#ConfinementJour9 : – Partage de lecture du roman ” 2152 ” – Chapitres 22, 23 et 24

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

 

2152

Première période
« Que la fête commence ! »

Coupure de courant

 

Gallo s’était transformé, petit à petit, en un immense entrepôt bien ordonné où l’on pouvait trouver en réserve tout ce qui était susceptible de manquer au château au cours des prochains mois. Le village était désormais complètement investi par les élèves des « Iris » et tous participaient à la bonne marche du quotidien.

Démocratiquement, ils avaient décidé de ne pas se cantonner à un seul rôle, mais au contraire, de permuter le plus possible afin d’éviter la monotonie. Ils avaient bien conscience que certaines tâches étaient physiquement plus dures que d’autres. Couper le bois ou retourner la terre du jardin potager impliquait de se regrouper pour rendre la besogne plus facile.

Tout se discutait le soir après le dîner, devant la cheminée du salon, autour d’un bon feu. Chacun évoquait son travail du jour et expliquait à celui qui le remplacerait le lendemain ce qui restait à faire. Ensemble, ils évaluaient combien de personnes étaient nécessaires pour la réalisation de l’ouvrage et s’il le fallait, décalaient à plus tard d’autres corvées moins prioritaires pour libérer de la main-d’œuvre.

En général, la journée commençait tôt, car ils s’étaient imposé une règle, celle de ne plus travailler après la vaisselle du déjeuner. L’après-midi était consacré à des projets individuels qui ne devaient en aucun cas être empiété par les besoins de la collectivité. Chacun utilisait ce temps libre comme il lui plaisait. Certains ne faisaient rien et en profitaient pour se reposer au soleil et papoter avec des camarades. D’autres lisaient ou dessinaient et d’autres encore partaient en promenade, à pied ou à cheval.

 

Justement, un après-midi, Audrey, Colin et Salem décidèrent de faire une randonnée équestre au fond de la vallée pour admirer la forêt vêtue de sa parure automnale. Ils suivraient le chemin qui longeait la rivière depuis le village jusqu’à un petit lac en altitude. Saisissant l’aubaine d’une sortie, Patou cessa de ronger son os et les rattrapa à vive allure. Le chien adorait les balades et aboya joyeusement derrière les cavaliers quand il vit la direction qu’ils prenaient.

— Patou est tout excité, car il sait qu’un bon bain l’attend au lac…, déclara Audrey.

— Pourtant, répondit Salem, il ne fait plus très chaud maintenant. Il ne se doute pas que l’eau de l’étang est glacée…

— Regardez comme ce tapis de feuilles est magnifique ! s’exclama Colin du haut de son canasson… Comme il est épais !… Les hêtres blanc et gris sont encore plus impressionnants au milieu de cette couverture ocre rouge !

Les sabots des chevaux s’enfonçaient à travers cette couche végétale souple et légère. Chaque pas déplaçait les feuilles mortes qui s’entrechoquaient dans un doux bruissement. De son côté, Patou s’amusait à plonger dedans pour se cacher. Il en ressortait soudain comme un ressort en essayant d’attraper dans sa gueule les feuilles qui voltigeaient, sous l’effet de ses bonds, avant de retomber par terre.

Au bout d’une heure de promenade, ils arrivèrent enfin au bord du lac. Sans attendre, Patou s’empressa de nager et la fraîcheur de l’eau ne sembla pas le déranger. Il fit deux à trois petits tours puis rejoignit ses trois compagnons pour s’essorer devant eux frénétiquement.

— Va faire ça plus loin ! lui cria Audrey en reculant… Je n’ai pas envie de me mouiller.

Déçu de ne pas trouver de camarade pour jouer, il s’enfonça dans les taillis, les poils ébouriffés, puis disparut, profitant de cet immense espace pour partir à l’aventure. Pendant ce temps, les trois enfants attachaient les brides de leurs montures à la branche basse d’un arbre. Ils s’apprêtaient à s’asseoir sur l’herbe quand Colin aperçut un champignon.

— Chouette, une girolle !… Et une grosse en plus !

— Généralement, expliqua Salem, les girolles ne sont pas seules… Voyons où se cachent ses copines…

— On pourrait amener des champignons pour l’omelette de ce soir, proposa Audrey. Qu’en pensez-vous ?

— Oh !… Là !… Une autre !… Et là, encore deux ! cria Salem en invitant ses amis à le rejoindre.

Les voilà partis dans une formidable cueillette. Pris par le jeu de la découverte, ils s’avancèrent un peu plus en direction d’une parcelle de conifères et tombèrent soudain sur un bon coin. Sur la mousse verte, après avoir traversé l’épaisseur des feuilles humides, de petits chapeaux en entonnoir pointaient partout vers le ciel. Ils s’éparpillaient autour d’eux, en se signalant par leur couleur orange.

— Je vais chercher la sacoche qui est accrochée à ma selle ! cria Audrey avec enthousiasme. Ce soir, nous allons nous régaler !

Lorsqu’elle arriva près de son cheval, elle lui fit quelques caresses et attrapa précipitamment sa musette de toile. Elle choisit ensuite de longer le bord de l’eau pour rejoindre plus rapidement ses amis quand un rugissement la stoppa net. Cela venait de l’autre côté de l’étang. Ce hurlement était d’autant plus troublant, qu’il était amplifié par l’écho glacé de la vallée.

— Qu’est-ce que c’est ? s’inquiéta Audrey, toute tremblante, auprès de Colin et Salem qui accouraient déjà vers elle, intrigués.

— Ça provient de là bas ! indiqua Colin à ses camarades, montrant du doigt une légère pente boisée qui plongeait directement dans le lac.

Le cri se répéta plusieurs fois, intercalé de quelques aboiements que reconnurent tout de suite les enfants.

— Patou a dû rencontrer un animal… Mais quelle bête peut beugler comme cela ? se demanda Salem.

Puis ils entendirent des craquements violents de branches en différents points de la forêt. Des bruits secs et aigus se rapprochaient progressivement de l’étendue d’eau. Tout à coup, ils aperçurent leur chien se jeter dans l’étang, suivi d’une énorme forme brune avec des bois sur la tête. Ils s’engageaient tous les deux vers le milieu du lac.

— C’est un cerf ! hurla Colin.

Patou, poursuivi par le cerf qui bramait sauvagement, se faisait rattraper. La nage du cervidé était plus efficace, en raison de ses grandes pattes et celui-ci semblait prendre l’avantage. Curieusement, Patou changea subitement de direction. Il recula et contourna le gros mâle tout en maintenant une distance respectable afin de se retrouver derrière lui. À cet instant précis, avant que le cerf n’ait eu le temps de se retourner, il lui mordit la queue. De colère, l’animal gesticula dans tous les sens et fit claquer ses bois en déplaçant violemment sa tête à la surface de l’eau pour se défendre contre le chien. De grandes éclaboussures s’élevaient au-dessus d’eux et Patou préféra abandonner la partie, de peur d’être assommé. Il essaya de regagner la rive au plus vite. L’animal farouche ne chercha pas à continuer la poursuite et, fier de sa victoire, se dirigea vers les enfants pour sortir de l’eau.

— Filons ! suggéra Salem qui voyait la bête s’approcher d’eux à toute allure.

Colin analysa rapidement l’environnement et aperçut, à une quinzaine de mètres, un chêne au tronc épais dont les premières branches étaient suffisamment basses pour espérer pouvoir grimper dessus.

— Venez ! ordonna-t-il, en attrapant la main d’Audrey afin qu’elle puisse courir plus vite.

Au pied de l’arbre, Salem et Colin firent la courte échelle à leur amie qui s’empressa de se hisser sur la branche la plus accessible.

Le grand cerf avait désormais pied et accéléra son allure pour sortir du bassin. Il en profita pour s’essorer en secouant énergiquement sa fourrure. Colin aida Salem à grimper à son tour dans le chêne, tout en surveillant l’animal sauvage qui émergeait de l’eau. Une fois sur la berge, le cervidé bomba son poitrail massif et tendit son cou élancé. Il ne cessait de les dévisager de ses yeux furieux. De colère, il brama de toutes ses forces, ce qui affola les trois chevaux groupés non loin de là et qui tentèrent de se détacher. N’y arrivant pas, ils hennirent nerveusement et tournèrent leurs postérieurs vers le danger, prêts à assener des coups de sabot pour se défendre.

Au cœur de ce concert de gémissements, Colin essayait d’attraper en vain la main de Salem pour qu’il les rejoigne dans l’arbre. Mais le cerf le chargea en orientant vers lui sa ramure meurtrière, à l’horizontale.

— Donne-nous ta main, Colin ! hurlèrent Salem et Audrey. Ils se contorsionnaient pour s’abaisser au maximum vers lui, tandis qu’ils tendaient leurs bras dans sa direction.

Colin eut le courage, malgré l’attaque de l’animal en furie, de s’éloigner du chêne pour prendre plus d’élan. Lorsque la distance lui parut convenable, il se précipita à nouveau vers l’arbre et profita de sa vitesse pour grimper avec ses pieds sur le tronc. Au passage, il saisit une branche dans sa main droite et le bras de Salem dans sa main gauche. La peur au ventre, il se sentait désormais plus léger que l’air et il eut l’impression qu’il pouvait continuer jusqu’au sommet sans problème. Il préféra s’arrêter au niveau de ses camarades et se retourna quand le cerf stoppa net devant le chêne. Celui-ci beugla à nouveau pour les intimider et leur rappeler qui était le roi dans cette contrée.

Devant les enfants statufiés de peur, il partit enfin, la tête haute, pour s’enfoncer dans la forêt et disparaître à travers les taillis.

Il leur fallut un certain temps avant d’oser redescendre de leur petit refuge. Ils scrutaient l’horizon pour être sûrs que le cervidé ne revenait pas. Au moment où ils décidaient de quitter l’arbre, un bruit dans les buissons d’à côté les fit tressaillir et aussitôt, ils se retranchèrent avec inquiétude dans leur tour protectrice.

— C’est Patou ! s’écria Audrey qui était toujours dans le chêne et qui observait les abords.

Le toutou s’approchait d’eux, tout penaud, les oreilles baissées, sollicitant les enfants pour être câliné. Il avait besoin de réconfort après cette terrible poursuite qui l’avait épuisé et bien secoué.

— Mon pauvre Patou, tu trembles encore de frayeur… Tu as eu la peur de ta vie… Ce cerf était vraiment impressionnant… Toi qui cherchais un compagnon pour te baigner, tu en as trouvé un de taille ! lui dit Salem, tout en le tapotant pour le rassurer.

— Allez, c’est fini maintenant, rajouta Audrey. Tu vas rester avec nous et nous aider à ramasser des champignons. Ce sera moins dangereux.

La sacoche fut vite remplie, en raison de l’abondance des chanterelles. Sûrs de leur succès, ils étaient à présent impatients de ramener leur trésor à Gallo. Chacun récupéra sa monture et le petit groupe repartit tout joyeux sur le chemin du retour en admirant encore une fois la beauté du paysage qui avait une tout autre allure à la lueur du soleil couchant.

Ils trottinaient dans un décor monochrome, presque surnaturel. Tout était doré, les nuages dans le ciel, les feuillages au-dessus de leurs têtes, le sol… eux-mêmes, à chaque fois qu’ils traversaient les faisceaux lumineux qui s’étalaient entre les arbres.

 

Un peu plus tard, alors qu’ils s’approchaient du village, le jour tira sa révérence et la vallée s’assombrit à son tour.

Le bruit de leurs sabots résonnait dans la ruelle principale de Gallo. Les trois enfants se dirigèrent tout de suite vers l’écurie tandis que Patou les abandonnait, sans doute pressé de retrouver sa gamelle.

Devant l’abri, Colin qui était en tête stoppa son cheval, sauta de sa selle et ouvrit les deux battants de la porte, puis se tourna vers l’interrupteur pour brancher la lumière.

— Tiens, dit-il étonné, ça ne marche pas.

Il essaya une nouvelle fois d’actionner le bouton, mais ce fut sans effet.

— L’ampoule a dû claquer. Je vais la remplacer.

Dans l’obscurité, il appliqua sa main contre la cloison de la pièce et avança en tâtonnant jusqu’à atteindre une petite niche dans laquelle il pensait trouver une lampe de poche. Elle était bien là. Il la mit en marche et se dirigea vers un meuble rustique en mauvais état qui n’était pas très loin. Il ouvrit le placard de droite et repéra une ampoule de rechange à l’intérieur. Contre le mur, deux gros pitons retenaient une échelle métallique ; il la détacha et se dépêcha de l’installer sous le plafond, au centre de l’écurie. Salem lui proposa de tenir l’escabeau pendant qu’il montait dessus.

Une fois en haut de l’échelle, il dévissa l’ancienne ampoule pour la remplacer par la neuve puis demanda à Audrey d’enclencher à nouveau l’interrupteur.

— Ça ne marche toujours pas, lança-t-elle. C’est peut-être un fusible… On verra ça plus tard au grand jour…

— OK, répondit-il. Nous allons mettre les chevaux dans leurs boxes et nous les brosserons demain.

Après avoir débarrassé les montures de leurs équipements, ils refermèrent la porte de l’écurie et s’avancèrent vers le pensionnat. Comme la ruelle était également sombre, ils remarquèrent que l’éclairage public ne fonctionnait pas non plus. Ils ralentirent leur marche pour ne pas s’entraver et atteignirent le porche du château en reconnaissant sa silhouette noire au milieu de la nuit. Là encore, aucune lumière en vue. Ils s’engagèrent dans la cour dont ils apercevaient à peine les reliefs des pavés et distinguèrent cette fois-ci, derrière un carreau de fenêtre, une petite flamme vacillante. Salem tourna la poignée de la porte centrale du bâtiment et les trois enfants s’introduisirent dans le hall d’entrée pour obliquer rapidement vers la faible lueur. Une seule bougie trônait sur la table de la salle à manger. Le couvert était mis et n’attendait plus que ses convives…

La pièce était vide.

— Mais où sont-ils tous ? s’étonna Audrey, dont la flamme illuminait sa belle chevelure bouclée.

— J’entends des voix derrière la porte du salon, remarqua Colin… ils doivent être à côté.

— Allons-y, suggéra Salem impatient, en s’engageant tout droit vers le fond de la pièce.

Lorsqu’ils eurent ouvert la porte, ils virent que tous leurs amis, installés en rond autour de la cheminée, se tournaient vers eux avec tristesse. Comme ailleurs, les lampes du salon étaient éteintes.

— Que se passe-t-il ? demanda Colin à Pierre Valorie.

— Nous n’avons plus de courant. Il a été coupé à dix-neuf heures exactement, répondit-il soucieux.

— Oui, rajouta Lisa… nous faisions la cuisine quand bizarrement tout s’est arrêté. Mademoiselle Allard est partie vérifier si le disjoncteur s’était déclenché, mais ce n’est pas le cas. Par contre, le compteur ne tourne plus, comme dans toutes les maisons du village.

— Qu’allons-nous devenir sans électricité ? s’enquit Salem, en s’adressant à son professeur de physique.

Roméo devança Camille Allard et répondit à sa place, au milieu d’une assistance complètement muette :

— On est mal, les amis… Ça craint vraiment !

 

Drôle de réveil

 

Le nouveau peuple élu était réparti aux pieds des monts Oural dans trois cités souterraines : Euphrosyne, Thalie et Aglaé. Cette dernière était en quelque sorte la maternité du PNC. Là, naîtraient ses premiers enfants qui seraient de suite confiés à des éducateurs. Leur mission consisterait à en faire de bons et loyaux serviteurs, prêts à aider l’organisation révolutionnaire, de tout leur cœur et de toute leur âme.

Ces bébés seraient en même temps le vivier du centre de clonage de la cité, destiné à créer le reste de la population et dont Susie Cartoon était la responsable avec Qiao Kong-Leï, son assistante. Éminentes spécialistes du génome humain, elles avaient d’importants projets pour parvenir à concevoir l’homme idéal. Elles étaient prêtes à trafiquer les gènes de ces nouveau-nés. Elles s’étaient engagées à répondre aux exigences du Grand Maître qui souhaitait des individus résistants et serviles. Leurs récents travaux sur le matériel génétique et leur ambition d’aller très loin dans ce domaine de recherche les avaient naturellement désignées pour ce poste qu’elles avaient aussitôt accepté.

Thalie abritait la quasi-totalité des membres du PNC. Ses habitants étaient composés uniquement des terriens qui avaient refusé la miniaturisation. Après avoir été contactés par les responsables du Parti pour leurs compétences techniques, ils assuraient l’entretien et la maintenance des trois cités. Ils étaient les serviteurs du peuple.

Enfin, Euphrosyne était la base militaire du PNC. C’était là que gouvernait Anikeï Bortch, le « Grand Maître », en compagnie de son second, Razoumnik Irmoï ou « Number one » qui commandait la Brigade Spéciale. Ils étaient tous les deux à l’origine du Parti de la Nouvelle Chance et le dirigeaient d’une main de fer. Leur maxime était « ordre et obéissance ».

Pour les aider dans cette tâche, ils avaient formé cette fameuse Brigade Spéciale, appelée aussi la « BS ». Les dix mille soldats qui la composaient avaient changé leur nom pour un numéro. Tous avaient juré de servir leur nouveau monarque, le Grand Maître, et d’assurer la discipline au sein de la population. C’était également à Euphrosyne que se trouvait le centre de redressement et de revalorisation de la race humaine, destiné à remettre sur le droit chemin tous ceux qui oseraient douter de l’idéologie du Parti.

 

*

 

Le réveil des jeunes eut lieu à l’occasion d’une grande fête que les membres du PNC avaient appelée « la renaissance ». Dans l’immense salle principale de la cité d’Aglaé, mille caissons bleus étaient alignés à côté de mille autres de couleur rose. Mille garçons de plus de quinze ans dont Mattéo faisait partie, en compagnie de mille jeunes filles de la même tranche d’âge. Cette jeunesse représentait, pour les citoyens du PNC, le symbole d’une ère nouvelle, le commencement d’une époque où l’ordre règnerait enfin. La race humaine devait repartir sur des bases révolutionnaires sans laisser de place au hasard ni à la fantaisie. Elle ne devait plus vivre les inquiétudes qu’elle avait connues dans le passé.

— Mes chers amis, expliqua d’une voix doucereuse le Grand Maître à son micro face aux adolescents qui s’extirpaient de leurs caissons, à moitié endormis… Vous êtes les fleurs de notre avenir et vos enfants en seront les fruits. Nous avons mis toute notre espérance en vous et nous comptons sur vous pour nous offrir des bébés. Les serviteurs du peuple se sont portés volontaires pour vous chérir et vous accompagner durant cette heureuse période, au sein de la cité d’Aglaé. N’hésitez pas à leur demander tout ce que vous souhaitez, ils sont là pour exaucer vos vœux.

Les serviteurs du peuple, vêtus d’un kimono orange, s’approchèrent d’eux avec un large sourire pour leur présenter leurs nouveaux costumes. Les jeunes les enfilèrent pendant que les serviteurs retiraient de la salle l’ensemble des caissons. Bientôt, ils étaient tous immobiles face au Grand Maître, dans leurs ridicules habits bleus et roses, pour que les filles se distinguent clairement des garçons.

Sans trop comprendre comment ils avaient atterri dans ce lieu insolite, ils écoutaient béatement le Grand Maître.

— Que vous êtes beaux ! s’exclama-t-il sur son podium, devant eux. Que les futurs parents de la nouvelle race humaine sont beaux ! Soyez les bienvenus dans votre demeure d’adoption. Vivez comme bon vous semble et que la fête commence !

Il leva son bras vers le plafond et les lumières s’éteignirent soudain. Ils se retrouvèrent dans le noir un bref instant quand tout à coup des spots multicolores vacillèrent dans tous les sens au rythme de la musique techno. Déjà, des serviteurs leur proposaient à boire en passant au milieu d’eux avec des plateaux remplis de verres étincelants. D’autres encore arrivaient avec des toasts salés ou des assiettes de petits gâteaux, tous plus attirants les uns que les autres. Tout était fait pour les mettre à l’aise et créer une ambiance décontractée. Pour ces enfants qui venaient des quatre coins du monde et qui n’avaient jusqu’à ce jour aucune raison de se rencontrer, c’était un bon moyen de faire connaissance. Petit à petit, ils dansaient tous. C’était très tentant de ne pas se poser de questions et de se laisser aller à l’insouciance. La musique était entraînante et la nourriture aussi… alors, pourquoi s’en faire ?

— A bientôt mes amis ! déclara le Grand Maître, rassuré de voir que la fête prenait une excellente tournure.

Il descendit du podium et traversa la foule en mouvement, serrant quelques mains au passage pour encourager les jeunes à s’amuser. Il passa devant Mattéo sans le remarquer. Par contre, il salua chaleureusement une de ses voisines et continua son chemin, suivi de Number one ainsi que de quatre gardes du corps vêtus de noir qui se forçaient à sourire.

Le cœur de Mattéo s’accéléra tout à coup, car leur présence réveilla en lui le souvenir de la terrible scène où, dans la ferme, ses trois agresseurs dirigeaient leurs gants noirs sur sa famille. Ils étaient habillés comme ses kidnappeurs : long manteau sombre et bottes montantes…

« Ça y est, maintenant tout est clair ! », réalisa-t-il… « Mon anniversaire, les coups contre la porte de la maison, leur apparition, leurs propos délirants et mon père qui se mettait en colère »… Après ? C’était le vide. Il ne se rappelait de rien… sauf qu’il était ici, au milieu d’autres jeunes de son âge qui se dandinaient, emportés par d’agréables sonorités. « Mes parents, que sont devenus mes parents ? », se demanda-t-il. Il désirait à tout prix parler à ces hommes pour savoir réellement où il était. Mattéo essaya de sortir du groupe, mais les danseurs étaient tellement serrés les uns contre les autres qu’il ne parvenait pas à rattraper le Grand Maître et sa suite. Ils étaient déjà en train de quitter la salle par un couloir gardé par deux colosses. Mattéo arriva enfin à leur niveau et il s’apprêta à s’engager dans ce même passage quand les géants l’agrippèrent par le bras.

— Que veux-tu ? lui demanda sèchement le plus gros.

Sa triste expérience avec ses collègues l’incita à rester prudent.

— Je voudrais parler au Grand Maître…, répondit Mattéo.

— On ne parle pas au Grand Maître, lui murmura-t-il à l’oreille en serrant son bras plus fortement pour le retenir.

— Aïe, vous me faites mal ! rétorqua-t-il, en essayant de détacher sa manche avec sa main libre.

— Si le Grand Maître désire t’entendre, il t’appellera… d’accord ? argumenta le deuxième géant qui le dirigeait de force, à nouveau vers ses compères. Que voulais-tu lui dire ?

Sa voix était suffisamment menaçante pour que Mattéo comprenne qu’il valait mieux ne pas le contrarier et il préféra désormais lui mentir.

— C’était juste pour le remercier de nous accueillir si gentiment… c’est tout…

— Très bien, tu peux compter sur nous pour lui transmettre ton message. Et maintenant, insista-t-il, va te divertir avec tes nouveaux amis.

Mattéo acquiesça en faisant mine de sourire et plongea dans la foule pour disparaître de leur vue.

Dans cette ambiance festive, Mattéo déambulait parmi les danseurs qui semblaient aussi heureux qu’inconscients. Ils ne paraissaient pas préoccupés comme lui. Ils avaient l’air de bien s’amuser…

À présent, Mattéo avait très soif, car il n’avait pas bu depuis son réveil. Sa gorge était sèche. Il cherchait autour de lui un de ces serviteurs orange qui distribuaient des boissons. Il en aperçut un vers sa droite à une dizaine de mètres et décida de le rejoindre pour se désaltérer. Il essaya de se frayer un passage à travers la foule en mouvement et lorsqu’il fut enfin à ses côtés, celui-ci présenta son plateau en s’inclinant cérémonieusement.

Il tendit son bras pour attraper un gobelet coloré et fut soudain bousculé par une jeune fille qui sauta sur son dos en gloussant. Sous le choc, Mattéo lâcha son verre et fut propulsé, la tête la première, sur le torse du serviteur qui tomba par terre. Les boissons qu’il transportait giclèrent dans tous les sens. Étalé de tout son long sur le sol, il était écrasé par cette fille inconnue, complètement déchaînée, qui rigolait aux éclats.

— Oh, excusez-moi Monsieur ! dit Mattéo tout confus au serviteur, en essayant de se relever.

— Ce n’est pas grave jeune homme, lui répondit-il, sans avoir l’air contrarié. Vous êtes ici pour vous amuser… je vais en chercher d’autres.

Il tentait de se débarrasser maladroitement de cette demoiselle qui restait accrochée à son cou. Elle devait être complètement ivre pour se comporter de la sorte et Mattéo trouvait cela très désagréable. Quand le serviteur partit avec son plateau vide, elle approcha sa bouche de son oreille et lui chuchota discrètement…

— Surtout, ne bois pas leur liqueur… C’est du poison !

— Comment ? demanda-t-il, surpris, en reculant sa tête pour mieux l’observer.

— Je te dis que ce breuvage n’est pas clair… je pense qu’il contient une drogue.

Mattéo contempla son visage qui n’avait plus rien à voir avec celui de la fille excitée de tout à l’heure. Son regard était au contraire très lucide et elle était maintenant tout à fait calme. Ses yeux étaient couleur noisette, ses cheveux lisses et sombres descendaient jusqu’à ses épaules. Sa peau était assez matte. Il la trouvait plutôt jolie. Cependant, il ne laissa rien paraître et l’interrogea…

— Comment peux-tu dire ça ?… Tu n’as pas l’air droguée ?

— Nous sommes plusieurs à avoir remarqué que certains d’entre nous avaient des attitudes curieuses. Moi-même, je discutais avec une fille qui avait déjà bu plusieurs verres lorsque j’ai vu soudain son regard se transformer et devenir inexpressif. Ces yeux se sont mis à se perdre dans le vague et elle répondait n’importe quoi à mes questions.

— Ah bon ? rétorqua-t-il.

— Je suis désolée de t’avoir bousculé, mais je préférais faire l’idiote pour ne pas attirer l’attention de ce gardien. Nous sommes sûrement observés et nous devons nous montrer plus malins qu’eux… Au fait, comment t’appelles-tu ?

— Mattéo… et toi ?

— Poe.

— C’est un beau prénom ! lui déclara-t-il. De quelle région es-tu ?

— Océanie.

— Dans l’Océan Pacifique ? Tu es de là-bas ?

— Oui, et toi… d’où es-tu ?

— Je suis Européen… Mais, je me demande bien où nous sommes. Je ne me souviens de rien… depuis que des hommes habillés en noir se sont introduits chez moi et m’ont agressé avec mes parents. Nous avons reçu comme une décharge électrique qui nous a fait perdre connaissance. Je me suis réveillé ici, en même temps que les autres jeunes qui sont autour de nous.

— Moi, c’est un peu pareil, lui expliqua-t-elle. J’étais partie pêcher le matin, avec mon canot, dans la mangrove qui encercle mon île. J’étais déjà loin de notre paillote quand je m’enfonçais dans un bras de mer assez large au milieu de la végétation. Je ne faisais aucun bruit et je pistais les poissons qui se cachaient entre les racines des palétuviers. Le vacarme d’un moteur a perturbé soudain ce silence et j’ai vu arriver sur moi deux hommes, comme tu les as décrits, dans une embarcation métallique. J’étais morte de trouille… Ils ont collé leur bateau contre le mien et celui qui était devant a sauté sur moi sans dire un mot. Il a appliqué un chiffon parfumé sur mon visage pendant que le deuxième me retenait dans ses bras. Il me serrait si fort que je ne pouvais même plus bouger. J’avais l’impression d’étouffer… Je sentais de l’air glacé dans mes poumons… Ma tête s’est mise à tourner et puis… j’ai perdu connaissance.

Elle fixa Mattéo dans les yeux et il vit poindre derrière ses délicates paupières deux petites larmes rondes. Tout son visage se crispa d’un coup et elle colla son front sur son épaule en pleurant.

— Mes parents doivent croire que je me suis noyée ! hoqueta-t-elle. C’est horrible. Qui sont ces gens ? Pourquoi ont-ils fait ça ?

Mattéo se retrouvait tout bête en tenant Poe dans ses bras. C’était la première fois qu’il se trouvait dans ce genre de situation. Au-dessus de sa chevelure, il aperçut un serviteur qui les examinait d’un air ému, s’imaginant sans doute être le témoin d’une tendre et nouvelle idylle. Il baissa à nouveau la tête vers Poe. Son cou était maintenant tout trempé, des pleurs de sa compagne. Il lui posa ses deux mains sur le dos sans appuyer, de peur de la mettre mal à l’aise, lui qui l’était déjà.

— Je te promets qu’on ne va pas se laisser faire comme ça, lui murmura-t-il à voix basse pour que cet idiot de serviteur n’entende pas ses propos.

Du coup, elle s’écarta de lui pour le fixer à nouveau dans les yeux et fit un signe de la tête en guise d’approbation.

— Ils vont nous le payer très cher ! lui annonça-t-elle en reposant son visage mouillé sur son torse.

Au même instant, le serviteur croisa son regard. L’homme lui adressa un horrible rictus découvrant toute sa dentition comme pour l’encourager à aller plus loin avec sa cavalière. Mattéo crut rougir de honte et lui répondit par un sourire timide pour lui laisser penser qu’il maîtrisait la situation.

« Espèce de crétin ! », songea-t-il en lui-même. « Poe a raison… Vous allez nous le payer cher ».

Il prit la main de Poe et l’amena avec lui pour échapper à sa vue et se fondre parmi les autres adolescents.

— Essayons de réunir avec nous, tous ceux qui semblent encore lucides… lui proposa-t-il. Nous devons absolument organiser notre défense contre ces cinglés !

Au cœur de la foule hypnotisée par les faisceaux lumineux qui jaillissaient de tous côtés, au milieu des danseurs en transe dont les corps vibraient au rythme de la puissante musique, ils avançaient en se dandinant, simulant ainsi de participer à l’euphorie ambiante.

Mais, ce faisant, Mattéo et Poe recherchaient discrètement de nouveaux alliés pour se préparer à lutter contre ce fichu PNC…

 

Adieu la modernité

 

Les premiers flocons de neige tombaient lentement devant les fenêtres du dortoir des « Iris ». Ce matin-là, les enfants collèrent leurs bouts de nez contre les carreaux et contemplèrent ce merveilleux spectacle qui chaque année venait les surprendre…

— Je descends dans la cour ! s’écria Pauline, déjà en train d’enfiler son anorak.

— Moi aussi ! enchaîna Manon tout excitée. C’est trop cool !

Une demi-heure plus tard, tout le monde était dehors pour sentir se poser sur sa peau ces petites plumes blanches, si froides et si légères. Cette année, l’hiver était plutôt précoce. Pauline et Manon se donnèrent la main et dansèrent de joie en tournant sur elles-mêmes. Cette saison annonçait le temps des batailles de boules de neige, des igloos, des bonshommes de neige et des glissades… Beaucoup de bonheur en perspective.

Lucas aussi aimait cette époque de l’année. Il fermait les yeux et la tête renversée en arrière, il comptait les flocons qui atterrissaient sur son visage. Avec sa bouche grande ouverte, il en avalait le plus possible grâce à sa langue toute rose qu’il tendait vers le ciel pour les piéger. Quand il fut rassasié et surtout dès qu’il se sentit tournoyer à cause de sa posture, il ouvrit les paupières et sourit. Cette sensation d’étourdissement était agréable. Il savourait cet instant furtif qui lui faisait perdre gentiment l’équilibre. Puis il s’assit et observa la chute régulière des flocons qui continuait à l’hypnotiser. Ces milliers de petits points lumineux faisaient écran devant le mur du château. Il apercevait à l’étage, derrière les fenêtres, les silhouettes un peu floues de ses professeurs qui étaient restés à l’intérieur et qui ne semblaient pas partager le même enthousiasme.

— Nous devrions leur dire de rentrer, grogna Pierre Valorie. Ils vont être trempés !

— Allons Pierre, ne sois pas nerveux comme ça dès le matin… soupira Jade Toolman. Regarde comme ils sont mignons… Au moins, eux savent vivre le moment présent et profiter des petites joies de la vie. Nous devrions faire pareil…

— Je vais relancer le feu dans la cheminée, informa Alban Jolibois à ses collègues. Je crois que l’on aura dans peu de temps, un tas de vêtements à sécher.

— J’ai l’impression qu’il fait aussi froid dedans que dehors… Il n’y aurait pas une fenêtre ouverte quelque part ? demanda Camille Allard en remontant énergiquement le col de son pull en laine bien épais.

— Mets la grosse marmite sur le feu, recommanda Pierre Valorie à Alban Jolibois. On pourra également leur servir un thé chaud…

Depuis l’absence d’eau courante, de gaz et d’électricité, les pensionnaires des « Iris » avaient changé la belle gazinière de la cantine pour une vieille, récupérée dans la maison d’un villageois. Ils avaient remplacé le gaz de ville par du propane et s’alimentaient désormais grâce à des bouteilles qui heureusement étaient encore présentes dans le hameau.

S’ils avaient pu résoudre temporairement le problème du gaz, cela n’avait pas été le cas pour l’électricité. Ils avaient dû se résigner à vivre sans et ce fut très difficile. D’autant plus que les jours raccourcissaient. Après avoir épuisé toutes les bougies du village, ils trouvèrent, par chance, des lampes à alcool dans les greniers du voisinage. Ils durent s’habituer à cette lumière tamisée qui, malgré tout, leur rendait bien service. Par contre, la chaudière ne fonctionnait plus et c’est à l’aide de quelques poêles à bois qu’ils équipèrent les pièces essentielles du bâtiment pour se chauffer.

Quant à l’eau, ils avaient canalisé une source qui dominait la petite commune de Gallo, trois cents mètres plus haut. Ils avaient creusé à la pioche une mince tranchée, profonde de dix à quinze centimètres, pour amener le précieux liquide jusqu’à l’ancien lavoir abandonné. Chaque matin, ils descendaient remplir leurs bidons dans le bassin et remontaient au château avec un stock suffisant pour la journée.

 

L’appel de la faim sonna spontanément l’arrêt des jeux. Les enfants rentrèrent avec leurs anoraks dégoulinants d’eau dans la maison, comme l’avait prévu Pierre Valorie.

— Attendez ! On procède par ordre ! déclara Camille Allard dans le vestibule en les accueillant avec un large sourire. Vous laissez sur les cintres tous les habits mouillés et vos bottes restent à l’entrée. Ensuite, vous allez vite vous changer et l’on se retrouve devant la cheminée pour le petit déjeuner.

Ils partirent en courant à la recherche d’un gros pull-over et se rassemblèrent autour de la grande table qui était disposée devant le feu. Alban Jolibois déposa l’imposante théière sur le dessous-de-plat pendant que Roméo préparait des tartines et que Violette apportait la confiture.

— C’est notre dernier pain, annonça Roméo. Nous devons prévoir de faire une nouvelle fournée.

— Qui a la responsabilité du pétrissage cette fois-ci ? s’informa Alban Jolibois.

Violette, Pauline et Colin levèrent la main pour confirmer que c’était leur tour. Puis chacun se rua sur la panière remplie de belles tranches de pain qu’ils croquèrent avec appétit.

Alors qu’ils savouraient le petit déjeuner…

— Monsieur ? s’enquit soudain Lisa auprès de son professeur, je me demandais… s’il n’y a plus d’électricité, en bas dans la vallée… notre message radio, enregistré au poste de gendarmerie ?… Qu’est-ce qu’il devient ?

Son intervention surprit toute la tablée, car aucun de ses amis n’y avait songé. Tous arrêtèrent de parler et les regards des enfants se tournèrent subitement vers Camille Allard.

— Nous pouvons considérer que notre appel ne passe plus, répondit-elle sans détour, à la place d’Alban Jolibois.

— Espérons que ce n’est pas le cas, déclara Audrey. Peut-être devrions-nous aller vérifier ? Qu’en pensez-vous, Mademoiselle ?

— À vrai dire, il y a trois jours, je suis allé voir ce qu’il en était dans les autres maisons, jusqu’à Torrente. C’est partout pareil. Je n’en avais pas parlé pour ne pas vous saper le moral. Excusez-moi… J’ai sans doute eu tort.

— Nous trouverons une nouvelle façon de nous signaler. Ne nous inquiétons pas…, ajouta Alban Jolibois. Allez, qui va chercher l’eau ce matin ?

Tous les garçons se levèrent en même temps et chargèrent les récipients vides sur une brouette.

— Il reste un jerrycan à moitié plein, observa Colin. Je le garde pour la confection de la pâte à pain.

Pendant qu’ils nettoyaient la table, Violette amena la bassine en plastique où reposait le levain bien gonflé, protégé par un torchon humide.

— Madame Toolman ? appela-t-elle. Pouvez-vous venir vérifier notre pâte, s’il vous plaît ?

Leur professeur de sciences tenait à inspecter le levain avant chaque fournée pour s’assurer qu’il se développait normalement. C’est elle qui leur avait montré comment fabriquer le pain. Ils avaient récupéré le stock de farine à la boulangerie de Torrente et l’avaient emmagasiné sur des étagères, dans la cave du château. Elle avait commencé par leur faire un cours sur la fermentation, l’action des enzymes, la dégradation de certains composés organiques et les transformations internes qu’engendraient ces réactions. Très vite, ses élèves manifestèrent une absence totale d’intérêt à ses explications abstraites et elle décida de passer directement à la pratique en créant avec eux du levain.

— Lucas, dit-elle… remplis un bol de farine et dispose-le dans ce récipient. José, tu prends maintenant ce même bol et tu verses de l’eau à l’intérieur. Ajoute-le ensuite au bocal qui contient la farine.

— Voilà, Madame… C’est fait, répondit-il.

— Écoutez-moi bien, reprit-elle. Si je mélange l’eau et la farine avec un troisième composant, une transformation va se réaliser et cette pâte va gonfler. Qui peut me dire quel produit je peux rajouter ?

Personne n’osait dire quoi que ce soit. Les élèves se regardaient d’un air interrogatif et, au bout d’un long silence, José leva la main.

— J’ai une idée, Madame… mais je n’en suis pas sûr.

— Nous t’écoutons, José. À quoi penses-tu ?

— Je propose d’enfoncer dedans, hésita-t-il, une pompe à vélo !

Tous ses copains s’esclaffèrent en chœur, comme l’espérait José.

— Que va nous apporter une pompe à vélo pour notre expérience, José ? dit-elle un peu agacée.

— Faire gonfler la pâte avec de l’air en l’actionnant, expliqua-t-il en plaisantant à son tour, ravivant ainsi les rires de ses compagnons.

— Très bonne intervention, José. Je te remercie… Avez-vous d’autres propositions aussi pertinentes ? les interrogea-t-elle à nouveau.

Personne ne trouvait.

— Du sucre ! lança-t-elle. Si je rajoute, par exemple, une cuillère de miel, je vais créer un milieu de culture qui va favoriser le développement de certains organismes présents dans ma pâte et qui va provoquer des réactions en chaîne. En conséquence, elle va augmenter de volume. Alors, qui dépose cette cuillère magique ?

Lilou enfonça consciencieusement sa cuillère dans le pot de miel liquide qui était sur la table et la ressortit pour la laisser couler sur le mélange. Lisa retroussa ses manches et malaxa l’ensemble un bon moment sous les regards attentifs de ses amis.

— Et maintenant ? demanda-t-elle. Qu’est ce que l’on fait ?

— On recouvre le tout d’un torchon humide et Lisa sera chargée de remuer cette pâte deux à trois fois par jour. Normalement, au bout de quelques jours nous devrions voir apparaître des bulles. Cela voudra dire que notre levain est bien vivant et qu’il est prêt à nous aider à faire du pain.

Depuis ce jour, les enfants des « Iris » savaient entretenir leur levain pour l’incorporer avec un nouveau mélange d’eau et de farine. Le résultat était toujours spectaculaire, car la pâte doublait chaque fois de volume en l’espace de quelques heures. Elle devenait ensuite une grosse masse molle. Ils pouvaient alors la cuire dans le vieux four à pain du château, qu’ils avaient remis en état, et obtenir une superbe miche, odorante et croustillante. Justement, ce jour-là, Colin avait brûlé plusieurs fagots de noisetiers dans le foyer et lorsque la pierre de la voûte commença à blanchir, il sut que la température était parfaite pour enfourner les pains à l’intérieur.

— Le four est prêt ! hurla-t-il devant la cuisine pour prévenir les filles.

— On arrive ! répondit Pauline qui rassemblait délicatement, avec Violette, les boules qu’elles avaient préparées sur un plateau.

En les attendant, Colin sortait les braises du four pour dégager la sole en brique, sur laquelle ils allaient disposer le pain. La chaleur était intense et il opérait rapidement pour ne pas se brûler.

— Les voilà ! annonça Violette, toute fière de leur travail.

— Je te remplace un peu, proposa Pauline à Colin. Sinon, tu vas cuire avant nos pains. Ton visage est tout rouge !

Elle saisit la planche en bois munie d’un long manche qui était à côté, plaça dessus les futurs pains et les enfourna sous la voûte brûlante. Dans une vingtaine de minutes, ils seraient bien dorés.

Tout en surveillant la cuisson, ils se retournèrent vers la cour pour contempler la neige qui n’arrêtait pas de tomber. Le sol était déjà recouvert d’un manteau blanc d’au moins dix centimètres d’épaisseur.

— Tiens, voilà les garçons qui reviennent avec leurs bidons ! remarqua Violette.

— Cela n’a pas dû être facile avec la neige, dit Pauline. Le chemin qui monte au château devait être une vraie patinoire…

La roue de la brouette écrasait la neige sur son passage. Au fur et à mesure qu’ils avançaient, elle dessinait derrière elle, une ligne sombre et sinueuse. Ils stoppèrent devant la porte de la cuisine et abandonnèrent leur cargaison de bidons vides pour entrer dans la maison.

— Pas trop froids, les gars ? demanda Pauline. Vous avez besoin d’un coup de main ?

— On doit prévenir Monsieur Valorie… l’eau ne coule plus ! informa José.

— Comment ça ?

— Je ne sais pas ce qui se passe, expliqua-t-il, mais le lavoir n’est plus alimenté.

 

Après s’être concertés, ils partirent inspecter la canalisation, munis de pioches, de pelles et de râteaux. Ils pensaient que la neige avait sans doute obstrué la conduite et qu’il suffirait de l’évacuer tout le long.

Bien équipés contre le froid, ils descendaient vers le bassin aménagé pour démarrer leurs travaux à cet endroit. Un épais brouillard s’était installé dans le village et la neige tombait maintenant à gros flocons.

— Donc, c’est bien entendu ! rappela Alban Jolibois. Nous nous suivons les uns les autres et, au fur et à mesure que nous montons, chacun donne un coup de racloir dans la tranchée… D’accord ?

Tous acquiescèrent en silence et prirent leur place dans la file.

— Allez ! hurla-t-il. C’est parti !

Le petit groupe avançait laborieusement et assumait son rôle consciencieusement. Même Patou n’aboyait pas. Tous savaient que cette eau était indispensable à leur survie, il s’agissait pour l’heure d’être sérieux. Ils extrayaient la lourde neige tassée dans la rigole et l’empilaient sur les côtés. Ils progressaient ainsi méthodiquement sans parler. Seul le bruit métallique de leurs instruments résonnait.

Le vent s’était soudain levé. Ils lui présentèrent leur dos pour ne pas recevoir les rafales de poudreuse dans la figure et continuèrent leur labeur pendant plusieurs heures, jusqu’à atteindre enfin la source.

— L’eau est gelée ! s’exclama Roméo qui était en tête.

Aussitôt, tout le monde lâcha ses outils pour le rejoindre et contempler la timide fontaine pétrifiée par le froid.

— Que peut-on faire ? s’inquiéta Audrey.

— Nous ne pourrons plus avoir d’eau ? demanda Manon à Jade Toolman qui était devant elle.

— Essayons de casser la glace pour voir si la source est saisie en profondeur ou uniquement en surface ! répondit-elle.

José s’empressa d’attraper le manche de sa pioche et donna quelques coups sur l’eau glacée. Celle-ci se fendilla puis, à force d’insister, finit par se briser. L’or bleu réapparut et entama progressivement son chemin dans la tranchée fraîchement remise en état. Tous applaudirent joyeusement.

— Isolons la sortie de la source pour éviter qu’elle ne gèle, expliqua Jade Toolman. Si l’on bâtit un petit igloo, il maintiendra une température constante et la protègera des intempéries… Vous sentez-vous capable de faire ça ? demanda-t-elle à ses élèves.

Ils ne s’en étaient pas rendu compte, tellement ils s’étaient concentrés sur leur ouvrage, mais le sol était désormais recouvert d’au moins trente centimètres de neige. C’était nettement suffisant pour construire un abri devant la source. Ils s’empressèrent d’amasser la neige et de la tasser vigoureusement pour en faire des petits pavés faciles à assembler. Malgré le temps qui tournait maintenant à la tempête, ils s’attelèrent à la tâche et, une heure plus tard, un superbe igloo d’un mètre de haut protégeait la roche où s’évacuait l’eau.

— Félicitations ! s’exclama Jade Toolman. Vous avez des dons de bâtisseurs… La neige peut à présent continuer à tomber dessus, elle ne fera que consolider notre ouvrage.

— Savez-vous quelle heure il est ? s’étonna Pierre Valorie en regardant sa montre… Quatre heures et demie. Nous n’avons pas vu passer le temps et nous n’avons même pas déjeuné… Je vous propose de rentrer au château pour nous remettre de nos efforts. Qu’en dites-vous ?

Sa suggestion fut la bienvenue… Effectivement, ils ressentaient tous une intense fatigue. Patou aboya pour donner le signal du départ et ils descendirent derrière lui, pleine pente, en direction du village. Ils veillaient à se suivre de très près, car au milieu de cet horrible blizzard, ils avançaient presque dans l’inconnu…

Heureusement, ils finirent par atteindre les « Iris » et se réfugièrent avec bonheur autour d’un grand feu.

 

La fin d’après-midi passa vite et lorsqu’ils eurent emmagasiné suffisamment de chaleur, ils s’installèrent à table pour se rassasier devant une délicieuse garbure que Pierre Valorie leur avait mijotée. Leurs visages réjouis autour de la marmite odorante faisaient plaisir à voir…

— Mais, où est José ? lança à la cantonade Lisa, pointant le doigt vers sa place vide.

— C’est vrai ça. Je ne l’ai pas vu depuis un moment, renchérit Salem. Peut-être est-il en train de faire une sieste sur son lit ? Je vais le chercher !

Un silence pesant s’installa dans la pièce et personne n’osa entamer le repas avant que Salem ne revienne avec leur ami.

— Il n’est pas dans la chambre, affirma-t-il à son retour, l’air inquiet.

Le cœur de Pierre Valorie se mit à battre intensément et il regarda ses collègues, le visage blême.

— Ses vêtements ? Son anorak ? Ses bottes ?… Sont-ils là ?

— Je vais voir ! dit Alban Jolibois en se levant précipitamment.

Quelques minutes plus tard, il réapparut affolé.

— Non ! Ses affaires ne sont pas ici… Il n’est pas rentré !

 

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