#ConfinementJour8 : – Partage de lecture du roman ” 2152 ” – Chapitres 19, 20 et 21

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

 

2152

Première période
« Que la fête commence ! »

Leçon de conduite

 

Dans le ventre du faux aranéide, les cinq ingénieurs essayaient de s’extraire du filet qui les retenait prisonniers. Bien que rassurés d’être encore en vie, ils étaient prêts à exploser de colère. Ils avaient trouvé très peu à leur goût la blague de Rita Keerk.

 

Lorsqu’il fut à ses côtés, le professeur Boz s’exprima le premier avec gravité :

— Vous comprendrez certainement, Mademoiselle, que nous avons peu apprécié ce mauvais canular. Il semblerait que vous vous soyez emportée sans raison suite aux propos de mon ami Jawaad et que vous avez joué avec nos vies, bêtement et gratuitement. Je vous demande des explications avant que je ne me plaigne aux autorités.

Rita répondit…

— Je saisis tout à fait ce que vous ressentez, Professeur… et je suis désolée de vous avoir infligé cette épreuve contre votre gré. Cependant, j’étais contrainte de vous faire traverser la bulle végétale. Cette expérience est obligatoire avant d’entreprendre la moindre sortie à l’extérieur de la cité, en raison du réel danger que cela représente.

— Mais alors, pourquoi ne pas nous avoir prévenus tout simplement ? s’écria Jawaad à son tour. Cela nous aurait permis d’aborder cette aventure avec moins de stress…

— Justement, Jawaad, les directives sont formelles, répondit Rita… L’effet de surprise est indispensable. C’est pourquoi j’ai tenté, à ma façon, d’y mettre un peu d’humour, mais j’ai l’impression de ne pas avoir réussi.

— Vous voulez dire que vous aviez l’ordre de nous faire subir ce test dans ces conditions, pour nous flanquer la trouille ? hurla Tseyang. J’ai du mal à y croire…

Toute gênée, Rita Keerk essaya de s’expliquer.

— Ce sont les psychologues qui ont conseillé de réaliser cette initiation de cette manière. Ils ont considéré que cet apprentissage nous permettait d’acquérir de façon définitive et à travers une expérience personnelle forte, les réflexes indispensables à notre survie. Je n’ai fait qu’exécuter les ordres… Cependant, je l’espère du fond du cœur, pour votre plus grand bien. Moi aussi, au début de mon apprentissage, j’ai eu à subir cette épreuve dans les mêmes conditions…

— Dans ce cas, souhaitons que cette sorte de formation accélérée nous soit bénéfique, comme vous êtes en train de nous l’expliquer. Excusez-nous donc pour ces reproches, conclut le professeur Boz… vous ne faisiez que votre travail.

— Merci de votre compréhension, Professeur… J’espère sincèrement que la suite de mon enseignement va nous réconcilier.

 

Rita Keerk invita ses nouveaux élèves à l’accompagner dans la cabine de pilotage et leur proposa de s’asseoir dans les sièges du cockpit. Elle les pria d’attacher leur gilet de sécurité tout en expliquant ses avantages :

— Comme vous pouvez le remarquer, le gilet est une sorte de camisole destinée à vous maintenir collé sur votre siège et à vous éviter de subir des chocs douloureux en cas d’accident. Il est d’une importance capitale. Vérifiez donc qu’il est bien bouclé.

Rita Keerk glissa dans cette fameuse camisole fixée au siège et leur indiqua comment la bloquer avec l’aide des deux fermetures Éclair, une pour caler le bassin et l’autre le thorax. Tous l’imitèrent consciencieusement. Une fois en place, Rita leur montra le casque qui était accroché sur la droite de leurs sièges et les invita à le mettre sur la tête. Celui-ci était relié par un câble souple à l’arrière de l’appui-tête.

— Lorsque vous démarrez l’appareil, la pressurisation de la cabine de pilotage se fait automatiquement. Le sol de l’habitacle est lesté. Elle-même est englobée dans une coque étanche d’air compressé, ce qui vous permet de toujours rester en position verticale, même si votre engin est complètement retourné. Vous ne subissez donc pas de phénomène de vertige ou de déséquilibre. Tout bouge autour de vous, sauf vous ! Par contre, vous pourrez ressentir quelques accélérations violentes ou des arrêts trop brusques, bien que vos sièges soient dotés d’amortisseurs ainsi que les pattes de l’appareil… d’où l’intérêt des gilets.

— Et à quoi servent tous ces boutons sur les accoudoirs ? interrompit Diego.

— Nous y venons, rétorqua Rita. Mais avant tout, je souhaite finir mes explications sur le rôle de vos sièges. En effet, en plus d’être des éléments essentiels à la bonne marche du module, ces fauteuils sont aussi des unités indépendantes capables de vous transporter en dehors de l’appareil, en cas de danger.

— Que voulez-vous dire ? demanda Uliana.

— Imaginez que votre module prenne feu… vous devez quitter votre engin de toute urgence… Et là, je réponds à la question de Diego. L’accoudoir de gauche dispose de trois boutons. Le premier, c’est-à-dire celui qui est pour vous à l’extrémité de la surface d’appui, vous permet d’isoler votre siège dans une bulle protectrice qui vous met à l’abri de toutes menaces extérieures. La matière de cette coquille transparente résiste à tous les chocs ainsi qu’aux flammes. Vous disposez d’une autonomie d’oxygène de vingt-quatre heures, en attendant que les secours arrivent.

— Et… s’ils ne viennent pas ? s’inquiéta Jawaad.

— Deux solutions s’offrent à vous, rétorqua-t-elle. Dans un premier temps, vous décidez de ne pas attendre les secours tout en restant libres de vos déplacements. Vous appuyez donc sur le deuxième bouton juste en dessous de celui que vous avez actionné pour déployer votre coquille. Cela déclenche l’éjection de votre siège avec sa carapace. Sa résistance étant hors du commun, vous traverserez la carlingue sans problème et vous vous retrouverez aussitôt en dehors de l’engin. Votre nouvel habitacle devient dès lors un mini-module autonome que vous pouvez diriger à l’aide de la manette qui est disposée sur l’accoudoir de droite… Je vous apprendrai à l’utiliser tout à l’heure.

Tseyang prit à son tour la parole :

— Qu’est-ce qui va permettre à cette bulle de se déplacer ?

— La plateforme qui soutient votre caisson est dotée de réacteurs, expliqua Rita Keerk. Tant que votre siège est soudé au plancher de la cabine de pilotage, vous commandez tout le module. Une fois le siège éjecté, la même manette gère automatiquement les propulseurs de votre bulle personnelle. Vous pouvez donc la diriger à votre guise et éventuellement vous poser là où vous le souhaitez.

— Et la deuxième solution ? demanda Tseyang à nouveau.

— C’est l’action la plus simple… Vous choisissez de ne pas conduire la bulle, car vous tenez à vous mettre tout de suite en lieu sûr. C’est sur le troisième bouton à gauche de votre siège que vous devez appuyer. Un système de téléguidage automatique vous transportera sans rien faire jusqu’à la station la plus proche de votre accident.

— Génial ! s’écria le professeur Boz. Tout a été pensé… c’est fabuleux !

Après un petit temps de réflexion, il rajouta pourtant :

— Malgré tout, si l’on presse par mégarde le deuxième bouton, sommes-nous éjectés de l’engin sans le vouloir ?

— Non, Professeur, objecta Mademoiselle Keerk. Les deux boutons qui permettent l’évacuation de la microbulle fonctionnent uniquement si le déploiement de la capsule a été enclenché. Êtes-vous rassuré ?

— Tout à fait ! trancha-t-il.

— Il ne me reste plus qu’à vous apprendre à conduire notre module, suggéra-t-elle. Êtes-vous d’accord ?

Les apprentis-pilotes n’attendaient que ça. Les renseignements de leur précepteur les avaient motivés. Ils se sentaient prêts pour la leçon. Leurs yeux brillaient d’intérêt et cela réconforta Rita Keerk qui devinait que son public avait totalement oublié les mésaventures rencontrées pendant la traversée de la zone végétale.

— Nous allons donc aborder la partie la plus impressionnante de la formation et en même temps la plus ludique. Vous allez voir…, lança-t-elle.

Elle expliqua le fonctionnement de la manette disposée sur l’accoudoir de droite et laissa à chacun le soin de tester ses nouvelles connaissances. À tour de rôle, ils passèrent à l’action et furent étonnés de manœuvrer l’araignée avec autant de facilité. Les parois de la cabine s’étaient transformées en un immense écran sphérique et les capteurs d’images qui se trouvaient à l’extérieur de l’appareil permettaient d’avoir un champ visuel de 360 degrés.

Leur stupéfaction fut totale quand ils apprirent que la conduite était assistée par un ordinateur central. Cet ordinateur accordait les ordres imposés par leurs manettes avec l’analyse qu’il faisait lui aussi de l’environnement externe, grâce aux capteurs de l’appareil.

De plus, leurs casques branchés à l’ordinateur pouvaient scanner, interpréter les intuitions des copilotes et anticiper leurs intentions pour corriger suffisamment tôt certaines erreurs de conduite. Mais le plus fabuleux était que ce bloc informatique prenait le relais des commandes dès qu’il sentait la moindre baisse de concentration des pilotes. Dans ce cas, il les dirigeait seul jusqu’au dernier objectif enregistré. Il était même capable d’imposer à l’appareil de dévier sa route selon les obstacles qu’il rencontrait.

— Je vous propose de rejoindre cette touffe de ciboulettes ! suggéra Mademoiselle Keerk en montrant les plantes sur l’écran géant.

Tous actionnèrent leur manette et le module araignée se déplaça vers les longues herbes rigides dont chaque extrémité soutenait une petite fleur violette en forme de boule. Au pied d’une énorme tige, Rita Keerk fit monter l’appareil jusqu’à son sommet, ce qu’il fit en s’agrippant au pédoncule pour le gravir.

— Impressionnant ! s’écria Jawaad. Nous n’avons même pas senti que l’engin s’était incliné de quatre-vingt-dix degrés. Nous sommes toujours assis, bien tranquillement, et nous nous élevons comme si nous étions dans un ascenseur…

Il en fut de même, lorsque le module se retourna complètement en arrière pour contourner un pétale et franchir sa base surplombante. Ils arrivèrent à la partie terminale colorée et parfumée sans avoir subi les effets de la moindre inclinaison.

— Nous allons maintenant nous poser sur la fleur d’à côté qui est à dix centimètres devant nous, clama Rita.

— Ah oui ?… Et comment ça ? ricana Uliana, incrédule.

— Tout simplement… comme ça…

Rita Keerk fixa avec ses yeux la plante voisine sur l’écran et appuya avec son pouce sur le bouton supérieur de la manette. Instantanément, le module araignée sauta pour faire un bond spectaculaire jusqu’à la ciboulette d’à côté. Paralysés de peur, ils assistèrent au décollage de l’appareil sans dire un mot. Ce n’est qu’une fois l’engin posé sur la nouvelle tige qu’ils s’aperçurent qu’ils étaient tous encore en apnée, tellement ils avaient eu la trouille. Ils s’empressèrent de respirer à nouveau.

— Vous voyez, pouffa Rita en observant les têtes de ses élèves complètement livides…, ce n’était pas très compliqué. Le module dispose de plusieurs options intéressantes comme celle-ci. Nos ingénieurs ont tout simplement copié les performances des araignées sauteuses, les fameuses « Salticides ». J’avoue que c’est bien pratique… Vous ne trouvez pas ?

Sous l’émotion, l’équipée ne disait toujours rien et tous fixaient Rita Keerk, comme s’ils étaient dans un rêve.

— Tenez, renchérit-elle…, si vous voulez, nous pouvons nous jeter dans le vide… regardez…

— Non ! crièrent-ils en chœur, encore sous le choc de la dernière voltige.

Mais Rita Keerk avait déjà actionné le lancement de l’appareil et ils assistaient horrifiés à sa chute impressionnante qui allait sûrement, pensaient-ils, les écraser au sol.

— Déclenchez l’ouverture des capsules ! hurla Tseyang qui imaginait à l’avance l’ampleur de la catastrophe.

Aussitôt, tremblants de peur, ils appuyèrent sur le bouton de l’accoudoir gauche de leur siège pour s’envelopper dans leur coquille protectrice.

Pétrifiés devant l’écran de la cabine, ils observaient le sol qui grossissait au fur et à mesure qu’ils descendaient. Pourtant, ils eurent la curieuse impression que la vitesse de l’engin diminuait progressivement. Au bout d’un moment, à leur grand étonnement, le module resta fixé dans les airs, à trois centimètres du sol. Puis, finalement, le module se posa à terre en douceur.

— Que… que s’est-il passé ? s’inquiéta Diego, transpirant à grosses gouttes et s’adressant à Mademoiselle Keerk.

— Une autre option qui vous rendra bien des services ! affirma-t-elle, cette fois-ci très sérieusement. L’arrière de l’appareil est équipé d’une filière qui expulse de la soie liquide à l’extérieur et qui se solidifie instantanément au contact de l’air. Si vous prenez le soin de vous arrimer à votre point de départ avant le saut, vous créez un formidable élastique de sécurité, capable de vous retenir. Si vous oubliez de le fixer, en actionnant la filière pendant la chute, ce même fil de soie aura le rôle d’un ballon gonflable et vous déplacera dans les airs pour vous permettre de vous poser ailleurs.

Chaque élève pressa de nouveau le bouton de gauche pour replier la capsule de sécurité.

— Mademoiselle Keerk, interrogea Théo Boz… Allez-vous nous apprendre encore beaucoup de choses fabuleuses comme celle-là ?

— Bien sûr Professeur, répondit-elle avec un grand sourire… Mais je crois que pour aujourd’hui, vous avez eu assez d’émotions… Je vous propose de remettre à plus tard la prochaine leçon.

Rita Keerk les raccompagna avec le module araignée jusqu’au métro en passant carrément par-dessus le toit du hangar B14. Une nouvelle fois, les ingénieurs furent séduits par l’aisance avec laquelle l’engin se déplaçait et franchissait les obstacles. Une fois rendus à la station « Muguet », ils quittèrent leur enseignante, presque à regret, car ils étaient impatients de continuer ce formidable apprentissage.

 

L’enlèvement

 

Sous l’œil inquiet d’Horus, 303 et 104 traînèrent dans la cour les parents de Mattéo, inconscients. Ils rejoignaient leur camionnette qui était garée derrière le bâtiment principal de la ferme. Pendant ce temps, 27 actionnait le moteur électrique des caissons qui accueilleraient les corps en léthargie des trois nouveaux prisonniers. Il ouvrit le couvercle du premier et attrapa les pieds de Maria Torino pour aider 303 à la monter dans le véhicule puis à l’introduire dans son compartiment.

27 laissa ses deux compères déposer Alessandro Torino dans le second et repartit dans la maison récupérer Mattéo qui demeurait toujours inerte sur le sol de la cuisine. Il le saisit avec ses grosses mains et le cala fermement dans ses bras. Alors qu’ils franchissaient le seuil de la porte, Horus reconnut le corps de l’adolescent inanimé et sentit qu’il était en danger. Instinctivement, il déploya ses ailes et décolla de son perchoir en direction du porteur, dont le crâne rasé brillait légèrement sous l’effet de la lune. Les pattes écartées, il arriva en vol plané sur le colosse qui ne l’avait ni aperçu ni entendu et serra de toutes ses forces ses doigts sur sa tête. Aussitôt, le géant hurla de douleur et lâcha Mattéo pour se débarrasser de cette forme inconnue et muette qui l’avait agressé par surprise. Les ongles du rapace s’enfonçaient de plus en plus dans sa peau et le sang dégoulinait de tous côtés. L’homme criait toujours en tapant sur l’animal pour qu’il lâche prise.

Lorsque 303 et 104 arrivèrent à son secours, alertés par ses lamentations, Horus inclina son cou avec force devant le visage de sa proie humaine et, de son bec acéré, perça son œil droit. Puis il abandonna sa victime et s’enfuit se cacher dans l’obscurité de la forêt. Horrifiés, ses compagnons n’eurent même pas le temps de sortir leurs armes et préférèrent apporter les premiers soins à leur camarade qui gesticulait au sol en braillant de peur et de souffrance.

— Je suis aveugle ! beugla 27… Je suis aveugle !

Il se tenait le visage avec ses mains sanguinolentes tandis que 303 l’aidait à regagner la voiture. 104 posa le jeune garçon dans son caisson et s’empressa de refermer le couvercle. Il s’installa au plus vite à l’avant de la camionnette et, sans regarder, il saisit machinalement de sa main droite la clé qui était sous le volant. Il la tourna nerveusement pour démarrer le moteur puis s’engagea sur la route, fonçant en direction de la vallée.

— Que s’est-il passé ? gémit l’homme au crâne rasé. Je n’ai rien vu… C’est arrivé d’un coup sur moi… comme ça… C’était quoi ?

— Une sorte de rapace, je crois… répondit le puissant 303 qui essayait de nettoyer les plaies avec les quelques produits utiles de la trousse de secours.

— Ça devait être une chouette… supposa 104 en mordillant sa barbe, sans dévier son regard de sa trajectoire.

Ils descendaient dangereusement vite sur la route sinueuse qui devait leur permettre de quitter la montagne. À chaque tournant, les pneus crissaient, mais cela n’inquiétait pas les passagers qui étaient impatients d’arriver au terme de leur mission.

Très haut dans le ciel, Horus suivait les deux phares blancs du véhicule qui se déplaçaient dans la nuit profonde. Les membres du PNC étaient loin de s’imaginer que le rapace volait au-dessus de leurs têtes. À l’aube, la voiture finit par atteindre le piémont et obliqua vers l’est pour se diriger vers la Mer Méditerranée. Derrière chaque obstacle végétal ou minéral, la délicate lumière rasante du soleil levant créait une ombre effilée. Dans l’œil gauche du rapace se reflétait la couleur rougeoyante de l’astre de feu tandis que son œil droit, exagérément ouvert, guettait avec attention le trajet de la fourgonnette.

— Prends la direction Corona, lança 303 au chauffeur après avoir vu le panneau de signalisation.

Sans répondre, 104 contourna le rond-point à toute allure, ce qui les orienta dans l’axe du soleil. Ses rayons éclairèrent soudain la cicatrice de son visage. Tout en accélérant pour mieux adhérer au bitume, il emprunta la bonne voie en laissant deux grandes traces sombres de pneus imprimées sur la route.

Par ici, la végétation était totalement différente des régions montagneuses. Un mélange de parfums de lavande et de thym traversa les narines de l’oiseau ; des odeurs puissantes qui émanaient de la garrigue. Au bout de quelques heures, la camionnette entra dans la ville de Corona et finit par rejoindre le port où l’attendait un navire.

— Embarque-toi directement dans la soute !… Regarde, elle est ouverte ! Le pont d’accès est en place !

Le véhicule s’engagea sur la passerelle et s’engouffra dans le ventre du ferry. Des techniciens les accueillirent et se répartirent autour de la camionnette en courant pour réceptionner les caissons qui étaient dans le compartiment.

— Vite ! cria 104 à ses complices en ouvrant brusquement sa portière. Nous avons un blessé avec nous ! Il a besoin d’être soigné de toute urgence !

On donna immédiatement l’ordre d’apporter un brancard sur lequel on installa 27. Il partit tout tremblant de fièvre à l’infirmerie. Pendant ce temps, 303 et 104 vérifièrent que les robots anesthésistes, branchés aux caissons, fonctionnaient correctement. Ces robots contrôlaient en permanence l’activité cérébrale des sujets qui se trouvaient à l’intérieur et assuraient également leur ventilation tout en les maintenant endormis.

Ils abandonnèrent ensuite les techniciens à leurs manœuvres et, pendant qu’ils transféraient les caissons dans la cale, ils se rendirent sur le pont du bateau pour gagner le poste de commandement. Arrivés en haut de la superstructure, 303 et son collègue barbu s’introduisirent dans la salle. Un garde, qui était posté à l’entrée, les précéda pour les conduire jusqu’au capitaine du navire.

— Ces deux membres de la « Brigade Spéciale » souhaitent vous parler, Capitaine ! informa le gardien, s’adressant à son supérieur qui était en train d’analyser une carte marine.

— Ah, bonjour ! dit-il, tout souriant, aux nouveaux venus. Je suis le Capitaine Toby Clotman… Nous n’attendions plus que vous pour larguer les amarres. Votre mission s’est-elle bien déroulée ?

104 prit la parole :

— Nous venons de ramener les huit personnes qui étaient mentionnées sur notre liste par le « Grand Bureau ». Les caissons sont maintenant dans la soute. Veuillez nous excuser pour ce retard… mais la capture des derniers sujets ne s’est pas bien passée et un de nos brigadiers a été victime d’un accident.

— Il est actuellement dans de bonnes mains, rajouta 303. J’ai bien peur cependant qu’il n’ait perdu un œil…

Ils racontèrent leur mésaventure au capitaine dans les moindres détails… Et quand ils évoquèrent la scène du rapace, jaillissant de nulle part pour se jeter sur 27 avec fougue, celui-ci fut très impressionné.

— Brrr ! frémit le capitaine. Votre histoire me donne la chair de poule ! J’imagine qu’il doit souffrir atrocement… Les médecins vont sûrement…

C’est alors qu’intervint son second, lui faisant signe qu’il était demandé à la radio :

— Vous êtes en communication avec le « Grand Bureau », Capitaine… Ils souhaitent savoir où en sont les opérations.

— Ah, très bien… j’arrive de suite.

S’excusant auprès de ses hôtes, le capitaine se dirigea vers la radio et posa les écouteurs sur ses oreilles pour converser avec son nouvel interlocuteur.

— Bonjour Capitaine, dit une voix rauque et tranchante. Le Grand Maître aimerait connaître le résultat des recherches correspondant à votre secteur.

Il reconnut aussitôt Number one.

— Justement, Number one… Nous étions en train de réceptionner les derniers corps, amenés par les trois sujets : 27, 104 et 303. Nous nous apprêtons à regagner la forteresse.

— Très bien. Quel est votre itinéraire et quand comptez-vous être de retour ?

— Nous traverserons la Méditerranée pour remonter ensuite la Mer Égée et atteindre la Mer Noire. De là, nous nous introduirons dans la Mer d’Azov pour retrouver des péniches à l’embouchure du fleuve Don. Nous chargerons notre cargaison sur ces bâtiments et rejoindrons le cours de la Volga que nous emprunterons jusqu’à croiser le fleuve Kama. À ce niveau, nous continuerons par voie terrestre pour gagner notre forteresse, un peu plus au nord. Si tout se déroule comme prévu, nous serons à destination dans quinze jours.

— Parfait. Je compte sur vous pour surveiller le réglage des caissons… Il en va de l’avenir de notre humanité. Sachez que tous les autres corps sont bien arrivés. Nous vous attendons pour démarrer le processus de réveil de vos passagers. Bon voyage !

— Merci, Number one… à bientôt.

Le capitaine Clotman, après avoir eu la confirmation que l’équilibre des ballasts avait été effectué, donna l’ordre de quitter Corona. La sirène du navire mugit de toutes ses forces tandis que les propulseurs l’écartaient déjà du quai. Très vite, le bateau s’éloignait de la côte colorée par le soleil de midi, en laissant derrière lui un sillage blanc et régulier.

À l’arrière de la grosse cheminée, Horus avait repéré, sous un barreau d’échelle, une petite enclave abritée du vent et s’y était installé. Il regardait lui aussi la ligne d’horizon, qui s’effaçait petit à petit, et patientait discrètement avec l’espoir d’apercevoir à nouveau son jeune maître.

 

Le voyage se passa sans encombre. Treize jours plus tard, les péniches qui avaient pris le relais du cargo s’approchaient lentement des berges du fleuve où les attendaient, dans la ville de Karkarinsk, les camions tout terrain. Toby Clotman, qui était arrivé avec la première péniche, surveillait le transport des premières boîtes contenant les corps. Elles étaient déposées une à une sur le quai. Comme tout semblait bien se passer, il décida de s’entretenir avec le responsable du convoi pour voir comment répartir les caissons dans les véhicules. Alors qu’il observait l’intérieur d’une remorque, il entendit soudain des cris suivis d’un curieux bruit sourd.

— Capitaine ! Capitaine ! hurlèrent les manutentionnaires. Un caisson d’adolescent est tombé à l’eau !

Affolé, le capitaine Clotman accourut sur le pont de la péniche et s’appuya à la balustrade de la proue du bateau pour suivre des yeux la caisse qui flottait encore à la surface. Elle dérivait déjà vers le large. Désormais, le puissant courant l’emportait. De temps en temps, lorsqu’elle rencontrait des tourbillons sur sa trajectoire, elle tournait sur elle-même.

— Pourvu que le couvercle tienne bon et qu’elle ne coule pas ! dit le capitaine avant de reprocher à son lieutenant de ne pas avoir assez contrôlé la fixation des câbles pendant son absence.

— Je fais descendre tout de suite le hors-bord pneumatique, Capitaine ! cria celui-ci pour tenter de réparer son erreur.

Une fois l’embarcation à l’eau, deux marins et le lieutenant s’y jetèrent avec précipitation. Le premier démarra promptement le moteur et accéléra immédiatement pour essayer de récupérer le caisson avant qu’il ne soit trop tard.

Le puissant hors-bord avait atteint en quelques minutes sa vitesse maximale. Les deux équipiers, qui étaient postés à l’avant, se cramponnaient aux cordages pour éviter de passer par-dessus bord. La coque du bateau montait et retombait brutalement au passage des vagues. En même temps, deux grandes gerbes d’eau se déployaient de chaque côté.

Le lieutenant suivait avec ses jumelles le caisson à la dérive et indiquait la direction à prendre. Lorsqu’ils purent approcher l’objet flottant, le marin situé devant tendit vers lui une sorte de harpon. Il tenta de l’attraper. Après plusieurs essais infructueux, il réussit enfin à coincer sa tige au niveau d’un angle et put ainsi le ramener contre le bateau. Le lieutenant en profita pour l’arrimer à l’aide d’une corde et d’un mousqueton et donna l’ordre de regagner la péniche. Mais, au bout de quelques mètres…

— Nous ne pourrons jamais remonter le courant, mon Lieutenant ! cria le pilote inquiet. La caisse a des parois trop planes… Elle nous freine et s’enfonce dans l’eau !

— C’est parce que nous n’avançons pas assez vite, répondit-il avec nervosité… Mettez les gaz !

Le marin s’exécuta et l’effet obtenu fut le contraire de ce qu’ils espéraient. Le caisson plongea encore plus en profondeur, entraînant avec lui le hors-bord qui commençait à prendre l’eau…

— Stop ! hurla le lieutenant effrayé. Arrêtez tout ou nous allons couler !… Repartons plutôt dans le sens du courant et essayons de regagner la berge un peu plus loin.

Effectivement, n’ayant plus à résister à la puissance du fleuve, le caisson remonta spontanément à la surface et se laissa transporter tranquillement. Alors qu’ils s’approchaient du rivage, l’eau était désormais plus calme. Ils cherchaient à présent un endroit pour arrimer le hors-bord. Ils lancèrent l’ancre du bateau dans un petit bosquet de bouleaux qui était à proximité puis actionnèrent la sirène pour prévenir la péniche afin qu’elle vienne les treuiller.

Une fois en sécurité et par mesure de précaution, Toby Clotman préféra faire déposer le corps endormi qui était à l’intérieur dans un autre caisson en meilleur état. Pour cela, il ordonna à deux matelots de s’occuper de cette délicate opération et tint à rester présent pendant tout le transfert. Il fallait faire vite pour que l’organisme de l’adolescent ne subisse pas de dommages. D’un geste efficace, le premier technicien souleva le couvercle pendant que le second réglait déjà la température et l’arrivée d’oxygène dans la nouvelle boîte. Le capitaine se pencha sur le garçon qui était à l’intérieur pour vérifier qu’il n’était pas mouillé.

Un peu plus loin, posté sur la branche d’un bouleau, Horus trembla d’inquiétude car il reconnut son jeune maître endormi. Lorsque Mattéo fut de nouveau à l’abri, le caisson fut stocké dans un véhicule avec les autres.

— En avant ! ordonna Toby Clotman pendant qu’il montait dans le camion, en tête de la caravane.

Il s’assit confortablement dans le siège qui lui était réservé et regarda droit devant lui, rassuré d’amener à la forteresse la totalité de sa cargaison humaine. Il éviterait ainsi les reproches et les sanctions du Grand Maître.

 

L’ennemi est repéré

 

L’équipe du professeur Boz marchait rapidement dans le long couloir qui menait à la coupole du comité des sages. Ils avaient quelques minutes de retard quand ils pénétrèrent dans le vestibule où les attendait la sage Safiya Armoud qu’ils saluèrent aussitôt en se confondant en excuses.

Une fois dans la salle, ils s’assirent discrètement à proximité de la grande table médiane et écoutèrent la sage Betty Falway qui était en train de parler.

— Toutes les observations faites par satellites nous ont confirmé un mouvement permanent d’engins en Russie centrale, au niveau des monts Oural. Des véhicules qui convergent des quatre coins du monde. Durant une semaine, ce trafic ne s’est pas arrêté. Quelque chose de grave se prépare et nous devons être sur nos gardes.

Pendant qu’elle s’exprimait, sur le plafond de la coupole étaient projetées les images du site où avait lieu tout ce rassemblement. Elles montraient des collines boisées en bas desquelles serpentait un fleuve assez large. Sur une de ses rives, plusieurs pistes forestières convergeaient vers des falaises. Celles-ci marquaient la limite d’un grand plateau qui s’étendait au loin à perte de vue. Les véhicules, qui avançaient lentement sur ces chemins sinueux, disparaissaient soudain en s’introduisant dans des tunnels creusés dans la roche.

— Nous avons contacté les comités des sages régionaux de toute la planète pour essayer d’évaluer le nombre d’individus restés à la taille humaine. Nous sommes obligés de reconnaître que des membres de leur organisation se sont infiltrés parmi nos équipes dirigeantes, car les fichiers ont été trafiqués. Leurs noms n’apparaissent pas sur les listes ; ils ont été supprimés avant que les ordinateurs puissent confirmer la réduction de l’ensemble de la population.

— Si ces personnes ont volontairement décidé d’opter pour un choix différent du nôtre, remarqua le sage Vasek Krozek, nous pouvons considérer que ces individus nous sont hostiles.

— J’ajouterais que nous sommes désormais particulièrement vulnérables, précisa la sage Betty Falway. Ils connaissent la répartition de tous nos sites de fabrication robotisés. S’ils nous privaient de nos usines, nous n’aurions plus aucun moyen de subvenir à nos besoins.

— Cette situation, déclara le sage Huu Kiong, nous pousse à devoir maîtriser l’ennemi avant qu’il ne soit trop tard !

— Maîtriser l’ennemi… d’accord, mais comment ? s’inquiéta le sage Peyo Bingo. N’oublions pas que nous ne mesurons que quelques millimètres face à des géants armés jusqu’aux dents.

Ce fut au tour de la sage Zoe Duchemin d’intervenir…

— Avant d’entreprendre quoi que ce soit et pour retarder une éventuelle attaque, nous pourrions commencer par ralentir leur activité en leur ôtant la possibilité de disposer de l’énergie.

— Comment ça ? demanda la sage Anouk Simbad.

— Plus d’électricité, plus de gaz, plus de pétrole et plus d’eau potable ! répondit-elle. Toutes les centrales énergétiques sont sous notre contrôle. Il suffit de couper les vannes des anciens circuits extérieurs qui alimentaient autrefois nos villes et nos villages. Nous n’en avons plus l’utilité. Nous aurions pu faire cela dès notre miniaturisation puisque notre nouveau réseau énergétique est complètement indépendant. Par contre, eux sont encore branchés dessus.

— Très bonne remarque ! confirma la sage Anouk Simbad. Votons tout de suite sur cette proposition.

Les sept sages levèrent la main unanimement et l’ordre d’intervenir sur tous les centres techniques de la planète fut transmis immédiatement aux 70 comités régionaux afin qu’ils communiquent la décision à leurs QG respectifs. Les robots exécutèrent aussitôt la tâche qui leur était assignée. Ensuite, la sage Safiya Armoud se tourna vers Théo Boz et ses compagnons pour les questionner gaiement, ce qui contrastait avec l’ambiance tendue de la séance.

— Nous vous remercions d’être venu, Professeur. Le comité voulait connaître vos premières impressions depuis que vous nous avez rejoints avec vos collègues. Cette formation vous convient-elle ?

— Tout à fait. Nous sommes pleinement satisfaits de notre prise en charge et nous nous familiarisons sans problème avec notre nouvel environnement.

— Parfait ! répliqua-t-elle. Justement, nous souhaiterions que vous accélériez votre apprentissage avec Mademoiselle Keerk, car nous allons avoir besoin de vos services pour affiner les réglages du téléguidage neuronal sur les modules. Ce concept est maintenant au point sur le plan technique, mais vos connaissances en anatomie du système nerveux nous seront d’un précieux secours.

— Mais certainement, répondit le professeur. Nous vous ferons signe dès que nous maîtriserons parfaitement la conduite de ces appareils.

 

Comme l’avait désiré la sage Safiya Armoud, Rita Keerk avait intensifié le rythme de ses leçons. Ses élèves étaient incontestablement doués et motivés. Au bout de quelques jours, ils étaient tellement à l’aise dans leurs modules qu’ils n’imaginaient même plus pouvoir se déplacer autrement. Ces engins répondaient tout à fait aux exigences du terrain et compensaient à la perfection tout ce qu’ils avaient perdu en autonomie depuis qu’ils étaient devenus si petits. Les modules araignée étaient de vrais bijoux technologiques et rassemblaient un nombre d’options considérable.

À toutes ces qualités se rajoutaient des moyens de défense ultra-perfectionnés, comme leurs fameuses tuniques « SPICROR » ou encore les « capteurs de risques » disposés sur les parois externes. Ceux-ci étaient des détecteurs capables de transmettre en un temps record des informations capitales à l’ordinateur central pour qu’il agisse prioritairement sur l’appareil en cas de danger. Un logiciel sélectionnait instantanément une situation équivalente parmi un choix d’évènements stockés dans la mémoire du computeur et ordonnait à la machine une parade adaptée.

Théo Boz et ses amis découvrirent cette fonction au cours d’une leçon avec Rita Keerk, alors qu’ils étaient en dehors du périmètre de sécurité du QG2…

— Très bien, Tseyang ! s’exclama Rita Keerk pour l’encourager. Vous êtes passée sur ce caillou avec beaucoup d’aisance. La conduite du module n’a plus de secret pour vous. Arrêtons-nous quelques instants pour admirer le paysage et nous rendre compte du chemin parcouru depuis la station.

À cet instant, vint se poser à côté d’eux une mésange charbonnière. Sa tête noire avec ses joues blanches apparaissait énorme sur l’écran sphérique de la cabine. Son œil gauche observait avec attention la fausse araignée.

— Alerte ! hurla d’angoisse Jawaad en montrant du doigt le passereau. Cet oiseau va nous becqueter tout cru !

Spontanément, le module sauta sur l’oiseau pour s’accrocher sous son bec avant qu’il ne réagisse. L’oiseau s’étala de tout son long sur le sol, les muscles tétanisés.

— Que s’est-il passé ? s’étonna Uliana en braquant ses yeux sur Rita.

— Vous pouvez remercier les capteurs de risques, répondit-elle, soulagée. Ce sont eux qui ont déclenché le processus de secours de l’appareil… Encore une belle invention !

— Mais pourquoi l’oiseau s’est-il effondré brusquement ? insista-t-elle.

— Le programme préenregistré d’une séquence de défense a obligé notre engin à se fixer sur notre prédateur. L’ordinateur a dû penser que la distance qui nous séparait de lui était trop courte pour choisir une autre solution de fuite. Ensuite, une injection de curare a anesthésié l’animal en provoquant chez lui un relâchement musculaire foudroyant… Nous avons exactement cinq minutes pour déguerpir, c’est-à-dire le temps que l’effet paralysant du produit reste actif sur notre victime.

 

Le module araignée rentrait maintenant s’abriter au dépôt et traversait une zone sableuse où étaient répandues quelques longues aiguilles au pied d’un grand pin. Après avoir franchi une racine imposante à la base du conifère et pendant qu’ils amorçaient la descente, un signal sonore les informa d’une présence animale qui se dirigeait vers eux par l’arrière. C’était une fourmi aux mandibules bien acérées qui semblait plutôt offensive.

— Gardez votre calme ! déclara Rita Keerk à ses élèves qui se demandaient encore une fois à quelle épreuve ils allaient être soumis.

— Elle se déplace vite ! murmura Diego à Jawaad qui était à sa droite.

— Profitons de notre avance pour envoyer une sonde sur notre adversaire, proposa Rita Keerk à Diego. Pour cela, baissez la visière de votre casque… Voyez-vous apparaître devant vous un écran de contrôle avec un viseur ? Caressez maintenant de votre main le côté extérieur gauche ou droit des accoudoirs de votre fauteuil. Remarquez-vous que celui-ci se transforme en un tapis de souris d’ordinateur ? Un curseur suit exactement les mouvements de vos doigts sur l’écran… Dirigez-vous vers les options proposées en bas du viseur et cliquez sur « S1 ». Cela va déclencher l’envoi de la sonde sur la fourmi.

Diego obéit aux ordres de Rita. Il déplaça l’extrémité de son index jusqu’au bouton bleu qu’elle lui avait indiqué et pressa son doigt sur le fauteuil. Il vit sur son viseur la sonde partir comme un missile en direction de l’hyménoptère, le contourner et revenir tout droit sur le module. Puis elle se rangea à nouveau dans l’appareil et le bouton « S1 » de l’écran changea de couleur pour clignoter en rouge.

À la surprise générale, la fourmi, qui les avait rejoints, frotta ses antennes plusieurs fois sur les parois du module et au lieu de le combattre, se désintéressa de la fausse araignée. Elle continua sa course pour disparaître un peu plus loin jusqu’à la base de la racine, sous les yeux médusés des ingénieurs qui en profitaient pour souffler, maintenant que le danger était écarté.

— Je suppose que vous avez tous entendu parler de ces substances chimiques odorantes que dégagent les insectes pour communiquer entre eux… Ces fameuses phéromones ! Cela vous dit quelque chose ? demanda Rita Keerk à ses coéquipiers.

— Bien sûr, répondit Tseyang. Ce sont des signaux qui agissent à doses moléculaires sur de très grandes distances. Elles déclenchent des réactions physiologiques ou comportementales entre des individus de mêmes espèces, comme l’attirance sexuelle par exemple.

— Exactement, approuva Rita Keerk. Comme vous avez pu le remarquer tout à l’heure, les fourmis, comme la plupart des insectes, disposent d’organes sensoriels au niveau des antennes. Des chimiorécepteurs qui leur permettent ainsi d’identifier si la créature qui dégage la phéromone est un allié ou un ennemi.

— Nous avons vu effectivement la fourmi brosser avec ses antennes notre véhicule, évoqua Tseyang, mais pourquoi ne s’est-elle pas inquiétée de l’appareil puisqu’il ne produit pas de phéromones ? Elle aurait dû au contraire ne pas le reconnaître et l’attaquer, non ?

— Et bien justement non, trancha Rita Keerk. Notre module fabrique des phéromones de synthèse… Lorsque nous avons largué la sonde vers la fourmi, elle est revenue vers nous chargée des signaux chimiques que celle-ci dégageait. Une fois encore, par l’intermédiaire de notre ordinateur central, ces signaux ramenés par la sonde ont permis l’élaboration instantanée des mêmes substances synthétiques. Notre appareil les a aussitôt répandues dans l’air… Au lieu de considérer le module comme un ennemi, la fourmi l’a reconnu comme un de ses semblables.

— Très intéressant ! conclut Tseyang. Et je suppose que si nous n’avions pas pensé à envoyer la sonde vers l’animal, les capteurs de risques auraient pris l’initiative de le faire à notre place, n’est-ce pas ?

— Évidemment, mais dans la mesure du possible, c’est toujours bon d’anticiper un peu. En cas de danger, quelques secondes de gagnées peut être déterminant ! affirma Rita avec conviction.

 

De retour au QG, ils rangèrent le module dans son hangar. Ces séances en compagnie de Rita Keerk leur avaient permis de mieux la connaître. Plus le temps passait en sa compagnie, plus ils l’appréciaient. Ses compétences, mêlées à sa bonne humeur, faisaient d’elle un professeur de choix et ils avaient conscience que tout ce qu’ils apprenaient avec elle était indispensable à leur survie. Son dévouement était sans limites et ils lui en étaient reconnaissants. De plus, Rita était une belle jeune fille et se former en sa présence ne gâchait rien, bien au contraire. Ils décidèrent qu’à partir d’aujourd’hui, ils se tutoieraient.

— Quel est le programme pour demain ? interrogea Uliana en embrassant Rita pour lui dire au revoir.

— Oui, rajouta Jawaad… quel tour de magie vas-tu encore nous apprendre cette fois-ci ?

— Tu ne crois pas si bien dire, gloussa-t-elle en le regardant d’un air malicieux.

— Ah bon ? répondit-il, tout en écartant les paupières. On peut savoir de quoi il s’agit ?

— Non, les taquina-t-elle, consciente qu’elle aiguisait ainsi leur curiosité… C’est une surprise !

— Pas de surprise, Rita. Sinon nous n’arriverons pas à dormir cette nuit… On veut savoir ! supplièrent-ils tous ensemble en riant.

— Bon, d’accord, fit-elle… mais c’est bien parce que vous êtes d’excellents élèves. Ouvrez donc tous vos grandes oreilles… demain, nous…

— Demain, nous… ? reprirent-ils impatients.

— Demain, nous apprendrons à voler !

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