#ConfinementJour7 : – Partage de lecture du roman ” 2152 ” – Chapitres 16, 17 et 18

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

 

2152

Première période
« Que la fête commence ! »

La grande traversée

 

Ils ne marchaient que depuis une demi-heure et déjà ils comprenaient la difficulté de la tâche qui leur était imposée. La moindre mousse, la plus petite brindille ou la simple feuille posée par terre devenait un obstacle colossal qu’il fallait gravir, escalader, sauter ou contourner. Cela exigeait un réel effort physique auquel ils n’étaient pas préparés et ils se demandaient combien de temps ils mettraient à parcourir ces fameux trois mètres carrés de pelouse.

— Désolé de vous décevoir, les amis, mais nous nous dirigeons vers l’ouest ! dit Diego à ses compagnons, tout suants. Nous devons prendre beaucoup plus à gauche…

— Mais c’est un champ de boue, à gauche ! s’inquiéta Uliana. Nous pouvons nous enfoncer dedans et mourir engloutis, comme dans des sables mouvants. C’est trop dangereux !

— Essayons les coussins d’air de nos semelles, répondit-il en s’approchant de la terre argileuse. La surface est assez régulière ; c’est plutôt indiqué pour cette fonction, ne trouvez-vous pas ?

— Elle a raison, rajouta Jawaad, peu rassuré. Ne prenons pas de risques et contournons cet endroit, même si cela nécessite plus de temps.

— Je teste quand même, insista-t-il. Il n’y a qu’une quinzaine de centimètres à traverser. Après, ça me parait beaucoup plus praticable.

Il claqua ses deux chaussures l’une contre l’autre, tout en les maintenant parallèles, et son corps se souleva légèrement par l’action de l’air pulsé. Puis il avança progressivement sur la surface ocre et luisante. Diego glissait tranquillement sur cette nappe boueuse et ses compères suivaient attentivement son trajet avec inquiétude. Il atteignait déjà l’autre extrémité quand il aperçut un magnifique trèfle et se dirigea vers lui pour s’accrocher à sa tige épaisse. Arrivé à son niveau, il enlaça la base de la plante avec ses deux bras et s’arrêta.

— Ça y est ! Ça passe super-bien ! Vous pouvez venir ! cria-t-il en faisant des gestes de la main pour qu’ils le rejoignent.

Encouragée par cette démonstration, Tseyang s’engagea à son tour et le rattrapa avec la même facilité. Uliana et Jawaad firent de même, mais le professeur Boz, qui était un peu plus en arrière, perdit l’équilibre et s’aplatit de tout son long sur la surface boueuse.

— Mince ! s’écria-t-il vexé, tout en cherchant déjà à se relever, s’appuyant sur la terre molle avec ses mains… Mais que se passe-t-il ? Mes jambes s’enfoncent… Je ne peux plus les retirer !

— Restez couché ! hurla Uliana. Essayez de vous maintenir à l’horizontale sinon vous allez vous enliser !… Voilà… approchez-vous en rampant, le plus calmement possible.

Théo Boz s’efforçait de garder la tête au-dessus de cette gadoue et bougeait ses membres dans tous les sens pour propulser son corps en avant afin de pouvoir regagner le rivage.

Pourtant, inexorablement, ses pieds étaient attirés vers le fond, puis ses jambes et maintenant ses cuisses…

— Professeur ! suggéra Diego. Appuyez sur le bouton rouge de votre manche avant qu’il ne soit trop tard… dépêchez-vous !

Le professeur Boz commençait à s’affoler et il s’appliqua à réunir ses mains devant lui sous les conseils de Diego. Il déclencha l’ouverture de la capsule et se retrouva dans son cocon protecteur instantanément. Cette coque lui avait permis d’extraire ses jambes de la vase et il flottait désormais en toute sécurité à sa surface. C’est alors que ses quatre compagnons vinrent à sa rescousse pour le pousser et le ramener sur la terre ferme.

Une fois sauvé, il replia sa protection et remercia ses amis pour leur aide.

— Décidément, je suis bon pour des séances d’entraînement en patinage artistique… grogna-t-il. J’ai encore quelques progrès à faire…

— Vous y étiez presque, Professeur…, expliqua Tseyang. Vous aviez juste oublié de ralentir un peu avant d’amorcer votre virage. À part cela, je trouve que vous vous débrouillez plutôt bien.

— Merci, Tseyang… c’était sûrement une question de vitesse, vous avez raison.

— Bien, maintenant, nous pouvons partir dans cette direction, proposa Diego en montrant du doigt un terrain plus aride.

L’équipée s’engagea derrière Diego tout en cherchant un semblant de sentier à travers l’humus qui devenait de plus en plus sec, au fur et à mesure qu’ils s’éloignaient de la zone boueuse. Cette fois-ci, ils se trouvaient dans un périmètre couvert de racines rampantes qui s’entrecroisaient et dessinaient des formes sinueuses avant de s’enfoncer dans le sol. Spontanément, ils pénétrèrent dans cet amas végétal et se retrouvèrent très vite dans une impasse. Ils voulurent rebrousser chemin, mais le sombre assemblage leur parut un tel labyrinthe qu’ils n’étaient plus capables de s’orienter. Sans qu’ils s’en aperçoivent, ces sortes de tuyaux fibreux s’étaient refermés sur eux et les retenaient comme à l’intérieur d’une prison.

— Comment allons-nous sortir de ce piège ? s’exclama Jawaad, coincé entre deux tiges.

— Décidément, ce n’est pas vraiment mieux que la boue, déclara Uliana. Et en plus, on ne voit pratiquement rien sous ce toit de racines. C’est la porte de l’enfer ici !

— Attendez ! intervint Théo Boz. C’est le moment d’utiliser la caméra qui nous survole pour faire le point…

Il fixa attentivement l’écran de son poignet et appuya avec son pouce sur les boutons latéraux de sa montre. La caméra s’éleva soudain dans les airs. La petite boule volante finit par traverser cette triste épaisseur végétale et scruta les alentours.

— Regardez ! dit-il, en observant son écran miniature. Juste après ce champ de racines, on aperçoit un terrain sec et dégagé. J’ai l’impression que l’on peut emprunter le toit végétal pour éviter ce barrage tortueux. Nous pourrions essayer de monter dessus et suivre les racines sommitales qui forment des ponts naturels… Qu’en pensez-vous ?

— Très bonne idée… confirma Tseyang qui avait déjà enfilé ses gants et qui commençait à escalader le tubercule qui était derrière elle.

— À notre retour, nous n’oublierons pas de féliciter Monsieur Bingkong pour son invention, suggéra-t-elle. Ces microfibres synthétiques sont d’une efficacité… Jamais je n’aurais imaginé être capable de grimper un jour des parois verticales avec autant de facilité !

Une fois en haut et grâce à leurs crampons, ils suivirent comme des funambules les trajets sinueux que leur imposait ce tapis végétal. Ils finirent par s’en extraire au bout de longs efforts. Théo Boz essaya d’évaluer, au moyen de son bracelet GPS, la distance qu’ils avaient réalisée depuis le point de départ. Il en conclut qu’ils en étaient à peu près à la moitié de leur parcours.

Ils atteignirent enfin le fameux terrain plus praticable qu’ils avaient repéré et découvrirent que cette partie séchée était complètement stérile. Aucune plante ne sortait du sol, l’endroit était désert.

À nouveau sur leurs coussins d’air, ils avançaient à la queue leu leu. Cependant, la fine couche de terre qui recouvrait la surface était si légère qu’elle se volatilisa sous l’action des propulseurs de leurs chaussures. Elle les enveloppait à présent d’un imposant nuage de poussière. Ils étaient dans une sorte de brouillard épais qui les empêchait de distinguer quoi que ce soit.

— Stop ! déclara Théo Boz, tellement il toussait. Nous allons nous asphyxier en maintenant toute cette matière en suspension. Je propose que l’on utilise plus nos aéroglisseurs et que l’on continue en marchant.

— Vous avez raison Professeur, rajouta Jawaad. Nous nous sommes engagés sur ce sol sans réfléchir et nous sommes en train de découvrir qu’avec notre petite taille, nous subissons la moindre variation atmosphérique. C’est comme si nous avions créé autour de nous une mini-tempête de vent.

Ils progressaient à nouveau lentement, car ils distinguaient mal où ils mettaient leurs pieds dans cette brume de particules.

Apercevant malgré tout une lueur plus vive vers le ciel, ils se laissaient guider uniquement par leur boussole… toujours vers le nord. Uliana, qui était à la tête de la bande, engagea son pied droit vers l’avant et sentit soudain en le reposant que le sol se dérobait. Son pied rencontrant le vide, elle perdit l’équilibre et, pour ne pas plonger dans ce trou, elle se retourna spontanément vers Diego qui était juste derrière. Elle s’accrocha désespérément à lui pour se retenir.

— Au secours ! gémit-elle… Je tombe !

Diego eut le bon réflexe de l’agripper aussitôt d’une main tout en se cramponnant au bras de Jawaad qui le suivait. Jawaad fit de même avec Tseyang qui, elle-même, serra le professeur. La chaîne humaine ainsi soudée permit d’attirer Uliana vers eux et de lui éviter la chute.

— Je ne comprends pas ce qui se passe… Tout d’un coup, je n’ai plus senti le sol… C’est peut-être un précipice. Je n’ose plus marcher… on ne voit rien !

— Attendons que la poussière soit retombée pour savoir où avancer, balbutia Tseyang, tout aussi inquiète.

— C’est sans doute ce que nous avons de mieux à faire…, acquiesça le professeur. Posons-nous et patientons !

Adossés les uns contre les autres, ils profitaient de cet arrêt pour souffler. Ils évitaient de parler et gardaient un bras devant la bouche pour ne pas avaler trop de matière fine. Dans ce silence pesant, chacun prenait conscience de sa situation. Ils réalisaient à quel point cette nouvelle vie leur demanderait d’effort et de persévérance. L’adaptation à ce drôle de monde ne serait pas facile. Avaient-ils fait le bon choix en acceptant d’être réduits ?… Auraient-ils le courage de braver tous ces futurs dangers ?… Ou tout simplement, leurs corps eux-mêmes supporteraient-ils ces dures contraintes ?…

Perdus dans leurs pensées, ils oubliaient que le temps s’écoulait. Pourtant, le brouillard s’était dissipé autour d’eux, comme par enchantement…

— Regardez ! s’étonna Théo Boz en se relevant. Toutes ces particules qui étaient en suspension ont fini par se déposer…

— Du coup, nous voyons mieux où nous nous situons, Professeur, ajouta Uliana. Nous sommes au milieu d’une mosaïque de parcelles de terre séchée. L’aridité du terrain a fragmenté le sol qui s’est craquelé de toutes parts. Soit nous repartons d’où nous venons, soit nous essayons de sauter ces crevasses pour sortir de cet endroit.

— C’est déjà une chance de ne pas être tombés dans ces fissures plus tôt, marmonna Jawaad, impressionné par ce panorama. Comment avons-nous fait pour arriver jusqu’ici sans encombre ?

— Ces fentes sont profondes, mais étroites, examina Diego. Je pense que nous pourrons les franchir sans problème…

Jawaad recula de quelques millimètres pour prendre son élan et courut en direction de la première fracture qui était devant lui. Juste avant celle-ci, il sauta à pieds joints et se propulsa au-dessus du vide. La couche caoutchouteuse de ses semelles amplifia son mouvement et il eut l’impression que des ressorts l’avaient projeté jusqu’au bord opposé, plus loin qu’il ne l’aurait voulu.

— Avec un peu de concentration, dit-il, tout fier de son exploit, avec un grand sourire, vous y arriverez facilement !

Aussi, malgré le réel danger de tomber dans ces précipices, ils s’amusèrent comme des kangourous à sauter les obstacles les uns après les autres, ce qui leur remit du baume au cœur et leur fit oublier leurs angoisses.

 

Au bout de cette portion, ils abordaient enfin le dernier tiers de l’itinéraire avec plus de sérénité. Finalement, cette première expérience leur avait permis de se familiariser avec leur tunique et, tout en appréciant ses qualités, ils savouraient le fait de l’utiliser avec de plus en plus de naturel, ce qui était très encourageant.

Ils traversaient une zone d’herbes hautes et contournaient les tiges des graminées comme s’ils étaient au milieu d’une forêt. La fraîcheur du lieu contrastait avec la précédente partie qu’ils venaient de quitter et une bonne odeur de jardin arrivait à leurs narines. L’endroit était plus clément et la petite mousse régulière du sol rendait la progression plus facile. L’ambiance était propice à la détente. Tseyang observait le sommet des longues plantes quand elle s’aperçut que de nombreuses graines y étaient accrochées.

— Nous devrions mettre nos cagoules, proposa-t-elle… Si ces graines tombent sur nos têtes, cela aura le même effet qu’une noix de cocotier.

— Mieux vaut prévenir que guérir… ajouta Uliana, en tapant vigoureusement sur sa tunique, ce qui déclencha l’ouverture de sa cagoule.

Ils atteignirent une petite clairière et Théo Boz confirma qu’ils étaient près de l’arrivée. Son GPS était formel. Aussi, s’aventurèrent-ils, le cœur léger, dans cet espace dégagé, impatients et joyeux. Une fois au milieu, un bruit sourd retentit dans la forêt herbeuse. Un bruit qui se rapprochait rapidement, furtivement. Un bruit qu’ils n’étaient pas capables d’identifier et pourtant qui laissait pressentir un danger imminent. Tout d’un coup, une immense araignée surgit devant eux et sans crier gare, vint se poser au-dessus de leurs têtes. L’ombre de la bête s’étala sur eux et, dans un réflexe de survie, ils se couchèrent sur le ventre, terrorisés.

— Bouton vert !… Bouton orange ! hurla Diego, la face contre terre, n’osant regarder en direction de l’animal.

Tous, de leurs doigts tremblants, appuyèrent sur les boutons pour ne plus exister, pour disparaître, espérant que le camouflage serait suffisant pour les sauver.

— Qui avait dit que ce lieu était sécurisé ? cria Jawaad. Cette Rita Keerk est une espionne ! Elle nous a balancés dans ce piège et comme des imbéciles, nous nous sommes laissé prendre…

Pourtant, l’animal ne bougeait toujours pas et restait figé au-dessus d’eux. Diego osa se retourner pour observer l’araignée. Il vit sa tête se déplacer dans leur direction et cracher une sorte de filet géant qui s’étendit sur toute la surface. Curieusement, leurs corps se collèrent à ses mailles gluantes, tandis que l’ensemble remontait lentement pour rejoindre la gueule ouverte de l’horrible créature.

— Adieu les amis ! lança, terrifié, le professeur à ses collègues. C’est affreux de mourir comme ça… Je suis désolé de vous avoir embarqués dans cette histoire…

Et la bouche de l’arénicole se referma, une fois le filet totalement gobé.

— Vous avez été parfaits ! déclara Rita Keerk à ses élèves. Vous avez été magnifiques ! Bienvenue dans votre module d’apprentissage…

 

 

Joyeux anniversaire !

 

Tout a basculé le jour de ses seize ans. Ce soir-là, Mattéo avait terminé de traire les vaches. Il se rendait vers le bâtiment principal pour rejoindre la cuisine après avoir fermé la porte de l’étable.

À midi, sa mère lui avait demandé quel dessert il souhaitait pour son anniversaire. Il avait répondu qu’il adorait sa tarte aux pommes. Elle savait si bien la faire que le simple fait de l’évoquer le faisait saliver. Sa pâte était juste sucrée comme il faut, moelleuse à souhait, et pourtant suffisamment craquante sur les bords pour avoir de la tenue. Son fond nappé de compote formait une savoureuse frontière entre la pâte et les morceaux de pommes qui étaient disposés par-dessus avec art. Mais l’avantage de ce dessert était que son parfum se répandait dans la maison, tout le temps de sa préparation. Cela commençait par les odeurs de fruits cuits destinés à recouvrir la pâte — senteurs légèrement humides qui imprégnaient les parois des narines jusqu’à la cuisson de la tarte elle-même —. Elle embaumait l’ensemble de l’habitation et transformait celle-ci en un immense hammam. Il devenait alors impossible de quitter sa sirupeuse chaleur qui vous enveloppait avec onctuosité.

 

Il faisait déjà nuit et, depuis la cour, Mattéo voyait ses parents, joyeux, derrière la fenêtre de la cuisine éclairée. Tout excité, il se hâta d’ouvrir la porte pour les rejoindre. Ils l’embrassèrent pour lui souhaiter un bon anniversaire et s’installèrent à table, le visage radieux.

Le repas fut excellent… Un petit poulet cuit à la broche, assorti de quelques pommes de terre. Puis vint le moment du dessert tant attendu. Sa mère éteignit les lumières de la pièce tandis que son père allumait les bougies qui étaient disposées en cercle sur la tarte.

Dans cette semi-obscurité, éclairés uniquement par l’ardente lueur des chandelles, ils s’étaient placés devant lui. Mattéo voyait leurs yeux pétiller de joie. Ravi, il chargea ses poumons de l’air festif qui remplissait la pièce et s’apprêtait à souffler de toutes ses forces sur le gâteau quand on frappa soudain à la porte.

Surpris, il bloqua sa respiration et quitta du regard le dessert illuminé pour lever sa tête vers ses parents. Eux s’étaient déjà retournés vers la porte en bois.

— On peut entrer ? demanda une voix grave avec un curieux accent.

Son père leur fit signe de ne pas bouger et sortit de table pour aller ouvrir, pendant que sa mère venait se serrer contre lui.

— Messieurs ? les interrogea-t-il.

Aussitôt, trois personnes de grande stature s’introduisirent dans la pièce, habillées d’un long manteau de cuir noir et chaussées de bottes montantes tout aussi sombres. Son père, qui pourtant mesurait plus d’un mètre quatre-vingt, paraissait à côté d’eux tout petit.

— Êtes-vous bien Monsieur Alessandro Torino ? s’inquiéta le premier qui avait le crâne rasé. Et vous Madame… Maria Torino avec votre fils Mattéo ?

— Oui, c’est bien ça, acquiesça le père de Mattéo… mais que voulez-vous ?

— Nous sommes des membres du PNC, le « Parti de la Nouvelle Chance », expliqua-t-il en le fixant dans les yeux avec un certain sourire narquois. Le PNC est une organisation mondiale qui a décidé de reprendre en main la vie sur terre. Avez-vous entendu parler du « Comité Mondial de Miniaturisation », Monsieur Torino ?

— Bien sûr… D’ailleurs, nous devions recevoir une convocation nous précisant la date de notre réduction… Ils ont sûrement pris du retard dans leur programme, car nous n’avons toujours pas été contactés…

— Et… souhaitez-vous être miniaturisé, Monsieur Torino ? ajouta-t-il.

— À vrai dire, pas vraiment. Mais de toute façon, nous n’avons pas le choix… Vous savez bien que c’est obligatoire !

— Obligatoire ? Mais pourquoi une décision aussi folle serait-elle obligatoire ? Justement, le PNC vous suggère une alternative, Monsieur Torino. Si nous sommes là ce soir, c’est pour vous faire une proposition. Nous pouvons vous présenter ce grand projet qui, j’en suis sûr, vous séduira ainsi que votre famille. Souhaitez-vous m’écouter ?

— Allez-y…

— Voyez-vous, Monsieur Torino, le PNC pense que si les terriens sont aujourd’hui acculés à cette ultime solution, c’est en raison d’un manque flagrant d’intelligence de la part de nos dirigeants successifs. Ils ont empêché que la terre évolue normalement. Nous sommes persuadés que d’autres orientations auraient pu être choisies depuis des décennies pour arriver à une société moderne et viable. C’est ce que nous croyons depuis longtemps. Aussi, nous avons décidé de passer à la pratique, sans tenir compte de l’avis de tous ces moutons qui foncent dans le mur sans réfléchir et qui conduisent la race humaine à sa perte.

— Pourtant, objecta son père, l’invitation à réduire notre consommation, à devenir plus solidaire et à laisser la nature se régénérer sont en soi de bonnes idées, non ?

— Oui, il est tout à fait nécessaire que la nature retrouve un deuxième souffle, Monsieur Torino. Mais devons-nous perdre tout espoir de vie sur terre sous prétexte que des imbéciles n’ont pas su gérer la planète ?

— Que voulez-vous dire, Monsieur ? s’enquit la mère de Mattéo, un peu anxieuse. Qu’entendez-vous par perdre tout espoir de vie sur terre ?

Les trois hommes se retournèrent simultanément vers elle et s’observèrent un long moment avant de répondre. Cette situation était particulièrement embarrassante et Mattéo sentit la main de sa mère presser son bras durant cette parenthèse de silence.

— Madame Torino, poursuivit enfin le deuxième personnage dont la barbe cachait en partie une vilaine cicatrice qui remontait jusqu’à sa paupière gauche, comment pouvez-vous penser que lorsque vous aurez la taille d’une fourmi, vous pourrez survivre face à tous les prédateurs de la planète ? Même le petit moineau que vous prenez aujourd’hui dans la main et que vous trouvez si pacifique vous avalera d’un coup de bec… La nature est ainsi faite, Madame Torino… Les grands mangent les petits ou, si vous préférez, les plus forts dominent les plus faibles.

— Et nous avons choisi d’être du côté des plus forts, là où doit être naturellement la place de l’homme ! rajouta d’un ton incisif, le troisième homme qui ressemblait à un taureau, tellement sa masse musculaire était importante.

— Pourtant, rétorqua le père de Mattéo, lors des réunions d’information, les ingénieurs du CMM nous ont assuré que de nombreuses inventions ont été mises au point pour garantir notre sécurité et que les nouvelles villes seront…

— N’en croyez rien, Monsieur Torino, objecta le taureau. Tout est faux, tout est totalement faux ! Et même si c’était vrai, ils n’y arriveront pas, car le PNC a des projets beaucoup plus ambitieux !

Le sinistre trio s’enflammait de plus en plus. Leurs discours glissaient insidieusement sur la pente délicate du fanatisme. Devant ces drôles d’intrus qui gesticulaient avec fougue, la famille Torino finissait par ne plus se sentir à l’aise. Tous les trois trouvaient leurs propos inquiétants et pourtant, ils ne parvenaient pas à saisir complètement ce qui clochait dans leur raisonnement.

Son père tenta de les interroger à nouveau.

— Quelles sont donc les ambitions du PNC ?

— Ah ! Enfin une bonne question, Monsieur Torino, répondit le barbu avec un grand sourire… Je sens que notre cause vous intéresse de plus en plus.

— C’est juste pour connaître vos projets et voir en quoi ils sont meilleurs que l’idée de vivre à une plus petite échelle…

— Ils sont meilleurs, évidemment ! trancha-t-il impulsivement. Je vais vous expliquer en deux mots quels sont les desseins du parti… Le PNC pense effectivement que cette terre abîmée ne peut plus subvenir aux besoins de l’humanité, car nous sommes trop nombreux. Ce triste état dans lequel est rendue notre planète a poussé nos responsables, en rabaissant l’homo sapiens au dernier rang des espèces animales, à prendre la décision la plus lâche qui ait jamais été prise depuis que le monde existe. L’homme, qui a façonné le monde par son intelligence, va-t-il désormais se trouver au même rang qu’un vulgaire petit insecte ? Pour le PNC, il n’en est pas question. Aussi, nous avons décidé de sélectionner un certain nombre d’individus qui auront la chance d’éviter la miniaturisation et avec qui nous reconstruirons une nouvelle société, basée sur un idéal de conquête et non de régression. Grâce au PNC, les hommes reprendront le contrôle de la terre, profiteront à nouveau de ses bienfaits et retrouveront surtout la fierté qui leur a été volée.

— Pourquoi nous proposez-vous ce choix, alors que nous ne vous connaissons pas ? demanda son père.

— Nous avons des membres du parti qui résident aux quatre coins du monde et qui sont infiltrés au sein du CMM. Pour votre région, ce sont eux qui vous ont désignés.

— Vous savez, nous vivons en autarcie et les seuls contacts que nous avons avec les gens sont uniquement destinés à vendre quelques produits de notre ferme… Je ne vois pas sur quels critères ils nous auraient sélectionnés…

— C’est justement pour cela, Monsieur Torino. Nous recherchions des personnes qui, malgré la crise, se débrouillaient seules pour s’en sortir. Ceci était pour nous un gage de supériorité par rapport aux autres terriens qui n’avaient pas su prendre d’initiatives. Le fait que vous soyez dans une vallée isolée a permis également de vous incorporer dans notre Parti avec plus de discrétion et d’éviter ainsi tous soupçons pendant la miniaturisation du reste de la population. Enfin, Monsieur Torino, votre famille a été choisie parce que vous avez un fils idéalement jeune. Notre nouvelle société n’autorisera la reproduction de la race humaine qu’aux garçons et aux filles dans la force de l’âge, entre seize et dix-huit ans.

— N’est-ce pas un peu jeune pour s’occuper d’enfants ? fit remarquer son père.

— Ils n’auront pas à s’en occuper, des formateurs seront prévus pour les élever et les éduquer selon les idéaux du parti. Le choix de l’âge permet uniquement de s’assurer des grossesses sans problèmes.

Mattéo sentit à nouveau la tension de sa mère qui s’appuyait sur son épaule. Il regarda son père d’un air affolé… Lui s’informait encore.

— Et combien d’individus avez-vous sélectionnés pour constituer le départ de cette nouvelle société ?

— Nous serons cinq millions ! intervint subitement le taureau, presque euphorique. La terre entière pour uniquement cinq millions d’humains, n’est-ce pas idéal ? Nous serons ainsi suffisamment à l’aise et les ressources naturelles auront le temps de se régénérer au fur et à mesure que le peuple élu s’agrandira…

— Comment avez-vous prévu de concilier la vie des humains de taille normale avec ceux qui seront miniaturisés ? s’informa son père qui transpirait d’inquiétude, mais qui cherchait cependant à donner le change.

— Tout est planifié, Monsieur Torino, déclara à nouveau le barbu d’un air cynique. Pour être francs, nous récupèrerons l’ensemble des centres techniques robotisés qui étaient destinés à leur survie pour notre propre usage…

— Mais c’est horrible ! s’étrangla son père. Comment vont-ils faire pour vivre si vous leur supprimez l’assistance scientifique dont ils auront besoin ?

— À vrai dire, Monsieur Torino… je ne vois pas très bien comment ils vont s’en sortir. Je pense que petit à petit, ils disparaîtront de notre monde. Cela est déjà arrivé pour de nombreuses espèces depuis la création… Tenez, pour nous les humains, rappelez-vous ce qu’est devenu l’homme de Neandertal ? Rappelez-vous la fameuse théorie sur la sélection naturelle, exposée par un certain Charles Darwin, au XIXe siècle. L’extinction de certains groupes d’individus n’a rien de choquant, Monsieur Torino… Il suffit d’être du côté de ceux qui s’adaptent le mieux à leur environnement… C’est cette chance-là que vous devez saisir…

Son père était muet d’indignation et dut s’asseoir sur la chaise qui était à côté de lui pour reprendre ses esprits. Comme ses parents, Mattéo venait de comprendre lui aussi la folie de leurs propos et il commençait à trembler de peur. Par réflexe, il attrapa la main de sa mère et s’y cramponna.

— Messieurs, balbutia son père… Ce que vous êtes en train de nous raconter n’a qu’un seul nom…

— Ah oui ? s’exclama l’homme au crâne rasé… Et lequel ?

— L’eugénisme ! hurla-t-il de toutes ses forces dans leur direction.

— Allons Monsieur Torino, ne voyez pas le mal partout, commenta-t-il, cette fois-ci un peu troublé… À la place de l’eugénisme, je dirais plutôt… sans faire de jeu de mots… « Le Génie » tout bonnement… Oui, ce concept est génial et je crains que vous n’ayez pas saisi toutes ses subtilités…

— Oh si, j’ai très bien compris ! Vous avez décidé de tuer la majorité de la population occupant cette planète pour sauver vos vies… C’est très simple. D’autres ont déjà essayé de le faire avant vous, mais les hommes se sont toujours battus contre ces ambitions délirantes… Nous n’adhèrerons pas à votre projet, vous pouvez partir et surtout ne remettez jamais les pieds ici !

Ce fut la première fois que Mattéo voyait son père dans cet état-là. Ses mâchoires tremblaient tellement il était furieux, et ses yeux sortaient presque de ses orbites. Maintenant, il les injuriait, les insultait même… Malgré sa fierté d’avoir un père qui répondait avec autant de courage, il ne pouvait pas s’empêcher de craindre la réaction de ses interlocuteurs. C’est alors que les trois malabars s’approchèrent d’eux, d’un air menaçant, et dirent…

— Ce n’est pas aussi simple que ça… De toute façon, vous n’avez plus le choix, vous en savez trop !

Chaque homme du PNC saisit fermement un membre de la famille de Mattéo et posa une main gantée sur la poitrine de son prisonnier. Une terrible décharge électrique les secoua de l’intérieur et leur coupa le souffle. Mattéo voyait des étoiles partout. Il n’entendait plus rien autour de lui. Ses muscles étaient tétanisés… Un nouveau choc l’ébranla… Il sentait des vibrations intenses traverser son squelette de haut en bas puis tout s’arrêta d’un coup.

Gisant au sol dans un état comateux, son cerveau baignait dans le néant…

« Suis-je mort ? », se demanda-t-il.

 

 

S.O.S

 

La cohorte avançait lentement et quittait tout juste Torrente. Pierre Valorie, qui fermait la marche, n’avait pas que des vêtements dans sa carriole. L’attaque des chiens féroces de cet après-midi leur avait fait réaliser que, désormais, leur environnement allait changer du tout au tout. Sans la présence des hommes, les bêtes domestiques retourneraient forcément à l’état sauvage et devraient lutter pour se nourrir. Les membres des « Iris » devenaient comme les autres animaux, d’éventuelles proies pour ces nouveaux prédateurs. Ils devaient donc songer à se défendre et rester sur ses gardes. Pour cela, Alban Jolibois avait dévalisé le magasin d’armurerie en sélectionnant tout un stock de munitions : carabines, cartouches, arcs et flèches, couteaux… tout pouvait servir. Il fut convenu que personne ne toucherait à ces armes sans l’autorisation des enseignants. Il s’agissait de se donner du temps pour se former, non seulement à leur maniement, mais surtout à la prise de conscience que ces objets n’étaient pas des jouets. Ils étaient également dangereux pour eux-mêmes.

Alors qu’ils passaient devant l’ancienne gendarmerie, Lilou eut soudain une idée lumineuse en apercevant l’antenne radio qui dépassait du toit.

— Mademoiselle Allard ? s’écria-t-elle. Pensez-vous que nous pourrions rentrer en contact par radio avec les hommes miniaturisés ?

— Que veux-tu dire ? répondit-elle.

— En cours de physique, vous nous aviez appris qu’on pouvait transporter des ondes sonores à travers le monde entier. Il suffisait de trouver la bonne fréquence d’une radio ou je ne sais plus trop… la bonne longueur d’onde et hop, le tour était joué…

— Lilou, commenta l’enseignante, je suis contente de voir qu’il te reste de bons souvenirs de mes cours sur les ondes électromagnétiques… Bravo !

— Oh, ne me demandez pas de retrouver la formule qui permet de calculer la longueur d’onde, je ne m’en souviens plus. Mais en apercevant l’antenne au-dessus de ce bâtiment, je me disais qu’on aurait pu envoyer un message de détresse au CMM, si la radio est toujours là !

— Très bonne idée, reprit Camille Allard. En tout cas, on ne risque rien à tenter l’opération. Je vais vite prévenir Pierre !

Elle tira sur sa bride, ce qui stoppa net son cheval, et lui fit faire demi-tour pour rattraper d’urgence son collègue.

— Excellente proposition ! s’exclama-t-il, une fois au courant de ce projet… Nous devons absolument essayer. Arrêtons-nous tout de suite !

Les cavaliers regroupèrent les bêtes dans l’enceinte du parking et s’empressèrent de suivre leur maître à l’intérieur des bâtiments pour rejoindre la station de radio de la gendarmerie. Ils espéraient à nouveau grâce à cette providentielle inspiration et félicitaient Lilou à chaque pas.

Ils traversèrent le bureau du commandant où se trouvait encore sa casquette. José la décrocha du portemanteau et la mit sur son crâne puis s’appropria au passage un gros cigare qui était en évidence sur le meuble. Il le porta à ses lèvres pour imiter le chef de la brigade.

— En rang par deux… et qu’ça saute ! hurla-t-il, comme s’il était ivre.

Tous s’esclaffèrent en le regardant gesticuler dans tous les sens pour essayer d’agripper un de ses copains, et s’avancer à l’aveugle dans la pièce, car la visière lui arrivait au bas du nez.

— Ah, ça y est ! J’ai fini par attraper un de mes troufions… beugla-t-il, accroché à sa manche.

Ses amis éclatèrent de rire en voyant José continuer ses mimiques tout en tirant sur le pull-over de son directeur… Ces ricanements soudains inquiétèrent José qui releva timidement sa casquette pour découvrir celui qu’il avait capturé.

— Ooooh, Monsieur… Monsieur Valorie… C’est donc vous ?

— Mais comment faites-vous pour blaguer tout le temps, les enfants ? soupira-t-il en levant les mains au ciel. Allez, passez devant, Commandant José… Nous connaissons maintenant vos talents de clown, venez à présent nous montrer vos qualités de communicant.

L’équipée repartit guillerette vers le local de radio qui était signalé par un panneau sur la porte, un losange jaune entouré de noir. Sur ce panneau était dessiné un drôle de logo, un genre de ressort qui reliait, dans sa partie haute, un triangle et, dans sa partie basse, un autre triangle découpé en traits horizontaux.

Camille Allard leur expliqua que c’était le symbole des radioamateurs. Ils ouvrirent la porte et appuyèrent sur l’interrupteur. La lumière leur permit de découvrir plusieurs appareils sophistiqués, assortis de boutons, cadrans, aiguilles et micros ainsi qu’un ordinateur.

— Quelqu’un connaitrait-il le fonctionnement de ces petites merveilles de la technologie ? s’inquiéta Pierre Valorie. Personnellement, je n’en ai aucune idée.

Il se tourna vers ses collègues qui le regardaient d’un air dubitatif. À leur tour, ils se retournèrent vers leurs élèves en se doutant bien qu’ils n’en sauraient pas plus qu’eux. Pourtant, José osa prendre la parole. Il précisa qu’il avait lu dans les journaux de la bibliothèque de l’école, un article qui traitait de l’organisation d’un plan ORSEC et du rôle des radioamateurs dans la transmission des informations.

— Le texte expliquait comment fonctionnait une station et quel matériel radio on pouvait trouver dans un « shack »… ajouta-t-il.

— Un quoi ? Un shack ?… C’est quoi ce bidule ? gloussa Manon qui avait en horreur tout ce qui était technique.

— Un shack, c’est la cabine d’un radioamateur. C’est l’endroit où nous sommes ! répondit-il.

— Moi, je suis capable de dire à quoi correspond telle ou telle machine, intervint Camille Allard, mais par contre je n’ai jamais eu l’occasion de les utiliser…

— Justement, renchérit José, j’avais lu dans ce reportage qu’il n’était plus nécessaire de connaître le langage codé, car les émetteurs-récepteurs modernes étaient équipés d’un logiciel de traduction. Il suffisait de déterminer une distance de transmission et la sélection des bandes passantes s’effectuait toute seule. En fait, après avoir rempli quelques paramètres dans l’application, il n’y a plus qu’à parler dans le micro de l’ordinateur.

— Eh bien ! José, ce que tu nous racontes-là est bien moins drôle que lorsque tu imitais le commandant ! soupira Manon… Je n’ai rien compris.

Tout le monde se mit à rire pendant que Camille Allard branchait les machines.

José s’installa devant l’ordinateur en compagnie de Roméo qui adorait l’informatique. La page d’accueil du logiciel s’afficha sur l’écran et ils commencèrent à éplucher brièvement les menus ainsi que les outils proposés pour faire un tour rapide des possibilités.

— Cela n’a pas l’air trop compliqué, fit remarquer Roméo à son entourage qui était posté derrière sa chaise. Il suffit effectivement de sélectionner la distance à laquelle nous voulons émettre : « petite distance », « moyenne distance », « lointaine distance »…

— Sélectionne « lointaine », lui dit José.

— OK… Ensuite, il faut choisir nos interlocuteurs : « station privée », « réseau organisé sur une seule fréquence », « toutes les stations »…

— Clique sur « toutes les stations », proposa de nouveau José.

— D’accord… Bon, maintenant… nombre d’appels : « un », « plusieurs », « en boucle »…

— « En boucle » !

— OK… « Voulez-vous enregistrer votre appel ? »… Oui… « Cliquer sur la case bleue pour commencer à parler et sur la case verte pour stopper l’enregistrement »…

— Mademoiselle Allard ? interrogea Roméo, les yeux toujours fixés sur l’écran… Qu’est-ce qu’on leur dit ?

— Clique sur la case bleue, ordonna-t-elle, je vais parler dans le micro.

Roméo enclencha l’enregistrement une fois que Camille Allard lui eût fait signe qu’elle était prête à faire son annonce.

— Ici, l’école des Iris du village de Gallo, au cœur des Alpes françaises… Nous lançons, depuis la station de la ville de Torrente, un SOS au Comité Mondial de Miniaturisation… Nous avons manqué notre rendez-vous… Nous sommes quinze personnes à ne pas avoir pu participer au processus de réduction… Venez à notre secours !… Nous vous attendons à Gallo.

Camille Allard fit signe avec ses bras qu’elle avait fini. Roméo cliqua sur la case verte et la machine l’invita à réentendre son message. Il accepta. La voix de Camille Allard retentit dans la pièce depuis les haut-parleurs qui étaient fixés dans chaque coin. Ils écoutèrent son appel avec gravité, conscients de l’importance de cette tentative. Puis l’ordinateur proposa une nouvelle option :

— « Cliquez sur la case rouge pour envoyer votre message », lut Roméo.

— Vas-y ! insista José.

— Voilà, dit Roméo. On peut tout laisser brancher. Notre SOS va parcourir le monde jusqu’à que le CMM nous entende !

— Bravo les enfants, intervint Jade Toolman. Vous êtes de sacrés débrouillards ! Que ferait-on sans vous ? N’est-ce pas Pierre ?

Oui, oui, c’est vrai… grogna-t-il, un peu gêné de ne pas avoir été à la hauteur de la situation.

— Voyez-vous, reprit-elle, bien que nous soyons vos professeurs, vous devez bien comprendre que nous ne connaissons pas tout. Si nous avons plus d’expérience, en raison de notre âge certain, nous sommes conscients de vos capacités à mieux vous adapter aux nouvelles conjonctures. Cela vient de se vérifier encore une fois et c’est ce qui fera la force de notre équipe, un parfait mélange de sagesse et d’audace… Chacun apprendra de l’autre !

Jade Toolman avait bon cœur et les jeunes le lui avaient toujours bien rendu. De mémoire d’élève, jamais elle n’avait été chahutée pendant ses cours. Elle avait le don de s’intéresser à chacun et surtout de ne jamais oublier de les encourager et de valoriser leurs efforts. Ils avaient le sentiment qu’elle était attachée à eux et que tout ce qu’ils faisaient avait de l’importance.

— Bien, nous devons repartir, annonça Pierre Valorie. Nous n’aurons pas le temps de regagner le village de Gallo avant la nuit. Je suggère que nous fassions étape à nouveau dans la maison de Patou. La cave étant bien fournie en provisions, nous allons organiser un bon repas pour fêter l’envoi de notre message sur les ondes. D’accord ?

— Youpi ! hurlèrent-ils en chœur, à l’annonce de cette excellente nouvelle.

Alors qu’ils avaient rejoint leurs chevaux et qu’ils étaient tous prêts à partir, Colin proposa un jeu.

— J’ai une idée ! cria-t-il. On fait une course jusqu’à la maison et les trois derniers seront de corvée de vaisselle. Ça marche ?

— OK ! braillèrent-ils.

À peine avaient-ils bloqué leurs pieds dans les étriers qu’ils s’accrochèrent à leurs brides et quittèrent la gendarmerie comme des fous. La troupe au galop avançait comme une bande d’indiens à l’assaut d’une diligence en plein Far West. Désormais seuls sur la ligne de départ, leurs professeurs comprirent tout de suite que, ce soir, ils pourraient remonter leurs manches pour assurer la plonge, en bons perdants.

 

Une joyeuse ambiance régnait autour de la table alors qu’ils savouraient le confit de canard de la maison. Jade Toolman avait eu la délicieuse idée de faire revenir quelques gousses d’ail dans du beurre avant de réchauffer les haricots verts et tous appréciaient cet accompagnement. Ils mangeaient avec appétit.

Pour le dessert, Alban Jolibois distribua des pommes et en profita pour faire un petit numéro de jonglage. Il démarra par lancer deux fruits et fut hué gentiment par son jeune public.

— Hou, hou ! Trop facile ! Nous aussi, on sait le faire !

Il saisit aussitôt une troisième pomme, l’exhiba devant leurs têtes et jongla de nouveau…

— Hou, hou ! Il en faut au moins quatre ! renchérirent-ils.

Il en attrapa une quatrième et fit son numéro. Là, les jeunes commençaient à être impressionnés et plus personne n’osait siffler… surtout quand il en prit une cinquième puis une sixième…

— Bravo ! Super ! crièrent-ils unanimement, éblouis par tant d’adresse.

— Et maintenant, chanta-t-il, pour mon public préféré, je vais tenter pour la première fois ce tour avec sept pommes !

— Ouah ! réagit sur-le-champ l’assistance.

Un grand silence régnait soudain dans la salle à manger, car il ne s’agissait pas de troubler Alban Jolibois. Tous étaient conscients que leur professeur avait besoin d’un maximum de concentration pour réussir son numéro.

Les sept pommes étaient alignées devant lui sur la table. Il commença à lancer les deux premières puis rajouta au fur et à mesure la troisième, la quatrième et ainsi de suite, jusqu’au moment où il ne restait plus que cette fameuse septième pomme.

Sa tête était dirigée vers le ciel. Ses bras passaient un coup à droite, un coup à gauche. Ses mains saisissaient à toute vitesse les fruits pour les relancer aussitôt. Puis, il approcha son buste de la nappe et plia légèrement ses deux jambes afin de se retrouver à la hauteur optimale pour attraper la dernière boule. Les enfants ne respiraient plus. Hypnotisés par le cercle de pommes en mouvement, ils suivaient les moindres gestes d’Alban Jolibois avec l’angoisse que tout s’écroule. Mais non, il accapara le fruit si rapidement que certains n’eurent même pas le temps de s’en apercevoir. Il jonglait à présent avec ses sept boules jaunes qui montaient et descendaient sur un rythme endiablé…

Puis, soudain, tout se précipita… une pomme tomba sur le nez du jongleur, puis une deuxième sur sa chevelure et enfin, les cinq autres fruits dégringolèrent en cascade sur sa tête… Mais cela n’avait plus d’importance… Alban Jolibois était devenu le héros de la soirée.

Les enfants s’étaient déjà levés de table et, au milieu de cris stridents, ils soulevaient leur maître pour le porter sur leurs épaules. Comme ils l’avaient vu faire auparavant à la télé par les joueurs de football à la fin d’un match, ils promenaient leur champion autour de la table. Cette joyeuse effervescence donna envie à tout le groupe de danser et, spontanément, ils poussèrent les meubles pour dégager le centre de la pièce. Ils se dandinèrent et s’amusèrent jusqu’à très tard dans la nuit.

 

La fatigue finit par avoir raison des fêtards et chacun regagna son lit épuisé, mais satisfait de cette folle et joviale soirée.

Dans la chambre des filles, Violette était accoudée à la fenêtre et contemplait le ciel étoilé. Pauline qui venait de prendre une couverture dans l’armoire passa à ses côtés et trouva son attitude bizarre…

— Tu ne vas pas te coucher ?

— Non, soupira-t-elle. J’observe les étoiles.

— Et pourquoi regardes-tu les étoiles ? s’inquiéta Pauline.

— J’ai l’impression que nous sommes aussi éloignés des hommes-miniature que des étoiles… J’ai peur que nous soyons abandonnés pour toujours.

Les larmes qui coulaient sur ses joues étincelaient comme de petits diamants à la lueur de la lune. Ses yeux brillants débordaient de tristesse et de désarroi. Elle fixait le ciel avec tant d’intensité que sa peine brisa le cœur de Pauline. Malgré la fatigue, elle ne se sentait pas capable d’aller se coucher sans la réconforter. Elle s’approcha d’elle et la serra dans ses bras.

— Ne pleure pas Violette, chuchota-t-elle à son oreille, notre message va leur parvenir. Ils ne sont pas aussi loin que tu le crois.

— Si ça pouvait être vrai ! sanglota-t-elle, en plongeant sa tête dans l’épaule de son amie.

 

 

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