupé et il se demandait déjà comment se passerait son atterrissage sur l’île de Bornéo…

 

*

 

L’homme devant lequel Tarun et Viki avaient été placés les regardait d’un air méprisant. Il se demandait bien pourquoi MJ les lui avait recommandés pour s’occuper de l’entretien des locaux. Il n’avait aucune patience et, de surcroît, il n’aimait pas les jeunes. « Je ne vais jamais supporter d’avoir ces deux traîtres dans mes pattes », réfléchissait-il. « Je dois trouver un moyen de m’en débarrasser ». Il s’approcha d’eux en soufflant pour bien signifier que leur présence dans son bureau l’agaçait.

— Je suis l’agent 2700, maugréa-t-il. Vous êtes ici à la demande de MJ et je dois vous intégrer dans les équipes de nettoyage. Vous serez donc assignés à travailler dans la salle des machines. Votre tâche consistera à décrasser les robots qui sont utilisés pour le montage des fusées.

L’agent fit un signe aux soldats qui avaient conduit les adolescents pour qu’ils les transfèrent à leur nouveau poste.

— Ah ! Une dernière chose ! prévint-il avant qu’ils ne quittent la pièce. Si votre contremaître m’apprend que vous n’êtes pas de bons éléments, vous finirez directement au cachot. Est-ce bien clair ? Sous aucun prétexte, je ne veux entendre parler de vous.

 

*

 

À la tombée du jour, les hommes du PNC qui avaient traqué sans relâche les clones de Mattéo abandonnèrent leurs recherches. L’île de Bornéo retrouva le calme après que les hélicoptères aient regagné leurs bases pour la nuit. Comme ils étaient rentrés bredouilles, Number one convoqua l’agent 1702 qui commandait les opérations.

— Tous les pylônes de surveillance sont renversés, avoua l’agent 1702. Mais ce qui est le plus étrange, c’est l’application avec laquelle les caméras ont été détruites…

— Et vous n’avez pas vu un seul clone dans l’île ? s’informa le chef, interloqué. La situation est très préoccupante. Prévenez vos hommes que nous reprenons les investigations dès demain. De mon côté, j’alerte tout de suite le Grand Maître.

 

*

 

Comme chaque soir, le départ des chauves-souris donna le signal, autorisant Poe et Mahala à sortir de leur caverne. Sans perdre de temps, elles s’engagèrent vers la mer avec les clones pour retrouver Tahia. Dans les cités volantes, les hommes-miniature qui suivaient leurs déplacements informèrent Mattéo qu’il pouvait quitter l’îlot, sur lequel il patientait pour rejoindre l’île de Bornéo. Sans délai, l’adolescent, qui n’attendait que ça, s’empressa d’attraper le harnachement qui le reliait aux oiseaux et les invita à décoller. Mais cette fois-ci, le convoi s’envola sans bruit, contrairement aux habitudes, et s’engagea dans la nuit, plein est.

— Pars devant, Horus ! proposa-t-il à son ami. Je suis sûr qu’en te voyant, elle comprendra que nous arrivons.

Le jeune rapace s’écarta du hamac et, sous les conseils de son maître, partit en éclaireur retrouver Poe.

 

Poe et Mahala savaient que les hommes du PNC les recherchaient. Les va-et-vient permanents des hélicoptères au-dessus de la forêt confirmaient la réussite de leur opération de sabotage. Sans les caméras, ils n’étaient plus en capacité de surveiller l’île correctement. Elles devaient donc agir le plus vite possible, avant qu’ils ne les remplacent.

— Nous n’avons que cette nuit pour libérer nos amis ! annonça Poe à sa compagne. Après, il sera trop tard !

— Tu as raison, approuva Mahala. Mais ensuite, où irons-nous ?

— Nous nous cacherons dans les nombreuses grottes de l’île, répondit-elle avec conviction. Les clones nous aideront pour subvenir à nos besoins.

Arrivé à la lisière de la forêt, sans perdre de temps, le petit groupe se dirigea vers la plage en courant. Une fois devant les premières vagues, Poe scruta l’horizon pour tenter d’apercevoir Tahia. Par chance, la présence de la lune permettait de distinguer suffisamment les environs. Confiante, elle restait postée en face de l’étendue d’eau, sans bouger, attendant que le dauphin se signale. Mahala se colla contre elle et se mit à observer la mer qui ondoyait calmement, avec autant de détermination.

Au bout d’un moment, Mahala sentit son amie lui serrer fortement le poignet avec sa main. Surprise, elle se retourna vers Poe et remarqua que son visage était blême. Ses lèvres tremblaient.

— Poe ! lui demanda-t-elle, inquiète. Ça ne va pas ?

La jeune fille n’entendit pas sa question et regardait toujours, droit devant elle, les yeux écarquillés.

— Poe ! Que se passe-t-il ? insista-t-elle.

Elle chercha dans la même direction que son amie pour identifier ce qui pouvait la troubler ainsi, mais elle ne voyait rien. Quand tout à coup, elle saisit au loin, un cri perçant provenant de la mer. Un cri d’oiseau. Peut-être de rapace, pensa-t-elle… Effectivement, un oiseau émergea de l’obscurité pour s’avancer vers le rivage, les ailes déployées, planant majestueusement au-dessus de l’eau. Mahala examina de nouveau le visage de Poe et découvrit que des larmes coulaient abondamment sur ses joues. Ses yeux brillants s’étaient transformés en fontaines intarissables.

— Poe ! s’affola-t-elle. Réponds-moi ! Qu’y a-t-il ?

Poe desserra soudain le poignet de Mahala et tout en fixant le faucon qui continuait sa course avec grâce, elle leva son bras avec détermination pour le tendre vers lui, le poing fermé. Pendant qu’il se rapprochait des deux jeunes filles, elle murmurait d’une voix ferme le même mot qu’elle répétait sans cesse. « Horus… Horus… Horus… » Mahala comprit à ce moment-là qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire et ne chercha pas à repousser l’oiseau, malgré sa crainte, quand il fit du surplace devant Poe. Puis, tout en douceur, il se posa sur le poing de Poe qui tremblait maintenant de tout son corps. Sous les yeux stupéfaits de Mahala, elle plia son bras pour approcher le faucon de sa poitrine et le serra avec délicatesse.

— Horus ! l’accueillit-elle tendrement, en s’agenouillant sur le sable. Si tu es là, c’est sans doute que tu n’es pas tout seul… Oserai-je croire que cela est vrai ?… Oserai-je croire que cela est possible ? Sens-tu comme mon cœur bat très fort ?

Horus ouvrit en grand ses ailes et se sépara de Poe pour s’envoler de nouveau au-dessus de sa tête. Il prenait de l’altitude pendant que les deux adolescentes le suivaient du regard, ne voulant surtout pas le perdre de vue.

— Mattéo ! s’exclama soudain Poe, en distinguant derrière le faucon, les grues qui transportaient son amoureux… Mattéo !

Elle se releva d’un bond et courut sur la plage à la rencontre des échassiers qui entamaient leur descente. Poe gardait les yeux toujours fixés vers eux dans le ciel. Elle se sentait si légère qu’elle ne se souciait même pas de savoir où elle mettait ses pieds. Comme si le bonheur lui avait donné des ailes. Mattéo passa par-dessus le hamac et se laissa pendre par les bras dans le vide, prêt à sauter, dès que la hauteur serait suffisante. Il se jeta au sol à une dizaine de mètres de Poe et fit une roulade sur le sable pour amortir sa chute. Puis, sans attendre, il se retourna en arrière et courut à son tour à toute allure vers Poe pour l’étreindre. Quand ils purent enfin se toucher, ils ne prononcèrent plus un mot. Collés l’un contre l’autre, ils ne pouvaient plus se détacher, tant leur envie de s’embrasser était forte. Ils roulaient sur le sable en riant, en se caressant, en se regardant intensément dans les yeux, en s’embrassant à nouveau… Tout simplement, en s’aimant. Ils étaient désormais réunis et, tandis que tous leurs sens étaient en éveil, ils nageaient dans la volupté et la félicité.

 

Dans la chambre de Sarawak

 

         Troublés par le bonheur des deux adolescents, les sages laissèrent à Poe et Mattéo le temps de se retrouver. Ils n’osèrent pas perturber leurs joyeux ébats et acceptèrent, malgré la situation pressante et grave, que les jeunes puissent partager librement leur amour. L’expression des sentiments si beaux et naturels dont ils étaient témoins donnait du sens à leur combat et apportait un peu d’espoir et de tendresse au milieu de la tragédie dans laquelle l’humanité était plongée. Les sages attendirent donc patiemment que Mattéo et Poe leur fassent signe et pendant qu’ils respectaient leur intimité, ils en profitèrent pour s’entretenir avec Mahala par l’intermédiaire du robot. Ils purent ainsi cerner rapidement comment était organisée la vie sur l’île. Comment les hommes du PNC utilisaient des esclaves au sein de la base spatiale australienne pour préparer leurs futures conquêtes planétaires. Ils apprirent en même temps, l’arrivée imminente des clones d’Andrew, ce qui ne les rassura pas. Mahala leur annonça également la nouvelle surprenante de l’existence de Tahia, la femelle dauphin. Elle leur fit part aussi de la grande amitié qu’elle avait pour Poe et des relations que celle-ci entretenait avec les clones de Mattéo qui lui obéissaient sans condition. Enfin, elle évoqua le sort des autres jeunes prisonniers soumis aux cruels caprices de MJ…

— C’est à ce moment-là qu’Horus est apparu, ajouta Mahala devant GLIC. Poe et moi nous demandions comment faire pour les aider à quitter l’île. Les recherches des soldats du PNC pour nous retrouver sont désormais intenses.

 

*

 

— En êtes-vous sûre ? insista le Grand Maître auprès de Susie Cartoon. Elle venait de lui expliquer son plan, après qu’il ait testé avec succès son médaillon olfactif en présence des clones d’Andrew.

— Parfaitement ! répondit la chercheuse sans hésiter. Tout est au point. Nous posséderons une banque de spermatozoïdes et une banque d’ovules de tous nos jeunes sélectionnés. Nous n’aurons plus qu’à choisir les critères particuliers des donneurs et des donneuses, inscrits sur le catalogue, et nous mettrons au monde les bébés dont nous avons besoin.

— Vous voulez dire que je pourrai opter pour l’appartenance ethnique, la couleur des yeux, des cheveux et autres traits physiques pour programmer un bébé sans dépendre de la volonté du père et de la mère ?

L’assistante, Qiao Kong-Leï confirma par un mouvement de tête, aussi affirmative que sa supérieure.

— Imaginez comme cela sera facile… Les utérus artificiels ont prouvé leur efficacité avec les clones. Il en sera de même pour les futurs descendants du PNC.

— Avec cependant, une différence capitale ! expliqua Susie Cartoon. Les nourrissons ne seront pas stériles comme les clones ! Et avec le temps, nous affinerons les croisements de nos sujets pour atteindre la perfection. J’en suis certaine… Finalement, tout ça n’est que de la cuisine embryonnaire.

Le Grand Maître se tourna vers Number one et le questionna du regard pour avoir son avis. Celui-ci avait déjà les yeux qui pétillaient de joie. Depuis que les jeunes étaient au sein du PNC, ils n’en faisaient qu’à leur tête. Il était enthousiasmé à l’idée de pouvoir enfin se débarrasser de ces révoltés.

— Pour moi, annonça-t-il, cette solution est une aubaine !

— Cela veut dire que nous devrons prélever leurs cellules reproductrices de force, s’inquiéta le Grand Maître, car je n’imagine pas que ces jeunes accepteront de collaborer.

— J’en fais mon affaire, répondit Number one. Nous allons les mater avec ma Brigade Spéciale. Mes soldats seront ravis d’apprendre qu’après cela, ils en auront fini avec ces enfants gâtés qui n’ont pas su saisir la chance que leur offrait le Parti.

Le chef du PNC se leva subitement de son siège et remercia une fois de plus les deux chercheuses pour leur proposition. Puis, il les invita à prévenir Number one dès qu’elles seraient prêtes pour effectuer les prélèvements.

— Et après cela, conclut-il, nous enverrons cette jeunesse en Australie pour accélérer les travaux. Nous profiterons de ces bras supplémentaires pour augmenter les rangs de nos esclaves.

L’homme quitta la pièce, la mine réjouie. Les choses semblaient aller dans le sens de ses projets. Il lui tardait de passer enfin au but de sa mission : la conquête de l’univers.

 

*

 

Les trois compagnons étaient désormais réunis autour de GLIC et participaient avec le comité des sages à l’élaboration d’un nouveau plan. Ils avaient décidé de libérer l’ensemble des jeunes dès cette nuit.

— Tu as raison, Poe, nous devons les surprendre avant que les recherches ne reprennent ! affirma la sage Zoé Duchemin depuis sa cité volante. Penses-tu que les clones de Mattéo pourront vous aider ?

— Je crois que oui, répondit Poe qui commençait à bien les connaître et qui était capable d’évaluer le pouvoir qu’elle avait sur eux. Je m’inquiétais de la réaction des clones envers Mattéo, puisqu’il ne possède pas de collier olfactif. Mais j’imagine qu’ils l’ont reconnu comme leur géniteur, car ils l’ont déjà accepté.

— Parfait ! apprécia la sage. Dans ce cas, comme tu le suggérais, dès que vous aurez délivré vos amis, vous remonterez vers le nord. Il y a dans la région de Gunung Mulu, un immense réseau de galeries souterraines. GLIC vous conduira à la chambre de Sarawak qui est l’une des plus grandes grottes au monde, en attendant que l’on organise votre transfert en dehors de l’île. L’accès en est difficile et l’on peut espérer que la BS ne parviendra pas à vous trouver.

— C’est d’accord ! acquiesça Poe. J’appelle tout de suite les clones. Ne perdons pas de temps !

Elle chargea quelques clones d’aller chercher leurs congénères pour qu’ils se rassemblent tous au niveau des dortoirs des adolescents. Pendant ce temps, portés par trois autres d’entre eux, Mahala, Poe et Mattéo couraient déjà à leur rencontre.

 

*

 

Cette nuit-là, Andrew dormait mal. Même s’il était fier d’être formé aux futures fonctions de dictateur par le Grand Maître, il réalisait à quel point il se sentait seul. Sa soif de pouvoir l’avait insidieusement mis à l’écart des autres jeunes et, pour la première fois, cela le perturbait. « Pourquoi les gens que j’aime ne ressentent-ils pas d’attirance pour moi ? s’interrogea-t-il. Mahala, Poe… au contraire, elles me détestent et n’aspirent en rien aux avantages que j’aurais pu leur offrir. Suis-je si différent ? » Il se leva de son lit et s’approcha de la fenêtre de sa chambre qui dominait la mer. Le ciel nuageux laissait encore entrevoir quelques fragments de la lune, mais elle disparut soudain derrière un énorme cumulus. La nuit devint extrêmement sombre. Il régnait une ambiance pesante, due à la forte et chaude humidité de l’air. Un orage semblait se préparer, car déjà, au large, apparaissaient quelques lumières vives et diffuses. « Cela va certainement amener un peu de fraîcheur », pensa-t-il. « La pluie nous fera du bien. Je transpire tellement ! C’est sans doute pour ça que je ne dors pas bien. »

Alors qu’il s’apprêtait à se recoucher, quand il se retourna pour regagner son lit, il fut surpris de découvrir des clones de Mattéo, postés à quelques mètres derrière lui. Il ne les avait même pas entendus pénétrer dans la pièce et il s’inquiéta de leur soudaine présence qui n’augurait rien de bon.

— Que faites-vous dans ma chambre ? leur demanda-t-il. Je ne vous ai pas appelé, vous n’avez rien à faire ici… Sortez !

En trente secondes, sans pouvoir se défendre, il fut bâillonné et kidnappé par les clones.

 

*

 

— Quel orage ! grogna l’un des gardes de la BS à l’adresse de ses collègues. Il est d’une violence incroyable. La pluie est si dense que l’on n’y voit pas à plus de deux mètres.

— Nous avons terminé notre inspection des dortoirs à temps, remarqua un second brigadier, l’air soulagé. Quelques minutes de plus et nous étions trempés !

— Allez, qui veut un café ? demanda le premier qui remplissait déjà une casserole d’eau pour la mettre à chauffer. Maintenant que nous sommes à l’abri, autant attendre agréablement la fin de cette maudite tempête !

Mais pendant qu’ils discutaient, suivant de près Poe, Mattéo et Mahala, les clones de Mattéo pénétrèrent dans l’enfilade des chambres. La surprise fut totale. Jamais les adolescents n’avaient imaginé revoir un jour leurs amis et surtout en présence des clones. Ceux qui étaient encore à moitié endormis se frottaient vigoureusement les yeux pour vérifier qu’ils ne rêvaient pas…

L’instruction fut donnée de se rassembler aux extrémités des dortoirs après s’être assuré que personne n’était oublié dans chaque pièce. Dès que ce fut fait, Poe invita les clones à prendre un jeune dans chaque bras. Puis, ils s’enfuirent tous ensemble en s’engageant sous une pluie torrentielle, à la fois soulagés de quitter ces lieux, mais inquiets pour la suite de leur plan. Cependant, accrochés au cou de leurs sauveurs, ils étaient tous impressionnés par la puissance des clones qui couraient à un rythme fou. Ils avançaient avec une grande dextérité, sans s’arrêter, au milieu de la végétation tropicale pleine d’embûches et de surprises.

 

*

 

Andrew s’était débattu comme un malheureux pour se défaire des bras du clone qui le maintenait serré contre lui. Celui-ci, pour cesser d’être gêné dans sa progression, l’avait assommé sans préavis et le conduisait là où Poe le lui avait ordonné. Aussi, sans comprendre comment, Andrew se réveilla devant la seule personne qu’il aurait voulu ne jamais revoir de sa vie. Son rival de toujours, qu’il avait trahi sans vergogne et dont il avait même souhaité la disparition. Cette terrible surprise lui coupa le souffle et le fit reculer instinctivement…

— Qu’est-ce que je fais ici ? s’offusqua-t-il en grimaçant, les yeux vissés sur ceux de Mattéo. Où sommes-nous ?

Il regarda avec angoisse tout autour de lui et se sentit perdu. Il était incapable d’identifier cet endroit. L’air ambiant, extrêmement frais, l’agressait. Plongé dans l’obscurité, il distinguait mal les gens qui l’entouraient et qu’éclairaient seulement quelques torches tenues par les clones. La lumière vacillante de ces flambeaux accentuait le mystère qui régnait dans ce lieu et les yeux fixés sur lui semblaient d’autant plus durs, plus sévères. Il fut soudain pris de vertige et se mit à trembler de peur. Il réalisa tout d’un coup qu’il venait de basculer malgré lui dans les mains de l’ennemi. Il était face à ceux qu’il avait fait souffrir pour consolider son pouvoir. Le Grand Maître et Number one n’étaient plus là pour le soutenir et la BS non plus pour le protéger. Les rôles s’étaient renversés le temps d’un orage et il découvrait comment, désormais, il était à leur merci. Il se sentit aussi fragile et nu qu’un ver de terre.

— Salut, dit calmement Mattéo à Andrew. Tu souhaites savoir où tu es ? Je vais te répondre tout de suite… Nous sommes sous la terre, à l’abri des regards pour éviter que le PNC ne nous retrouve. Nous avons l’intention de nous enfuir d’ici et nous avons pensé à toi pour nous aider à déjouer la surveillance de la BS. Nous pourrions avoir besoin de tes conseils pour quitter l’île. Es-tu d’accord ?

Andrew ne s’attendait pas à une telle proposition de sa part. « Pourquoi ne cherche-t-il pas à se venger ? », s’étonna-t-il. « À sa place, j’aurais profité de cet instant pour lui sauter dessus et le frapper, afin qu’il saisisse toute la haine que j’ai pour lui… Quel imbécile ! Il n’a même pas d’amour-propre ». Alors, il lui demanda timidement…

— Tu… Tu ne m’en veux pas ?

— Ne confonds pas tout, Andrew, répliqua sèchement Mattéo. Nous attendons une réponse à ma question et rien d’autre.

Andrew comprit par le ton de sa remarque qu’il n’y avait de sa part aucune complaisance. S’il désirait éviter le pire, il devait montrer qu’il était prêt à collaborer. « Je dois gagner du temps pour permettre à la BS de me retrouver », réfléchit-il. « C’est sans doute mon unique chance de m’en sortir ».

— Écoute, Mattéo, expliqua-t-il d’une voix faible. J’ai beaucoup d’estime pour toi et je sais que nous partageons tous les deux le même souci d’aider nos amis. Seulement moi, je pense que cela est possible avec le PNC, alors que toi, tu es contre lui.

Il s’arrêta de parler et maintint le silence un long moment, tout en exprimant de la tristesse sur son visage. Il désirait que son public s’apitoie sur son sort, en jouant les incompris. Il releva enfin la tête vers Mattéo.

— Cette fois-ci, reconnut-il, la balle est dans ton camp. Je ne vais pas remettre en cause la décision que vous avez prise, même si je pense que c’est une grave erreur. Après tout, si vous tenez tant que ça à partir, tant pis pour vous. Je vous aiderai donc à fuir et nos chemins se sépareront à ce moment-là.

— Non Andrew ! rétorqua Mattéo en essayant de contenir les jeunes qui étaient indignés par ses propos. Nos routes ne se sépareront plus. Tu ne rejoindras plus le PNC.

— Mais vous n’y pensez pas ! grogna-t-il. Libre à vous de retourner au moyen-âge si le cœur vous en dit. Mais laissez-moi choisir la façon dont j’ai envie de vivre. Regardez… J’accepte de vous aider alors que je ne partage pas vos idées. Faites preuve d’un minimum de tolérance comme j’en ai avec vous.

Poe s’avança lentement dans le cercle et vint se poster devant Andrew, le dos cambré et la tête bien droite. À son tour, elle l’observa avec mépris, sans dire un mot. L’adolescent avait du mal à soutenir son regard, car il savait bien ce que la jeune fille avait enduré à cause de lui. Lorsqu’il finit par baisser les yeux de honte, Poe s’exprima avec le même calme que Mattéo un peu plus tôt.

— Comment oses-tu parler de tolérance devant nous tous, Andrew ? Tu as en face de toi près de deux mille personnes, victimes de tes agissements sadiques et pervers. Aucun d’entre nous ne peut te plaindre et c’est bien pour cela que tu vas quitter l’île avec nous, comme prisonnier. Nous avons accepté que tu sois jugé par le comité des sages plutôt que de te livrer à notre vengeance qui risquerait d’être pire, tellement nous avons souffert des abus du PNC, et surtout à travers toi qui étais censé nous représenter. Tu es devenu un être dangereux, Andrew. Ici, plus personne n’a confiance en toi. Alors, s’il te reste encore un peu de bon sens, utilise-le à te taire et aide-nous à sortir de cet enfer.

Poe reprit sa place au milieu des siens sans le lâcher du regard. Andrew vivait à son tour un véritable cauchemar. Il réalisait à quel point il était détesté par ses pairs, et surtout, que sa vie ne tenait plus qu’à un fil.

 

Dans la forêt primaire

 

         Sous les conseils d’Andrew, les adolescents se dirigeaient vers la côte nord-ouest de l’île. Ils comptaient rejoindre un petit port enclavé à l’intérieur des terres où se cachait, derrière d’imposantes buttes rocheuses, une armada de bateaux de marchandises. Ces navires assuraient le ravitaillement du PNC à travers des liaisons occasionnelles avec le continent chinois. Or, comme cette rade ne disposait pas de bâtiments militaires et était peu protégée, Andrew laissa entendre à ses interlocuteurs qu’il serait facile aux clones de Mattéo d’en prendre le contrôle. Mais, pour l’atteindre, les jeunes ne progressèrent pas aussi vite qu’ils l’auraient souhaité tellement le terrain était accidenté. Encore loin de leur objectif, et en voyant avec inquiétude le jour se lever, ils préférèrent s’arrêter un instant pour envisager ensemble la suite.

— Si nous continuons, évoqua Mattéo, nous risquons d’être repérés par les hélicoptères de la BS qui vont lancer de nouveau les recherches… Ne devrions-nous pas reporter notre marche à la nuit prochaine et nous camoufler dans la forêt en attendant ?

— En effet, je pense que c’est plus prudent, reconnut le sage Peyo Bingo, par la voix de GLIC. Il ne vous reste que très peu de temps pour vous cacher dans un lieu sûr. Nous sommes en train d’examiner la carte géologique du secteur pour vous indiquer un abri proche de votre emplacement.

Sitôt celui-ci repéré, GLIC les invita à traverser la rivière, qu’ils longeaient depuis un moment, et à remonter sur le versant opposé, très abrupt. Tandis que les clones s’agrippaient aux arbustes pour escalader la pente humide et glissante, Poe s’étonna de voir qu’ils étaient moins adroits et moins puissants que d’ordinaire. Eux qui, jusqu’à présent, avaient montré une telle constance et une si grande assurance dans leurs mouvements, ils ne semblaient plus aussi performants. Puis vint un moment où les clones ne parvinrent plus à porter les jeunes. Ils furent contraints de les poser au sol et de les tracter en les tirant par la main. Au bout de nombreux efforts, ils réussirent enfin à atteindre la grotte, signalée par les hommes-miniature. C’était une importante caverne disposée dans la partie inférieure d’une falaise calcaire qui dominait la forêt d’une vingtaine de mètres. Quand ils pénétrèrent à l’intérieur, ils furent ébahis en découvrant, sur la paroi principale, une superbe fresque pariétale composée d’empreintes de mains et aux contours colorés par de la peinture soufflée. Les pigments, qui allaient de l’orange au brun noir et qui étaient disséminés avec goût sur la roche, étaient encore si vifs qu’aucun d’entre eux n’aurait pu imaginer se trouver là, en face d’une œuvre qui datait de plus de vingt-mille ans.

Alors que le soleil éclairait désormais les reliefs de sa chaude lumière, les jeunes prirent place dans le creux de l’antre. Assis les uns contre les autres, ils étaient disposés à patienter la journée entière sans bouger, derrière les clones de Mattéo qui leur faisaient un premier rempart…

— Mais, que se passe-t-il ? s’écria Mattéo, en voyant les clones se lever subitement. Poe, peux-tu leur demander d’arrêter de marcher ?

Les copies de Mattéo paraissaient désorientées. Elles avançaient sans raison entre les jeunes rassemblés au fond de la grotte et le bord de la paroi. Étonnamment, les clones titubaient, perdaient l’équilibre, tombaient lourdement au sol et tentaient de se relever avec difficulté. Ils semblaient soudain épuisés, au point de ne plus être capables de porter leur propre corps. Leurs regards exprimaient la détresse et la souffrance, et leurs globes oculaires, entourés de cernes sombres, fixaient l’infini. Ils demeuraient sourds aux mots réconfortants de Poe qui passait de l’un à l’autre, affolée, pour leur parler, les interroger, leur demander ce qu’ils avaient. Mais aucun ne distinguait désormais sa présence. Curieusement, elle était devenue invisible…

Puis, comme programmés à se diriger vers un destin qu’ils ne contrôlaient plus, sous les yeux horrifiés de la jeunesse qui leur devait la liberté, les clones de Mattéo s’approchèrent comme des zombis du précipice. Ils se laissèrent aspirer par le vide et s’écrasèrent lamentablement au pied de la falaise. Stupéfiés, les adolescents marquèrent un long moment de silence. Le temps de réaliser qu’une fois de plus, sans eux, ils redevenaient fragiles et vulnérables. Le temps de se demander comment ils franchiraient ces montagnes hostiles sans leur aide. Le temps de comprendre que, seuls, ils n’arriveraient jamais à traverser la forêt la nuit prochaine.

Mais un bruit inquiétant les fit sortir de leur torpeur. Ils reconnurent, au loin, le son régulier des moteurs d’hélicoptères qui s’amplifiait au fur et à mesure que l’armada du PNC s’approchait. Transis de peur, ils s’empressèrent de se blottir au fond de la cavité pour éviter d’être vus. Lorsque, dans un vacarme effrayant, les engins de la BS survolèrent le secteur, Andrew profita de la consternation générale pour détaler comme un lapin et s’extraire de la caverne avant que ses contemporains ne cherchent à le rattraper. Dès qu’il les aperçut, tandis qu’ils effectuaient des ronds au-dessus de la forêt, il fit aussitôt de grands gestes dans leur direction avec les bras et cria de toutes ses forces vers le ciel.

— Là ! À droite ! Regardez ! hurla Number one depuis son siège. C’est MJ !

 

*

 

Dans le local destiné à nettoyer les robots du centre spatial australien, Tarun et Viki s’étaient vite rendu compte que personne ne s’intéressait à eux. Ce coin sombre, sale et reculé, n’avait pas le même attrait que la zone de construction des fusées qui, elle, était tournée vers l’avenir. Ici, il n’était question que de produits d’entretien et de tâches ménagères, alors que là-bas, il y avait place pour les rêves, les ambitions et la gloire du Parti. Cette situation leur convenait parfaitement, car en dehors du contrôle effectué chaque jour à l’entrée et à la sortie du local, ils étaient sans surveillance. Du moment que les robots repartaient propres de l’atelier et que les jeunes restaient dociles et muets, l’agent 2700 était pleinement satisfait. L’homme n’imaginait même pas que, derrière son dos, les deux adolescents organisaient leur évasion ainsi que celle des esclaves présents sur le site. Tous les soirs, dans leur dortoir, ils retrouvaient les enseignants des « Iris » qui complotaient, avec d’autres captifs, et qui leur transmettaient une liste de courses. Puisqu’ils avaient accès aux magasins généraux pour récupérer les produits de lessive dont ils avaient besoin, ils étaient chargés de voler au passage le matériel qui leur était utile. Une fois les objets subtilisés, ils les dissimulaient discrètement à l’intérieur des robots en transit dans le local, avant qu’ils ne repartent sur leurs sites respectifs. D’autres prisonniers s’occupaient alors de réceptionner la marchandise et de la répartir à l’ensemble des conspirateurs. Ils réussissaient ainsi à se procurer ce qu’ils voulaient et à passer les différents contrôles de la BS, sans éveiller le moindre soupçon. Les esclaves se félicitaient d’être bientôt prêts à s’insurger et se transmettaient entre eux l’information par des signes secrets et codés. Ces hommes et ces femmes, au plus profond de l’abîme, étaient en train de reprendre espoir, mais ne laissaient surtout rien paraître à leurs gardiens.

 

*

 

Stupéfaits, les jeunes ne savaient plus s’ils devaient rester dans la caverne ou bien s’enfuir. Ils tremblaient de peur.

— Partons avant que les soldats ne nous attrapent ! suggéra Poe à Mattéo. Allons rejoindre la mer pour retrouver Tahia et les autres dauphins. Ils nous aideront à nous éloigner d’ici.

— Déguerpissons au plus vite ! s’empressa de hurler Mattéo à ses amis pour relayer l’information. Tous à la plage la plus proche !… Poe a un plan pour quitter cette île de malheur !

Conscients de la fragile et ultime chance qui leur restait, ils se levèrent tous dans un même élan et se dépêchèrent d’emprunter dans le sens inverse le chemin qu’ils avaient pris pour venir. Andrew, lui, avait déjà atteint la lisière de la forêt et s’était agrippé à la corde qui pendait de l’hélicoptère, au-dessus de lui. Il se laissa hisser jusqu’aux deux soldats qui le saisirent et l’introduisirent promptement dans l’habitacle. Quand ils firent signe au pilote, l’engin s’inclina légèrement vers l’avant et s’éloigna pour rejoindre sa base. Pendant ce temps, Andrew collait sa tête contre la vitre de l’appareil et observait, derrière lui, les milliers de jeunes qui cherchaient à regagner la zone forestière en catastrophe, par la pente qu’il venait de descendre quelques minutes plus tôt. « Vous avez raison de paniquer », murmura-t-il en ricanant nerveusement. « Vous allez bientôt le payer très cher ! ».

 

*

 

— Si, si, je vous l’assure ! affirma MJ, devant les deux chefs du PNC et les deux chercheuses qui avaient été convoquées de toute urgence pour entendre ses propos. Tout d’un coup, les clones de Mattéo sont devenus étranges. Déjà, pendant qu’ils aidaient les jeunes à fuir, ils commençaient à s’affaiblir. Ils n’arrivaient plus à nous porter, comme ils l’avaient fait si facilement avant. Mais lorsque nous étions dans la caverne, ils changèrent de comportements. Ils n’étaient plus eux-mêmes. Leurs visages exprimaient une détresse et une fatigue extrême. Ils se sont donné la mort en se jetant dans le vide, comme si le suicide avait été la seule parade à leur dérèglement.

— Comment expliquez-vous cela ? s’inquiéta le Grand Maître auprès de Susie Cartoon.

La chercheuse semblait déconcertée. Elle se tourna vers sa collègue, Qiao Kong-Leï, et pendant un long moment, elles se regardèrent d’un air dubitatif. Puis, au bout d’un moment, elles comprirent ce qu’il s’était passé.

— Grand Maître, avoua-t-elle timidement. La description que fait MJ de cette étrange scène, me fait réaliser soudain que ces clones n’ont pas dormi depuis le jour de leur naissance. Ils sont donc morts d’épuisement. C’était leur talon d’Achille. Ils ont tellement été dans l’action, qu’à aucun moment je n’ai pu les recueillir pour les obliger à se reposer. Je suis moi-même sidérée de voir comment ils ont résisté à l’absence totale de sommeil. Aucun être humain n’aurait tenu plus de quelques jours.

— Dois-je comprendre qu’il en sera de même avec les futurs clones ou bien avez-vous depuis, remédié à ce problème ? s’informa le Grand Maître avec gravité. Je pense que vous imaginez les terribles conséquences qu’une telle erreur pourrait avoir pour nos projets, n’est-ce pas ? Répondez-moi tout de suite.

La scientifique se mit à rougir. Elle reconnut avoir oublié de s’en occuper. Depuis la naissance des clones de Mattéo, les deux chercheuses avaient lancé tellement de nouveaux programmes que cela leur était complètement sorti de la tête.

— Je suis confuse, Ô Grand Maître, avoua Susie Cartoon, dont le visage était maintenant devenu blême. Je vais tout de suite y remédier en greffant, au niveau de leur cerveau, un petit doseur hormonal. Dès que leur corps en éprouvera le besoin, il fournira la mélatonine nécessaire à leur endormissement… La mélatonine est l’hormone du sommeil.

— Cela retarde encore l’utilisation des clones, se plaignit son chef. Maintenant que nous avons repéré les adolescents, je comptais sur eux pour les récupérer. Je ne tiens pas à ce qu’ils me filent entre les doigts une fois de plus !

— Vous pouvez disposer des clones comme il vous plaît, Ô Grand Maître, reprit-elle, toute gênée, cherchant à se montrer la plus conciliante possible pour calmer sa fureur. Je pourrai leur introduire le doseur hormonal après cette mission. Il n’y a aucun problème.

— Très bien, conclut-il sèchement. Alors, dépêchez-vous de distribuer les nouveaux colliers olfactifs à tous nos soldats. Il n’y a plus de temps à perdre.

Puis le Grand Maître se retourna vers Andrew avec un large sourire qui contrastait nettement avec son attitude précédente.

— Dis-moi, MJ ? Number one et moi pensions que tu aurais peut-être plaisir à diriger cette opération. Désirerais-tu  conduire tes propres clones à la recherche de ceux qui t’ont trahi ?

— Je ne demande que ça ! apprécia-t-il, satisfait de pouvoir se venger aussi vite. Seulement, sachez que, pendant ma captivité, je les ai entendus s’entretenir avec les hommes-miniature.

— Comment ? suffoqua le Grand Maître, surpris d’apprendre cette affreuse nouvelle. Les as-tu vus ?

— Non, mais ils communiquent avec ce satané robot qu’ils appellent « GLIC », et qui les suit partout.

— Cette carcasse existe toujours ! ragea-t-il… Et les hommes-miniature aussi ! Ils sont pires que des sangsues, mais ils ne perdent rien pour attendre. Je m’en occuperai après… J’ai soudain une petite idée qui me vient à l’esprit. Mais commençons par le commencement… Pars d’abord récupérer ces vauriens ! Je veux constituer avant tout ma banque de cellules reproductrices pour assurer l’avenir du PNC. Ensuite, plus rien ne me retiendra et je leur montrerai que ma cruauté n’a pas de limite !… Allez, dépêche-toi de les ramener ici !

 

*

 

Conscients de la sentence que leur infligerait le Grand Maître si la BS les attrapait, les jeunes couraient aussi vite qu’ils le pouvaient pour arriver à temps au bord de la mer. Dès qu’ils pensaient au sort que le PNC avait réservé à Tarun et Viki, cela les motivait pour avancer malgré la fatigue et les difficultés du terrain. Comme des bêtes traquées par de cruels chasseurs, ils se forçaient à prendre des risques. Poussés par la peur, ils sautaient parfois de cinq ou six mètres dans une rivière sans forcément évaluer sa profondeur ; ils se laissaient glisser sur des dalles de pierre sans vérifier le danger qui était caché derrière et ils s’enfonçaient dans la jungle touffue, sans réfléchir à l’éventuelle présence d’animaux menaçants ou d’orifices dissimulés par la végétation. De temps en temps, ils s’arrêtaient quelques secondes pour écouter le ciel et repartaient aussitôt, rassurés de ne pas encore entendre les hélicoptères.

Ils atteignirent enfin un promontoire que la forêt n’avait pas envahi. Une large partie dégagée permettait d’entrevoir la surface bleue et salvatrice de l’eau.

— Nous sommes arrivés ! crièrent-ils de joie, à l’unisson, admirant, incrédules, l’étendue de l’océan dont ils rêvaient tant. Hourra ! Hourra !

Avant de s’aventurer dans cette zone découverte, ils vérifièrent que les appareils de la BS n’étaient pas en vue. Ne distinguant rien à l’horizon, ils s’empressèrent de traverser le vaste champ d’herbe folle qui les séparait de la mer. Tout essoufflés, ils atteignirent l’extrémité de la langue de terre et stoppèrent net, tant la falaise qui dominait la mer était abrupte. Déçus, ils contemplèrent les vagues qui se jetaient avec fracas, plus bas sur les rochers. Ils avaient beau scruter les environs en se penchant dangereusement au-dessus du vide, ils ne décelèrent aucun passage praticable. Tout n’était que verticalité.

— Faisons demi-tour ! ordonna Mattéo. Tant pis ! Nous trouverons sûrement plus loin un endroit moins escarpé pour rejoindre le bord de l’eau. Par ici, c’est la mort assurée…

Sans s’accorder le temps de souffler un peu, ils repartirent en arrière, reconnaissant que ce détour leur avait fait perdre de précieuses minutes. Mais, alors qu’ils dévalaient la pente qui les ramenait à la forêt, voici que sortirent soudain des bois des milliers de personnes, toutes identiques. Elles se dirigeaient vers eux.

— Ce sont les clones d’Andrew ! s’époumona Poe en serrant la main de Mattéo. Nous sommes pris au piège !

Les clones étaient impressionnants. Leurs musculatures étaient si développées qu’ils ressemblaient à des superhéros de bandes dessinées, possédant des pouvoirs extraordinaires.

— Fuyons ! hurlèrent les adolescents affolés qui couraient déjà dans tous les sens, comme des brebis poursuivies par le loup.

 

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