#ConfinementJour43 – Partage de lecture du roman ” 2152 ” – Chapitres 122, 123 et 124

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

 

2152

Sixième période

« C’est maintenant ou jamais ! »

Les criquets migrateurs

 

         Poe et ses amis sortaient de l’eau en s’amusant à se poursuivre. Ils profitaient jusqu’au bout du dernier bain de la journée tandis que le soleil s’éclipsait à l’horizon. Lorsqu’ils eurent regagné la plage, ils se couchèrent sur le sable chaud pour se sécher. Assommés par cette nouvelle journée au grand air, ils fermaient les yeux pour savourer cet instant unique où seul le sable retenait encore la chaleur du jour pendant que l’air ambiant se rafraîchissait discrètement, annonçant l’arrivée proche de la nuit. Ils s’activaient maintenant autour d’un feu de bois qui leur assurerait un sommeil confortable sous les étoiles. Mais tout à coup, le robot se mit à vibrer. L’écran de GLIC s’alluma et apparut alors le sage Peyo Bingo qui parlait depuis la cellule de coordination, elle-même postée au-dessus de la station spatiale du PNC.

— Go ! hurla-t-il dans son micro, en s’adressant aux jeunes pour leur donner le signal du départ qu’ils attendaient depuis des jours.

Sans perdre de temps et sans un mot, les adolescents cessèrent leurs occupations et s’empressèrent d’atteler les grues cendrées pour s’envoler dans le ciel qui rougeoyait à présent. Presque machinalement, au fur et à mesure que les oiseaux prenaient de la hauteur, ils sautaient dans leurs hamacs et s’éloignaient de la plage sans se soucier de la beauté du paysage. Ils étaient suffisamment conscients de la gravité du moment et du danger qui les attendait pour vouloir se consacrer entièrement à leur nouvelle mission. Prêts à se battre, ils regardaient d’un air décidé le désert qu’ils allaient traverser durant la nuit pour rejoindre, le lendemain, le site d’Uluru. Tous savaient que c’était la dernière occasion pour espérer sortir des griffes du Grand Maître. Ils étaient les seuls hommes et femmes de taille normale pouvant assister le peuple-miniature dans sa lutte contre le PNC. Leur responsabilité était immense. Mais leur motivation était réelle et ils étaient déterminés à aider les hommes-miniature à la construction de leur avenir commun.

Profitant de ce dernier temps calme avant la grande bataille, un module mouche s’introduisit dans le pavillon d’une oreille de chaque adolescent. La cellule de coordination pourrait ainsi rester en lien avec eux et transmettre ses conseils grâce à un amplificateur sonore disposé dans le conduit auditif.

 

*

 

Mattéo se réveilla avec un léger mal de tête. Il ouvrit un œil et s’étonna de ne pas pouvoir bouger ses membres. Il était pourtant dans une position inconfortable et il souhaitait à tout prix se mettre debout. Autour de lui, rien ne ressemblait à l’endroit où il s’était endormi la veille avec ses amis, dans l’enclos réservé aux jeunes esclaves. Couché sur le dos et ligoté sur une plateforme métallique, il voyait circuler au-dessus de sa tête les rares et frêles nuages qui avançaient lentement, loin dans le ciel bleu.

— Mais, où suis-je ? s’inquiéta-t-il, en tournant les yeux dans tous les sens pour tenter de comprendre ce qu’il se passait.

Il remarqua derrière lui, à une dizaine de mètres de distance, un immense échafaudage peint en rouge. Le sommet de la structure s’élevait encore plus haut que la plateforme où il se trouvait et une étroite passerelle assurait la liaison entre eux. Tordant exagérément le cou, il parvint à distinguer sur quoi il reposait. Il hurla soudain de frayeur.

— Qu’est-ce que je fais sur cette fusée ?

Transi de peur, Mattéo se mit à trembler nerveusement. Une sensation de vertige s’empara de lui et il dut à nouveau fermer les yeux pour se calmer et essayer de reprendre le contrôle de ses muscles. Pour se concentrer, il se força à inspirer et à expirer longuement, régulièrement. Au bout d’un quart d’heure, il réussit enfin à desserrer les poings puis, progressivement, les autres parties de son corps. Il finit par se ressaisir et accepter de faire confiance aux lanières qui le retenaient à cent mètres du sol.

 

Pendant ce temps, Andrew observait depuis le poste de contrôle les cinq fusées qui reposaient au loin sur les rampes de lancement. Chacune d’entre elles disposait d’une tour de service rouge sur le côté, permettant au personnel d’atteindre ses différents niveaux. Son regard ne pouvait se détacher du lanceur de gauche qui contenait ses anciens camarades et qui se distinguait des autres fusées par la petite plateforme installée à son sommet, celle où était attaché Mattéo. La veille, une drogue avait été introduite dans la soupe des jeunes esclaves afin de les transporter à l’intérieur, sans qu’ils aient pu manifester la moindre résistance. Au même moment, Tarun et Viki avaient été assommés pendant leur sommeil puis ramenés par la BS avec les autres détenus. MJ réalisait qu’il se séparait d’eux pour toujours et qu’il resterait désormais le seul représentant de son âge au sein du PNC. Il n’avait pas su se faire aimer et la perspective de finir ses jours dans un néant sentimental n’augurait rien de bon. Il lui semblait payer très cher sa soif de pouvoir. En envisageant la triste solitude de sa future vie, il commençait à douter des choix qu’il avait faits. Mais ses questionnements furent soudain balayés par l’intervention d’un contrôleur qui vint vers eux timidement et qui invita le Grand Maître à scruter l’horizon. L’homme avait les traits contractés et le visage livide, ce qui les incita tous à tourner la tête dans la direction qu’indiquait sa main tremblante…

— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’inquiéta le chef du PNC, ne pouvant plus détacher son regard de ce qu’il apercevait.

Tous se levèrent d’un même élan et s’approchèrent de l’immense vitre de la pièce pour coller leurs fronts contre sa surface lisse et froide et mieux observer.

— C’est la première fois que je vois un phénomène pareil ! ajouta le Grand Maître. C’est affreux !

— Est-ce que cela ne se dirige pas vers nous ? s’étrangla à son tour Number one, les yeux écarquillés.

Le bleu du ciel s’obscurcissait peu à peu sous l’effet d’une masse sombre de plus en plus compacte. Ce bloc difforme s’approchait de minute en minute sans que rien semble pouvoir l’arrêter ni le ralentir. Son expansion continue et régulière occupait déjà le tiers du ciel. Les hommes du PNC distinguaient désormais à l’intérieur une activité intense, semblable à des points noirs qui s’entrechoquaient entre eux. En grandissant encore, l’épaisse masse mouvante finit par cacher le soleil, créant une ombre inquiétante qui s’allongeait progressivement sur le désert orange, en direction de la station spatiale. Le déplacement de cette ombre s’accompagnait d’un bruit désagréable, aigu et strident, qui s’amplifiait à mesure que le ciel s’altérait, devenant enfin presque insupportable. Le Grand Maître et les personnes qui étaient à ses côtés pouvaient distinguer à présent ce que représentaient ces millions de points qui bougeaient dans tous les sens. Ils furent horrifiés en constatant qu’il s’agissait de criquets. Puis, comme un raz de marée, le nuage d’insectes envahit le site en quelques minutes, faisant disparaître à la vue la voûte céleste. Plongés dans cet océan noir, les hommes du PNC perdirent toute visibilité sur le secteur.

— Quelle guigne, une invasion de criquets ! cria le Grand Maître, décontenancé. Il ne manquait plus que ça !

Les insectes étaient si nombreux qu’ils s’agglutinaient sur l’ensemble des bâtiments et formaient des couches épaisses sur toutes les parois de la station. Le sol était lui-même recouvert d’un gigantesque tapis vivant qui se mouvait autour des soldats de la BS, atteignant leurs genoux. Dès que les criquets s’agrippaient à eux, ils grimpaient avec leurs longues pattes jusqu’à la tête, et cherchaient à s’engouffrer en masse dans tous les orifices. Les soldats se débattaient dans tous les sens pour les écraser. Mais ils se tapaient dessus en vain et ne parvenaient à protéger ni leurs oreilles, ni leurs narines, ni leurs bouches qu’ils devaient nécessairement ouvrir pour respirer. Ils commençaient à suffoquer sous les assauts répétés des orthoptères qui, à peine repoussés, revenaient à la charge. Les bêtes qui s’étaient cramponnées à leurs vêtements utilisaient déjà leurs mandibules pour broyer le tissu de leurs uniformes. Cette agressivité continue finit par les affoler et, de peur de mourir étouffés, ils se précipitèrent, comme le personnel technique, à l’intérieur des constructions. Mais ce repli les obligea à ouvrir de nombreuses portes, et sans attendre, les criquets en profitèrent pour s’introduire à leur suite et envahir les lieux.

— Fermez les portes ! ordonna Number one qui pressentait le danger. Ne laissez pas entrer ces fichues bestioles !

Le Grand Maître, impressionné par l’incroyable ampleur de ce phénomène, proposa à Number one d’organiser une offensive avec ses soldats pour brûler en masse les criquets migrateurs au moyen de lance-flammes.

— C’est impossible, Ô Grand Maître ! répondit sur-le-champ son collègue. Les criquets enflammés propageraient le feu partout. Ce serait un trop grand risque… Avec tous les combustibles présents sur le site, nous ferions exploser la station à coup sûr !

Pendant que les deux chefs du PNC cherchaient une solution pour se débarrasser de ce fléau, MJ observait les écrans de contrôle un par un. Il découvrit avec stupeur que le sommet de la fusée où reposait Mattéo était au-dessus de ce brouillard d’insectes, complètement dégagé.

— Regardez ! balbutia-t-il de rage, en s’adressant à son entourage. C’est un coup monté. Nous sommes en train de nous faire berner par ces crétins de minus !

— Ce n’est pas possible ! s’offusqua le Grand Maître qui, au même moment, vit apparaître sur l’image Poe portée par des grues cendrées, en train de se préparer à rejoindre la plateforme. D’où arrive-t-elle cette traîtresse ?

Furieux, Andrew sauta de son siège et demanda au technicien qui était à côté de lui de le conduire sur-le-champ jusqu’aux fusées. Ils empruntèrent le tunnel qui les reliait à la tour.

 

Poe se pressait de desserrer les liens de son ami, tout en faisant attention à ne pas perdre l’équilibre. L’espace était étroit et elle avait conscience qu’un mauvais mouvement l’entraînerait dans une chute fatale. Heureusement, l’abondance de criquets qui volaient en dessous d’elle occultait le vide et l’empêchait d’avoir le vertige.

— Ça y est ! se réjouit-elle en jetant en l’air la dernière lanière qu’elle venait de dénouer. Regagnons la tour de service par la passerelle. Nous y serons en sécurité.

Après s’être embrassés furtivement pour se donner du courage, les deux adolescents rampèrent prudemment sur le pont métallique. La structure était si légère qu’elle vibrait facilement. Mais soudain, à l’autre bout s’ouvrit la porte d’un ascenseur d’où sortit en courant leur pire ennemi. Andrew fonça sur eux d’un air menaçant.

— Espèces de ratés ! Vous êtes foutus ! Je vais vous jeter par-dessus bord et en finir avec vous une fois pour toutes !

Puis, sans hésiter, il sauta sur Poe qui était en première position et l’attrapa par le cou. Il ne la lâcha plus. Sans pouvoir respirer, elle s’accrocha désespérément à l’angle de la passerelle pour ne pas tomber, mais la pression qu’exerçait Andrew était telle, qu’elle s’évanouit. Voyant qu’elle ne résistait plus, emporté par sa folie meurtrière, il souleva la jeune fille et fixa Mattéo dans les yeux.

— C’est maintenant que tu vas devoir lui prouver que tu l’aimes, dit-il d’une voix caverneuse, le cœur empli de haine. Attrape-la !

Il la projeta de toutes ses forces dans ses bras afin qu’il perde l’équilibre en essayant de la retenir. Mattéo, qui s’était déjà préparé à sauter sur son adversaire pour sauver Poe, accueillit sa bien-aimée et la serra fermement contre lui. Mais, comme l’avait espéré Andrew, il ne put se maintenir debout sur la passerelle qui bougeait constamment et il fut contraint de se laisser tomber. Dans sa chute, il eut cependant le réflexe vital de refermer ses jambes sur une traverse de la structure métallique. Il pendait maintenant dans le vide, la tête en bas, tout en retenant Poe par les poignets au bout de ses bras tendus, alors qu’elle reprenait peu à peu connaissance.

— Aie le courage de sauter ! cria Andrew. Montre à ta belle que tu n’as peur de rien !

Andrew s’avança vers lui pour le forcer à desserrer ses jambes, quand Horus, une fois encore, planta ses serres dans son dos et le roua de coups de bec.

— Ta mascotte n’y pourra rien cette fois-ci, gémit-il, préférant souffrir plutôt que de lâcher Mattéo. Tu dois mourir !

L’alerte fut donnée depuis la cellule de coordination par le sage Vasek Krozek qui ordonna aux hommes-miniature de réunir tous les criquets migrateurs sous les adolescents pour amortir leur chute, au cas où Mattéo lâcherait prise. Obéissant à ses directives, les milliards d’insectes se rassemblèrent sous la passerelle en quelques minutes, et formèrent une masse si compacte, qu’elle pouvait désormais supporter le poids des jeunes, sans problème. Suite au déplacement généralisé des hommes-miniature, le site spatial du PNC fut de nouveau dégagé. Le Grand Maître et Number one découvrirent, sidérés, la gigantesque colonne de criquets qui venait de s’ériger autour de la fusée contenant les jeunes esclaves. Ils aperçurent également leur apprenti dictateur MJ qui, dans sa folie, s’acharnait à pousser le couple par dessus la charpente métallique, tout en endurant les violences que lui infligeait Horus. Mais une cohorte de criquets migrateurs se rua avec férocité sur lui et enveloppa sa tête. Tandis qu’ils pinçaient la peau de son visage, certains pénétrèrent dans sa bouche, alors qu’il hurlait de douleur. Cherchant à l’étrangler, ils s’aventurèrent aussitôt vers la glotte et s’enfoncèrent dans son pharynx. Gêné dans sa respiration, il dut lâcher Mattéo pour tenter de dégager son gosier avec les doigts. Cependant, les insectes ne lui laissèrent aucun répit et continuèrent à l’assaillir, jusqu’à ce qu’il finisse par perdre pied. Incapable d’ouvrir les yeux et ayant perdu tout repère, Andrew mit un pied en dehors de la passerelle et tomba sur la tour de criquets. Celle-ci le transporta quelques minutes dans les airs, et, à la demande du comité des sages, elle se décomposa subitement. N’étant plus retenu ni agressé par les orthoptères, Andrew ouvrit les yeux et se retrouva dans le vide, à plus de cent mètres de hauteur. Horrifié, il cria tout le long de sa chute et s’écrasa au sol, violemment, sans avoir eu le temps de dire au revoir à la vie.

Sous le regard ahuri du Grand Maître qui venait de perdre son élève, apparurent à nouveau les grues cendrées, soutenant des adolescents postés sur un hamac. Ceux-ci attrapèrent Mattéo et Poe, puis, dans un ballet incessant, ils libérèrent ensuite les jeunes esclaves que le PNC avait confinés à l’intérieur.

— Tirez dessus ! vociféra-t-il à ses hommes. Éliminez-moi tout ça… et qu’il ne reste rien !

Cependant, la cellule de coordination des hommes-miniature avait déjà chargé les criquets de se répartir sur l’ensemble du site et les soldats de la BS se retrouvaient une fois de plus dans un brouillard épais, incapables d’agir.

Les sages orchestrèrent de mieux en mieux le déploiement des hommes-miniature et tout se précipita. Au fur et à mesure que les jeunes esclaves étaient libérés, un module mouche leur était affecté pour les protéger. Celui-ci dégageait des phéromones de synthèse qui leur permettaient de passer devant les clones d’Andrew sans être inquiétés. Une fois libres, ils parvinrent à descendre dans les sous-sols de la station et à ouvrir les grilles qui retenaient les autres détenus. Impatients de pouvoir enfin se battre, les prisonniers qui s’étaient déjà répartis entre eux les armes qu’ils avaient confectionnées se joignirent aussitôt au groupe d’adolescents et partirent à l’assaut des étages supérieurs. Les enseignants des « Iris » retrouvèrent avec émotion leurs anciens élèves et s’engagèrent avec bonheur à leurs côtés, déterminés à reconquérir leur liberté. Chacun recevait pour consigne d’arracher les colliers olfactifs des hommes du PNC pour qu’ils soient pourchassés à leur tour par les clones.

Les criquets s’étaient maintenant infiltrés dans tous les édifices. Ils avaient utilisé les conduites d’aération pour passer. Comme à l’extérieur, leurs vols empêchaient d’y voir à plus d’un mètre. Aidés par les modules mouche, les détenus se déplaçaient aisément dans cette marée d’insectes et réussissaient à surprendre leurs adversaires qui marchaient en tâtonnant, comme des aveugles. Les hommes du PNC, soudain dépossédés de leurs protections, partaient affolés à la recherche d’une cachette introuvable. Seulement, les clones qui avaient l’avantage de pouvoir se guider grâce à leur odorat les rattrapaient rapidement et les neutralisaient aussitôt. Quelques heures suffirent pour que l’armée de clones élimine la totalité des soldats du PNC. Dans tous les coins de la station, les morts gisaient lamentablement sur le sol. En milieu de journée, seuls le Grand Maître, Number one, les deux chercheuses et quelques techniciens qui s’étaient barricadés dans la pièce centrale de la tour de contrôle étaient encore en vie. À ce moment-là, le comité des sages suggéra au peuple-miniature de se retirer des lieux et proposa que leurs alliés de taille normale finalisent cette bataille. Ils étaient désormais très proches de la victoire.

Les anciens prisonniers, rassemblés à l’entrée du refuge de leurs tortionnaires, défoncèrent la porte principale de la salle, et aussitôt, les derniers criquets présents en profitèrent pour s’éclipser. Lorsque l’espace fut complètement libéré de tout insecte, Mattéo et Poe s’engagèrent prudemment à l’intérieur. Ils découvrirent le Grand Maître dressé devant une console, les deux mains au-dessus d’un bouton rouge, prêt à appuyer dessus.

— N’avancez pas ! cria-t-il, ou je fais sauter la station et nous avec !

 

Le mont Uluru

 

         Le Grand Maître était assis sur le sommet du mont Uluru, les yeux hagards, réalisant l’étrangeté de la scène. Tandis qu’il regardait la savane qui s’étendait devant lui à perte de vue, il se demandait ce qu’il faisait en haut du vieux monolithe, âgé de six cents millions d’années. Il s’aperçut qu’il n’était pas seul. Un peu plus loin, au-dessus de la pente abrupte, reposaient, couchées sur le grès, les personnes qui étaient avec lui dans la tour de contrôle avant qu’il ne perde connaissance. Il fit un effort pour tenter de se remémorer ce qui s’était passé entre temps. Il se voyait, hurlant ses conditions à Mattéo et Poe pour avoir la vie sauve, menaçant de faire sauter la station spatiale si les esclaves osaient encore avancer. Prêt à appuyer sur le déclencheur de la bombe atomique, placée sous le site, il se rappelait avoir été gêné par une mouche qui n’arrêtait pas de tourner autour de sa tête. Ne voulant surtout pas éloigner ses mains du bouton rouge qui était devant lui, il la laissa se poser sur sa joue gauche. C’est à ce moment-là qu’il sentit une petite piqûre. Il s’effondra dans la seconde qui suivit…

 

Le professeur Boz et sa fidèle équipe n’avaient pas hésité une seconde. Ils s’étaient élancés avec leur module mouche vers le Grand Maître pendant qu’il parlait à ses adversaires. Se rappelant une leçon de conduite avec Rita Keerk, où ils avaient assisté à la paralysie d’une mésange charbonnière, ils avaient décidé d’utiliser les capteurs de risques de leur module pour provoquer la même réaction chez le chef du PNC. Une fois le module mouche posé sur sa joue, ils lui envoyèrent dans la peau une dose anesthésiante à base de curare qui produisit un relâchement musculaire immédiat sur l’ensemble de son corps. Le Grand Maître s’écroula subitement devant ses subalternes qui ne savaient pas s’ils devaient le secourir ou prendre sa place au-dessus du bouton pour maintenir l’ennemi à distance, en menaçant de tout faire exploser. Mais d’autres modules mouche s’étaient déjà engagés à la suite du professeur Boz, et, comme lui, ils inoculèrent aux hommes du PNC la même dose de curare. Dans la foulée, tant qu’ils somnolaient, les anciens esclaves les trainèrent à l’extérieur du bâtiment. Le comité des sages confia aux adolescents la mission de les déposer sur le mont Uluru, à l’aide des grues cendrées, en prenant soin d’ôter leurs colliers olfactifs.

 

Cette fois-ci, les derniers survivants du PNC étaient réveillés. Ils venaient de se rassembler au centre du plateau rocheux quand ils entendirent au loin des cris d’oiseaux, perçants et nasillards. Intrigués, ils se tournèrent dans leur direction et aperçurent une cinquantaine de grues cendrées qui s’approchaient. Une fois à leur niveau, les grands échassiers volèrent en décrivant un cercle autour d’eux. Ils transportaient une personne grâce à un hamac relié à leurs cous par des cordages… Les membres du PNC reconnurent Mattéo qui, restant hors de leur portée, s’adressa à eux, ses mains en porte-voix pour être bien entendu :

— Écoutez-moi bien ! cria-t-il en direction du groupe d’hommes et de femmes qui le suivaient du regard au gré de la ronde des oiseaux. J’ai un message à vous transmettre de la part du peuple-miniature…

— Parle, espèce de traître ! répondit avec rage le Grand Maître qui tendait vers lui ses gros poings. Tu fais bien de ne pas t’approcher trop près, car je n’hésiterais pas à te tordre le cou, pauvre rejeton !

— Très bien, poursuivit Mattéo. Tout d’abord, je pense que vous avez déjà remarqué que vous étiez pieds nus et que vous n’aviez plus votre collier olfactif, n’est-ce pas ? Soyez donc sur vos gardes et ne prenez pas de risques inconsidérés.

Number one fut le premier à poser la main sur sa poitrine. Il échangea un regard avec Susie Cartoon qui était horrifiée, comme lui. Ils étaient tous atterrés…

Devant leurs écrans, dans les cités volantes, les hommes-miniature suivaient la scène avec délectation, mais aussi avec soulagement. Ils réalisaient ce qu’impliquait ce changement de situation et savouraient à sa juste mesure la détresse du Grand Maître et de ses complices. Eux qui les avaient fait tant souffrir et contre qui ils avaient dû constamment chercher des parades pour éviter la mort. Ces hommes qui avaient été prêts à les exterminer, uniquement pour maintenir leur pouvoir et s’enrichir un peu plus, étaient désormais dans un état de panique qu’ils n’avaient jamais imaginé. À leur tour, ils découvraient la peur et l’angoisse de mourir. Le Parti de la Nouvelle Chance ne s’était jamais soucié de la terreur qu’il avait infligée au peuple-miniature, mais cette fois-ci, la réalité avait rattrapé ses derniers représentants et ils devaient trouver au plus vite une solution pour survivre. Seulement, pour l’instant, ils pivotaient sur eux-mêmes, au rythme du déplacement circulaire de Mattéo. Ce curieux manège finit par leur donner le tournis. L’adolescent se mit à imiter le ton sarcastique qu’aimait prendre le Grand Maître lorsqu’il s’adressait à eux.

— Le comité des sages, aussi magnanime que vous, a décidé de vous accorder une faveur afin que vous puissiez profiter jusqu’au bout de vos créations. Puisque vous connaissez si bien les clones d’Andrew, pour les avoir inventés selon vos désirs, nous vous laissons le soin de leur expliquer quels sont vos nouveaux projets. Nous sommes sûrs que vous saurez trouver les mots qui motiveront vos jeunes soldats à vous suivre.

Les membres du PNC, conscients de ce qui les attendait, se retournèrent tous vers la station spatiale pour vérifier si les clones ne s’étaient pas déjà lancés à leur poursuite. Affolés, ils injurièrent Mattéo…

— Ordure ! Salaud ! Pourriture !

— Nous vous abandonnons, car nous avons désormais beaucoup à faire ! hurla Mattéo, une dernière fois. Nous devons réparer tout ce que vous avez lamentablement détruit sur cette Terre pour pouvoir enfin imaginer l’avenir de notre humanité. Adieu !

En quelques coups d’aile, les grues cendrées gagnèrent de l’altitude et s’écartèrent du monolithe. Elles allèrent déposer le jeune porte-parole du peuple-miniature à la station spatiale où ses amis l’attendaient. Les clones d’Andrew surgissaient déjà des bâtiments pour prendre d’assaut l’inselberg, tandis que le Grand Maître et sa suite cherchaient à s’éloigner en toute hâte. Mais, sans leurs chaussures, la descente des pentes rocheuses était extrêmement périlleuse. Qiao Kong-Leï fut la première à glisser et à entraîner dans sa chute un technicien. Ils roulèrent tous les deux le long de la paroi et s’écrasèrent au pied de la falaise en quelques minutes. Impressionnés, les autres membres du groupe observaient les deux victimes qui restaient étendues à terre, désespérément inertes. Ils tremblaient de peur et n’osaient plus avancer.

— Ils arrivent ! s’alarma Number one qui vit apparaître un premier clone sur le côté droit, au pied du mont Uluru.

Paniqué, il s’engagea dans une gouttière naturelle creusée par l’eau dans la roche. Il descendit ce fin couloir en se retenant aux anfractuosités rugueuses de la pierre et atteignit péniblement la base du monolithe, sans tomber. Sitôt sur le sol meuble, il s’empressa de courir entre les buissons, le plus loin possible de la montagne. Susie Cartoon, voyant qu’il avait réussi à s’enfuir, voulut prendre le même chemin pour le rejoindre. Sans réfléchir, le reste de la troupe lui emboita le pas et se campa derrière elle, imitant tous ses mouvements pour ne pas perdre de temps. Dans la précipitation, elle bifurqua par mégarde dans un deuxième couloir de descente, qui partait plus à gauche, et s’enfonça dans un goulet qui allait en se rétrécissant de plus en plus.

— Stop ! hurla-t-elle soudain, terrifiée, en débouchant sur un surplomb.

Elle tenta de se retenir de toutes ses forces sur cet appui précaire, mais malheureusement, celui qui la suivait au plus près ne put s’arrêter. Il buta de tout son poids contre son dos et la projeta malgré elle dans le vide. Elle chuta sans toucher le rocher, tellement l’endroit était vertical. Terrifiés, les autres fugitifs s’empressèrent de remonter le long de la ravine asséchée pour ne pas subir le même sort que la chercheuse. Cependant, l’ascension s’avéra plus difficile que la descente et l’homme qui était en dessous du Grand Maître sentit ses bras le lâcher. Il perdit l’équilibre et provoqua le décrochage de tous ceux qui étaient plus bas que lui. Ils dégringolèrent en criant dans la petite gorge qu’avait suivie Susie Cartoon et disparurent soudain après avoir franchi le surplomb. Le Grand Maître comprit qu’ils étaient morts quand il n’entendit plus un bruit. Il décida de revenir en arrière, espérant trouver l’autre passage, un peu plus haut. Effectivement, il retrouva le bon embranchement et se posa quelques minutes pour souffler, avant de s’embarquer dans le nouveau raidillon. Alors qu’il cherchait à distinguer Number one depuis son poste, il fut épouvanté de voir que tous les clones étaient maintenant réunis en bas de la montagne. Derrière eux gisait le corps de son second qui avait été décapité par les copies d’Andrew. Plutôt que de descendre et de se jeter dans la gueule du loup, il préféra remonter sur le sommet du mont Uluru, espérant que les clones ne l’apercevraient pas et continueraient leur chemin. Mais quand il arriva en haut du plateau, des centaines de clones l’attendaient déjà, l’observant tranquillement sans bouger. Curieusement, il s’étonna de ne sentir aucune agressivité de leur part. Au contraire, ils le touchaient délicatement comme s’il possédait encore son collier olfactif, avec respect et bienveillance. Il n’en revenait pas. En découvrant que les clones le reconnaissaient comme l’un des leurs et qu’ils l’écoutaient attentivement, il reprit soudain confiance en lui.

— Venez mes amis ! leur parla-t-il, rassuré. Je suis votre chef… Celui qui a tout mis en œuvre pour vous permettre d’exister. Venez avec moi et repartons conquérir notre station. Elle est à nous. Elle nous appartient.

Il observait les clones qui relayaient l’information entre eux par des gestes et qui se rassemblaient autour de lui. Ses yeux brillaient à nouveau en imaginant la vengeance qu’il allait infliger, d’abord à ses anciens esclaves et ensuite au peuple-miniature.

— Venez mes enfants ! cria-t-il avec frénésie, empli d’un nouvel espoir. Venez vous serrer contre moi pour qu’au contact de votre puissance, je reprenne quelques forces… Ah, ah, ah !

L’ensemble des clones montaient désormais vers lui, grimpant de tous les côtés du mont Uluru pour l’entourer. Le Grand Maître pleurait de joie en réalisant qu’il gardait tout pouvoir sur cette armée presque invincible.

— Si j’avais su cela plus tôt, leur dit-il, nous n’en serions pas là aujourd’hui. Mais nous allons nous rattraper. Et cette fois-ci, plus de cadeau. Nous les tuerons tous !

Tous les clones étaient maintenant sur la montagne. Le Grand Maître savourait intensément cet instant unique, entouré de ses jeunes guerriers, exagérément musclés.

— Nous pouvons quitter sa chevelure ! ordonna le professeur Boz à ses fidèles compagnons, Diego, Tseyang, Uliana, Jawad et Rita.

Le module mouche s’écarta subitement du Grand Maître et s’envola le plus haut possible.

— Le Grand Maître ne dispose plus de phéromones lui permettant d’être reconnu par les clones, annonça Rita Keerk. Il n’est plus protégé par notre module. Préparons-nous à un joli spectacle.

Le chef du PNC ne comprit pas ce qui se passait, car tout d’un coup, les doux regards que lui adressaient les clones d’Andrew prirent un éclat méchant et provocateur. Eux qui ne parlaient pas, émirent soudain des sons bizarres qui faisaient peur comme s’ils venaient de réaliser qu’un étranger s’était infiltré parmi eux. Ce dangereux ennemi les inquiétait beaucoup et ils devaient l’éliminer sur-le-champ.

— Non, non ! supplia le Grand Maître, en voyant s’évanouir son ultime espoir.

Ainsi, la ruse du professeur Boz avait piégé le dernier survivant du PNC. Au milieu des milliers de clones, incapable de s’enfuir, il mourut à son tour dans d’horribles souffrances. Un tonnerre d’applaudissements retentit à travers l’ensemble des cités volantes où tous les hommes-miniature suivaient la scène avec attention. Ils venaient de remporter la victoire.

 

*

 

De retour sur l’île de Bornéo, Tarun et Viki préparèrent, avec tous les hommes et toutes les femmes de taille réelle, une fête extraordinaire pour honorer la paix nouvellement retrouvée. Les hommes-miniature faisaient de même à l’intérieur des cités volantes. Ce fut un moment merveilleux au cours duquel il ne fut plus question de danser ou de chanter sous la domination cruelle du PNC, mais tout simplement d’exprimer librement sa joie d’être ensemble. Tous savouraient la chance et le bonheur d’être redevenus maîtres de leur destin et surtout, de ne plus dépendre de l’autorité abusive d’une organisation vile et brutale. Ils redécouvraient le plaisir gratuit de se réunir entre amis, et de profiter de l’instant présent. Conscients d’avoir retrouvé les conditions nécessaires pour penser tranquillement à leur avenir, ils surent qu’à partir de cet instant, leurs rêves pourraient à nouveau éclore. Aussi, la fête battit son plein toute la nuit.

 

Au lendemain des réjouissances, Poe et Mattéo se tenaient par la main, marchant seuls le long de la plage. Follement amoureux et si contents d’être enfin tous les deux, ils profitaient de ces dernières heures avant leur future réduction.

— Comme je suis heureuse ! déclara Poe à Mattéo. J’attendais ce moment depuis si longtemps. Je n’arrive toujours pas à croire que c’est vrai.

— Moi aussi, je suis comme toi, lui avoua Mattéo en se retournant vers elle, tout en admirant son beau visage. Voyons, embrassons-nous pour vérifier si tout cela est bien réel ?

Alors, les yeux dans les yeux, les deux adolescents se posèrent sur le sable avec un sourire complice. Ils se serrèrent de toutes leurs forces et s’enlacèrent passionnément. Dans leurs ébats, les vaguelettes venaient les secouer délicatement, avec régularité, mais ils n’y faisaient même pas attention. Trop de temps les avait séparés depuis leur première rencontre. Désormais, ils souhaitaient être entièrement l’un à l’autre et vivre pleinement leurs désirs. Autour d’eux, le monde n’existait plus.

 

Mais ?…

 

         Grâce aux commandes neuronales de leurs modules, les hommes-miniature décidèrent d’utiliser les clones d’Andrew pour procéder à la destruction totale des édifices du PNC sur l’ensemble de la planète. Une fois leur ouvrage terminé, ils comptaient les laisser agir comme bon leur semblerait. Les clones étaient autonomes et n’avaient pas besoin d’eux pour survivre. Puisqu’ils étaient voués à disparaître, pensaient-ils, ils seraient plus heureux libres que sans cesse contrôlés.

 

À cet instant, les hommes de taille réelle avaient tous été réduits dans le centre technique de miniaturisation du sud de Bornéo, rouvert pour l’occasion. Seuls, les jeunes qui avaient été transportés par les grues cendrées n’avaient pas encore subi leur transformation. Ils s’étaient réunis sur la plage pour faire un dernier adieu aux courageux animaux qui leur avaient permis de réussir leur mission. Plus de huit cents oiseaux attendaient que l’on coupe les tissus qui les reliaient aux différents hamacs. Dès que ce fût fait, les hommes-miniature se déconnectèrent de leurs neurones et les grues s’élevèrent dans un même élan pour former un gigantesque nuage mouvant au-dessus des jeunes. Puis, soudain, un premier échassier se détacha du groupe et se dirigea vers l’ouest en chantant puissamment, alertant ainsi ses congénères de son départ. Très vite, les grues cendrées s’organisèrent pour se mettre en rang les unes derrière les autres, et disparurent lentement à l’horizon, réalisant une immense chaîne solidaire qui ondulait au rythme de leurs battements d’ailes.

Les adolescents se tournèrent alors vers la mer où pointait l’aileron de Tahia qui avançait vers eux, à la surface de l’eau. Poe se leva et s’engagea dans les premières vagues jusqu’à la taille. Elle accueillit son alter ego dans ses bras pour un dernier câlin.

— Merci de ta fidèle amitié, Tahia ! lui dit-elle tendrement. Nos chemins se séparent ici, mais tu resteras toujours dans mon cœur. Même si c’est dur pour moi de te quitter, je me console en imaginant ton avenir. La décision des hommes de se réduire, va vous permettre à vous les dauphins, mais aussi à tous les habitants des mers, de retrouver un milieu équilibré et sain, propice à la vie et au développement des espèces.

Tahia frotta son museau sur la joue de Poe un long moment et se retourna enfin. Sous le regard ému de son amie, elle s’enfonça dans l’eau et disparut de sa vue. Elle réapparut plus loin, en bondissant dans les airs, enchaînant plusieurs sauts pour lui adresser, à sa manière, un dernier salut plein d’espoir. Mais Poe ne distinguait plus Tahia à travers ses larmes. Tandis qu’elle revenait sur la plage pour retrouver ses compagnons, elle entendit les cris aigus d’Horus qui les prévenait de son arrivée. À la vitesse de l’éclair, il se dirigea vers Mattéo, ouvrant ses ailes à la dernière minute pour ralentir et se poser sur sa main. Une fois installé, le rapace replia ses rémiges et observa l’adolescent de son œil vif, heureux d’être de nouveau à ses côtés.

— Horus, dit-il d’une voix tremblante. Je me rappelle maintenant les mots de mes parents quand ils m’incitaient à détacher la corde qui nous reliait tous les deux, alors que ton aile blessée était soignée… Cette aventure m’a fait comprendre une seule chose. Il n’y a pas de plus grand bonheur que la liberté ! Vole Horus ! Vole !… Tu es libre !

Mattéo tendit son poing vers le ciel et l’invita à s’élever dans les airs. Mais Horus, à sa grande surprise, sautilla le long de son bras jusqu’à sa tête et lui caressa le visage, délicatement avec le bout de ses plumes. Il reprit ensuite appui sur sa main et s’élança en direction de la forêt pour disparaître définitivement.

— Allez ! proposa Mattéo à ses amis, encore troublé par le signe d’affection que lui avait prodigué le rapace. Il est temps de regagner le centre technique de miniaturisation. Tout le monde nous attend !

 

*

 

Nus comme des vers, les jeunes montèrent sur la plateforme qui devait les recueillir, une fois que la machine les aurait réduits au millième. Légèrement inquiets, n’arrivant pas encore à imaginer le Nouveau Monde dans lequel ils allaient entrer, les adolescents se regardèrent dans les yeux avec émotion. À cet instant particulier, ils prenaient conscience de l’immense chemin qu’ils avaient parcouru depuis qu’ils avaient été capturés par le PNC. Les épreuves avaient été dures et nombreuses. Sans cesse, ils avaient dû se surpasser pour sortir des pièges invraisemblables que l’ennemi avait dressés sur leur route. Pour rien au monde, ils ne souhaitaient revivre ce combat qu’ils avaient mené avec intelligence, jour après jour. Mais surtout, ils réalisaient qu’ils devaient cette réussite à leur solidarité exemplaire, car à aucun moment, ils n’avaient eu à douter du courage inflexible de chacun. Aussi, fiers de la grande amitié qui les unissait et dans laquelle ils avaient tous puisé leur force pour braver les dangers, ils aspiraient à commencer cette nouvelle vie avec optimisme. Lorsque la voix du professeur Boz retentit à travers le haut-parleur qui était au-dessus de leurs têtes, ils se collèrent un peu plus les uns contre les autres pour tenir tous ensemble sur la plaque en verre. Ils prêtèrent aussitôt attention à ses paroles.

— Chers amis, nous sommes impatients de vous accueillir et de pouvoir bientôt vous serrer dans nos bras, dit-il d’un ton rassurant et chaleureux. Mais avant d’enclencher le programme de miniaturisation, nous allons vérifier qu’il ne manque personne. Il ne s’agit pas d’oublier quelqu’un comme la dernière fois…

Tous les adolescents se mirent à rire en même temps, sachant exactement les conséquences que cela avait entraînées pour chacun. Cette petite note d’humour détendit l’atmosphère et ils s’apprêtèrent à répondre à l’appel du professeur, le visage radieux.

— Mattéo ! annonça le biologiste.

— Présent ! déclara-t-il.

— Poe !

— Présente !

Il continua d’énumérer ainsi les prénoms de sa liste, citant successivement ceux du premier cercle d’amis de Mattéo et Poe auxquels s’ajoutèrent ensuite les pensionnaires des « Iris »…

— Rachid, Shad, Yoko, Indra, Kimbu… Audrey, Colin, Lilou, José, Manon, Lucas, Pauline, Roméo, Violette, Salem et Lisa.

Puis, vint le moment tant attendu où la machine se mit en marche et emporta les adolescents dans un processus de transformation qui leur permettrait de rejoindre enfin le peuple-miniature.

 

*

 

Après avoir été traversé par des fourmillements, Mattéo perçut soudain, au niveau du diaphragme, la naissance d’une forte chaleur qui se propageait maintenant dans toutes les parties de son corps. Sa vue se troubla progressivement, puis il finit par ne plus rien distinguer, perdant tout repère dans l’espace. Ses pieds ne reposaient plus sur rien et il avait la désagréable sensation d’être incapable de garder l’équilibre. Tout d’un coup, il se sentit happé par un puissant tourbillon qui le fit tourner sur lui-même et qui l’entraîna dans sa course folle au milieu du néant. Après une chute qui lui parut interminable, il atterrit brutalement sur un sol dur et demeura couché sur le dos, un long moment. Il remua enfin ses membres, cherchant désespérément quelque chose pour s’agripper et reprendre pied. Les yeux toujours fermés, il toucha par hasard, avec le revers de sa main gauche, un objet métallique, et il s’empressa de le saisir. Ses paupières semblaient soudées entre elles et il dut faire un gros effort pour les ouvrir. Quel ne fut pas son étonnement lorsqu’il découvrit où il se trouvait. Il était dans sa chambre, à l’intérieur de la petite maison où il vivait avec ses parents, au cœur du massif montagneux des Pyrénées. Ses mains tenaient fermement un des pieds du montant de son lit, et lui, reposait sur le plancher en bois de châtaignier.

— Mais… ? murmura-t-il entre ses dents.

Il fronça les sourcils et parcourut la pièce des yeux, plusieurs fois, pour vérifier qu’il ne se trompait pas. Il lui était impensable d’être ici et non avec ses amis, sur la plateforme de réduction, au sud de l’île de Bornéo. « Je suis tombé de mon lit ? », constata-t-il avec tristesse. « Ce n’était donc qu’un rêve ? ». Mattéo mit du temps à se relever, tant ce songe avait accaparé son esprit. Il n’arrivait pas à admettre la réalité dans laquelle il venait de replonger. Il avait tellement eu l’impression d’avoir participé à cette lutte contre le PNC, en compagnie de ses amis et du peuple-miniature, qu’il était presque déçu de se retrouver chez lui. Tout avait été si fort qu’il en tremblait encore…

— Mattéo ?… Mattéo ? cria sa mère depuis la cuisine du rez-de-chaussée.

— Oui ?… Qu’y a-t-il ? répondit-il assez fort pour qu’elle l’entende depuis le bas de l’escalier.

— Sais-tu qu’il est presque midi ? insista-t-elle, sans monter dans sa chambre. C’est ton anniversaire aujourd’hui… Qu’aimerais-tu comme dessert, ce soir, pour fêter tes seize ans ?

« Mes seize ans ? », s’étonna-t-il… « Mon anniversaire ?… Je n’y comprends rien ? »

— Super ! cria-t-il, encore surpris. Je veux bien une tarte aux pommes… Oui, c’est ça, une tarte aux pommes.

— D’accord, Mattéo ! Je vais tout de suite au verger cueillir quelques fruits. C’est une très bonne idée !

Mattéo se précipita vers la fenêtre de sa chambre pour vérifier si sa mère traversait réellement la cour de la ferme. Effectivement, elle marchait en chantant, avec son panier sous le bras. Elle l’aperçut et lui fit un petit signe de la main, tout en lui adressant un grand sourire qui irradiait son visage. Un peu plus loin, il reconnut son père qui était en train de bêcher dans le potager. Il regarda ensuite sur sa droite, en direction de la grange, et vit Horus, à l’avant du bâtiment en bois, posé sur son perchoir. « Ils sont vivants ! », réalisa-t-il… « C’était donc vraiment un rêve… Je dois l’admettre ». Un peu déçu, il décida de s’habiller et de reprendre ses habitudes en allant aider ses parents au jardin. Pendant qu’il mettait sa chemise, il pensa à Poe… « Alors, même elle n’existait pas ?… Quel dommage ! » Il attacha enfin les lacets de ses chaussures et descendit les escaliers, frustré. Tandis qu’il se préparait à franchir le seuil de la porte pour sortir de la maison, son regard tomba sur l’ordinateur qui était placé contre le mur. Il s’arrêta, songeur. « C’est sûrement idiot de ma part, se dit-il, mais je vais quand même essayer ». Il alluma l’appareil et attendit d’être sur la page d’accueil pour faire sa recherche, sans croire à ce qu’il faisait. Il tapa rapidement quelques mots clés : Poe Motu, Océanie, dauphins, Tahia… Puis, il patienta quelques secondes, fixant distraitement l’écran, quand s’afficha soudain dans la liste proposée par le moteur de recherche, « le blog de Tahia », inscrit en caractères soulignés.

— Ce n’est pas possible ! chuchota-t-il, paralysé sur sa chaise.

Il cliqua sur le lien et tomba aussitôt sur une image de la femelle dauphin. Elle évoluait dans l’eau turquoise en compagnie d’une jeune fille qu’il reconnut tout de suite. Nerveux, il fit défiler les photos qui étaient présentées sur le blogue, une à une, à toute vitesse. Poe était partout, avec Tahia ou avec d’autres dauphins, souriante et belle, comme il la connaissait déjà. « Non… Ce n’est pas possible !… Je ne l’ai jamais rencontrée ! », s’inquiéta-t-il, le cœur battant à mille à l’heure. « Je suis dans les Pyrénées, en Europe, et elle est à l’autre bout du monde. Je sais qui elle est et pourtant, je ne l’ai jamais vue… Que se passe-t-il ? » Il cliqua en tremblant sur un menu intitulé « Mes coups de cœur ». Là, Poe décrivait ses émotions et partageait ses découvertes. À force de côtoyer ces animaux, elle semblait tout connaître sur les dauphins. Son blogue était passionnant et Mattéo avalait à grandes gorgées tous les récits de l’adolescente, comme si elle était à côté de lui, en train de lui raconter ses expériences, en direct. Il s’arrêta de lire après les explications de Poe concernant la naissance de Tahia : comment elle avait nagé au milieu du groupe de mammifères marins, aidant le bébé à remonter à la surface pour effectuer sa première respiration. Mattéo était déjà au courant de tout cela. Il n’en revenait pas. Le ventre noué, il demeura assis sur sa chaise sans pouvoir bouger. Des gouttes de sueur coulaient sur son front. Il ne savait plus quoi penser, tellement il était troublé… Mattéo décida de ne pas en parler à ses parents. Tout ceci était encore trop confus dans sa tête et il avait besoin de faire d’autres recherches, un peu plus tard, pour vérifier sur internet s’il reconnaissait des lieux où il était passé avec ses amis, dans ses rêves. Pour aujourd’hui, il avait son compte d’émotions et il ne voulait pas inquiéter son père et sa mère alors qu’ils mettaient toute leur énergie et leur amour dans la préparation du dîner du soir en son honneur. La maison sentait déjà si bon l’odeur des petits plats mijotés. Il essaya donc d’occuper son après-midi en participant aux travaux du quotidien, même s’il ne réussissait pas à ôter ses questionnements de son esprit.

 

La nuit était tombée. Mattéo s’approcha d’Horus et lui caressa la tête, amicalement, avant de rentrer sous le toit familial. Depuis sa place, il apercevait ses parents qui s’affairaient gaiement dans la lumière, derrière la fenêtre de la cuisine. De cette pièce, émanaient d’appétissantes odeurs de pommes cuites. Il ne pouvait s’empêcher de se voir à l’intérieur de son rêve, descendant la petite cour, et ouvrant la porte en toute hâte pour les rejoindre. « Imagination ou réalité ? », s’interrogea-t-il, alors qu’il avançait tout droit vers la maison. Dès qu’il entra, son père et sa mère l’embrassèrent et lui souhaitèrent un joyeux anniversaire. Ils s’installèrent à table, le visage radieux. Comme prévu, le repas fut excellent. « Illusion ou réalité ? », il se posa à nouveau la question devant la part de poulet cuit à la broche que lui tendit sa mère, avec les pommes de terre disposées impeccablement dans son assiette. Puis vint le moment du dessert tant attendu. Sa mère éteignit les lumières de la pièce tandis que son père allumait les bougies arrangées en cercle sur la magnifique tarte. « Fiction ou réalité ? », s’affola-t-il au moment où ils se placèrent en face de lui, dans la semi-obscurité, éclairés uniquement par l’ardente lueur des petites flammes. Mattéo voyait leurs yeux pétiller de joie. Inquiet, il insuffla profondément et s’apprêta à souffler de toutes ses forces sur le gâteau, quand on frappa soudain à la porte. « Folie ou réalité ? », angoissa-t-il, ayant le sentiment de revivre une scène qu’il connaissait par cœur et ne sachant plus dans quel monde il était…

— On peut entrer ? s’informa, d’une voix puissante et grave, la personne qui était dans la cour.

Mattéo bloqua sa respiration et leva la tête vers ses parents d’un air effrayé. Il avait identifié le curieux accent de 27… Eux s’étaient déjà retournés vers la porte.

 

Fin

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