#ConfinementJour2 : – Partage de lecture du roman ” 2152 ” – Chapitres 1, 2 et 3

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

2152

Première période
« Que la fête commence ! »

Année 2152

 

Uliana avait le sourire ce matin. Elle s’était habillée lentement tout en regardant son corps dans les moindres détails devant le grand miroir posé sur la cheminée. C’était la dernière fois qu’elle se verrait ainsi… « Ce soir, tout aura changé », se disait-elle, « plus rien ne sera comme avant ». Elle sentit tout d’un coup un petit pincement au cœur, mais très vite, elle se reprit et pensa à l’avenir… « Ce soir, tout sera différent. Un monde nouveau en quelque sorte ».

Depuis cinq ans qu’elle se préparait à cette nouvelle vie au sein de l’équipe du professeur Boz, elle avait eu le temps d’y songer, d’en rêver, de douter même parfois. Pour Uliana, c’était devenu une évidence. On ne pouvait plus vivre de la sorte et les travaux du professeur avaient redonné à l’ensemble de la planète un nouvel espoir.

Une fois vêtue, elle prit son portable et appela Jawaad.

— Allo Jawaad ? C’est Uliana, tu vas bien ?

— Salut Uliana. La nuit fut bonne ?

— Oui, merci… Si je suis chez toi dans vingt minutes, ça te convient ?

— Parfait, je suis prêt moi aussi. Je préviens Diego. À tout à l’heure.

Aussitôt, Jawaad téléphona à Diego et, comme il ne répondait pas, laissa un message.

— Diego, c’est Jawaad. On se donne rendez-vous chez moi dans vingt minutes… à plus.

En repliant son téléphone, il se pencha sur son balcon d’un air pensif.

En face de lui, un magnifique chêne filtrait les rayons du soleil. Il contempla ses feuilles d’un vert tendre, presque transparent, qui s’agitaient doucement sous la brise matinale. Le printemps était une période de renaissance pour la végétation et c’était bien cette même sensation qu’il avait en lui. « Ce soir, je renaîtrai », pensait-il, « Après, tout sera différent ».

 

Tseyang gara sa voiture face à la maison du professeur Boz, éteignit le moteur, rangea la clé de contact dans la poche de son pantalon et en sortit, un peu distraite. Après avoir fermé la portière, elle contourna le véhicule pour atteindre le trottoir et réalisa soudain comme ses pas lui étaient étrangers. Jamais naguère elle n’y avait songé. Mettre un pied devant l’autre et se déplacer d’un mètre à chaque enjambée était si naturel… Elle n’avait eu jusqu’à présent aucune raison d’y penser.

Mais ce soir, tout serait différent. Alors elle se posta devant l’allée qui conduisait au seuil de la maison, retint sa respiration et se concentra sur le mouvement de ses jambes.

Elle voulait vivre ce bref instant avec intensité pour ne jamais oublier que d’avancer de dix mètres en trente secondes était extraordinaire. Arrivée au niveau de la sonnette, elle ferma les yeux une dernière fois puis sourit et appuya plus sereine, sur le bouton.

— Et bonjour Tseyang, dit le professeur avec jovialité en lui ouvrant la porte.

— Bonjour, Professeur, je ne suis pas trop en retard ?

— Mais pas du tout. Je prends ma sacoche et l’on peut y aller. Quelle splendide journée n’est-ce pas ?

— Oui Professeur, c’est bien qu’il fasse beau pour ce grand jour, car même si nous sommes confiants, c’est mieux pour le moral.

— Vous allez voir Tseyang, tout va bien se passer. Nous sommes prêts désormais. Comme vous le savez, tous les tests ont été concluants. Pourquoi attendre indéfiniment ? Mais, je reconnais comme vous que ce projet n’est pas anodin pour l’humanité. N’oublions quand même pas qu’il a été voté par tous les pays de la terre. Cet instant est magique et nous devons l’aborder avec beaucoup d’optimisme.

Le professeur Boz ne ferma même pas la porte derrière lui, comme si cela n’avait plus d’importance, et il suivit Tseyang jusqu’à la voiture tout en discutant. Il était bientôt dix heures. Ils devaient se rendre au QG pour onze heures en prenant au passage Diego, Jawaad et Uliana.

 

*

 

L’équipe du professeur Boz était particulièrement soudée et motivée. Chacun des membres avait volontairement choisi de se joindre à lui. Ils voulaient participer aux préparatifs de miniaturisation de l’espèce humaine. Ce projet avait été proposé par le professeur à tous les chefs de gouvernements pour assurer la survie de l’homme sur la terre.

En effet, depuis l’an 2000, le monde avait basculé dans une course aux profits sans limites. Petit à petit, les hommes politiques avaient baissé les bras et ne s’occupaient plus que de la gestion de leur cité au jour le jour. Sans grandes idées et sans ambitions pour l’avenir, les différentes autorités paraient au plus pressé. Elles ne dirigeaient finalement plus que la police afin d’assurer un minimum de cohésion sociale. Le vrai pouvoir était passé pendant près de cinquante ans dans les mains de quelques banquiers et industriels qui avaient transformé le monde en un vaste jeu de société. Dans ce nouveau jeu, les hommes avaient été déplacés comme des pions, au gré de la production, pour permettre à ces quelques privilégiés d’entasser des sommes d’argent considérables.

Cent ans plus tard, la population mondiale atteignait les soixante milliards d’habitants, soit vingt de plus que les prévisions les plus pessimistes de l’époque. Malgré les nombreuses alertes des scientifiques, les financiers et les industriels, avides de bénéfices toujours plus grands, ne s’étaient pas assez préoccupés de l’état de la planète. Ils avaient dû mettre la clé sous la porte après avoir gaspillé les énergies fossiles. Sur une terre abîmée et polluée, un monde sauvage était né où chacun essayait de défendre ses propres intérêts et son petit territoire. Bien que la société ait atteint un niveau de technologie très avancé, les gens n’avaient plus les moyens d’en profiter. Tous sentaient qu’ils fonçaient droit dans le mur de la pauvreté, de l’inconfort et de l’insécurité, c’est-à-dire le contraire de ce dont ils aspiraient depuis toujours.

Mais, depuis l’origine de l’homme, chaque époque connut son lot de rêveurs, philosophes ou artistes capables de prendre du recul sur leur temps. Légèrement moins attachés aux biens matériels que leurs contemporains, ils avaient su inventer au fil des siècles de nouveaux concepts, design et art de vivre qui influençaient inconsciemment les esprits. À chaque fois, ils avaient permis de trouver un pseudo-équilibre entre le beau, le bien, le bon et les fins mercantiles de chacun. Cette soif accrue de profits avait cassé depuis longtemps cet équilibre en favorisant une minorité de gens richissimes qui abusaient d’une majorité d’autres gens, pauvres et dépendants.

C’est pourtant dans cette triste conjoncture que germa à nouveau l’esprit créatif des terriens et ils se mirent à rêver d’un monde meilleur. Les hommes devinrent plus philosophes et surtout plus lucides. Soit ils changeaient radicalement de mode de vie et de comportements, soit ils disparaissaient définitivement de la planète. Lorsque le professeur Boz fit part de ses recherches pour miniaturiser l’espèce humaine, le contexte était favorable pour recevoir une idée aussi folle que celle-là. Tous comprirent très vite que c’était la seule façon d’aborder l’avenir avec de l’espoir, eux qui n’en avaient plus depuis longtemps. Pour les plus pauvres, c’était l’occasion de redistribuer les cartes et de donner une nouvelle chance de réussite. Pour les plus optimistes, tout serait possible, et pour les pessimistes, ils étaient prêts à reconsidérer leurs positions. Pour les plus rêveurs, on pénétrait enfin dans le rêve et pour les révolutionnaires, c’était une idée révolutionnaire…

Tous comprirent que cette décision permettrait de rendre obsolètes les besoins énergétiques de la planète. Elle protégerait la nature dont ils étaient totalement dépendants, et surtout, elle favoriserait la création d’une nouvelle civilisation plus pacifique, ouverte sur le développement et le respect de l’individu.

Les politiciens furent chargés d’organiser à un niveau intercontinental un super-parlement qui aurait pour mission de gérer la préparation de ce Nouveau Monde en miniature. Plusieurs commissions virent le jour, rassemblant tous les corps de métier existants afin de concevoir un nouvel urbanisme, capable d’accueillir l’espèce humaine réduite au millième.

Tout était à prévoir : Son système de distribution d’énergie, ses moyens de transport, mettre au point le réseau de communication qui permettrait de rester en contact avec tous les peuples disséminés sur la planète. Également, ils devaient repenser la façon de se nourrir, redéfinir les règles d’agriculture et d’élevage, réévaluer les besoins humains.

Il y eut un formidable engouement pour préparer ce nouveau mode de vie. L’humanité entière se catalysa sur cet ambitieux programme et chacun à son niveau apporta une pierre à l’édifice en construction, convaincu de participer à un vrai projet d’avenir pacifique.

Depuis plus de deux mille ans, les peuples s’étaient déchirés entre eux, mais la raison avait fini par triompher, car tous s’étaient unis pour créer au plus vite les bases de ce Nouveau Monde. Un monde où la planète terre deviendrait désormais, comme l’univers, à la nouvelle échelle humaine.

 

*

 

En ce jour de printemps 2152, au QG de la centrale de miniaturisation de l’espèce humaine, il ne devait rester à onze heures du matin plus que cinq personnes à la taille normale sur la terre :

Théo Boz ou Professeur Boz, responsable du projet et ses quatre ingénieurs-assistants, Uliana Karavitz, Jawaad Sounga, Diego Certoles et Tseyang Kimiang. Pour tous les cinq, assis sur un grand cercle de verre opaque ultra lisse, teinté en bleu, l’émotion était forte, en cet instant unique qui allait définitivement orienter l’histoire des hommes vers un avenir rempli d’inconnu…

— Jawaad, demanda le professeur, pouvez-vous me confirmer que tous les habitants de la terre répertoriés sont à ce jour, miniaturisés ?

— Oui Professeur. L’ordinateur de contrôle a fini son troisième cycle de vérification. Il atteste qu’aucun être humain à la taille cent pour cent ne réside encore sur terre.

— Merci Jawaad. Et vous, Tseyang, les usines de fabrication entièrement robotisées fonctionnent-elles toutes parfaitement ?

— Toutes les usines ont été inspectées par les robots testeurs et toutes sont opérationnelles. Centres d’élevages et de cultures, secteurs technologiques, zones d’extraction des matériaux et de façonnage, pavillons de santé et centrales énergétiques.

— Très bien. Diego, vous aviez la responsabilité de ce QG1. Pouvez-vous me confirmer que sa liaison est toujours assurée avec le QG2 miniaturisé et que toutes les commandes d’actions sont en service ?

— Tout à fait Professeur. Nous sommes en contact avec le QG2 qui atteste sa bonne marche et je peux vous certifier que ce centre est une véritable forteresse. Toutes les issues sont fermées et contrôlées par les robots militarisés, destinés à protéger le cerveau informatique qui gère l’ensemble des sites robotisés sur la planète. Ceci afin d’assurer notre survie, en attendant que notre nouvelle civilisation devienne complètement autonome sous sa forme miniaturisée.

— Je vous remercie Diego. Et maintenant, il ne reste plus que vous Uliana. Votre mission s’est-elle bien déroulée ?

— Tout à fait. Nous avons déposé sous la chaîne des Alpes, dans d’immenses entrepôts, toutes les œuvres d’art transportables de l’humanité. Toutes sont classées et répertoriées… Ces hangars ont été testés contre les inondations, les tremblements de terre, les chaleurs extrêmes et les radiations. Tout semble fonctionner à ce jour. Notre trésor mondial est enfoui comme sous les pyramides à l’époque des Égyptiens.

Sur ces dernières paroles, le professeur Boz garda le silence tout en regardant ses collègues dont il était fier, un par un et droit dans les yeux. Ils avaient travaillé sans relâche et s’étaient investis dans leurs tâches sans jamais se plaindre. Il savait que, comme lui, ils s’inquiétaient de l’avenir. Cependant, il admirait leurs qualités humaines qui les avaient poussés à se dévouer à la cause commune en mettant de côté leurs doutes.

« Demain sera un jour nouveau », pensa-t-il, et en voyant ces jeunes visages face à lui qui venaient des quatre coins du monde, un sentiment d’espoir traversa son cœur.

— Chers amis, dit-il, c’est notre tour… Je vais donc appuyer sur ce bouton qui va nous réduire à la taille de un à deux millimètres. Ce phénomène sera irréversible, car si nous avons trouvé le processus de diminution de l’être humain, nous n’avons pas, à ce jour, une connaissance suffisante pour nous permettre de l’agrandir à nouveau. Ce choix a été longuement réfléchi et je tiens à vous remercier pour votre travail. J’émets le vœu que cette ambition soit porteuse d’un avenir meilleur pour notre humanité et que nous restions solidaires dans les épreuves qui nous attendent. Maintenant, nous allons enlever nos vêtements pour éviter qu’ils nous écrasent lorsque nous serons de minuscules créatures. Mettez vos habits en dehors du cercle de verre qui, comme vous le savez, sera notre plate-forme d’accueil.

— Tseyang, voulez-vous compter jusqu’à trois s’il vous plaît ?

— Oui Professeur.

Et d’une voix légèrement tremblotante, emplie d’une immense émotion, Tseyang formula les trois chiffres.

— Un… deux… … … trois !

Le professeur appuya sur le bouton du non-retour.

 

 

L’héritage

 

Mattéo Torino vivait dans une vallée reculée, sur le versant espagnol des Pyrénées, au sud de l’Europe. Ses parents étaient éleveurs. Ils possédaient quelques vaches ainsi qu’un troupeau de brebis. Si les vaches étaient destinées à leur usage personnel, les brebis, par contre, permettaient de faire du fromage et c’était surtout cette activité qui procurait un petit revenu à la famille.

Retirés dans les montagnes, ils ne connaissaient pas les mêmes problèmes que les citadins. Ils étaient, en matière de nourriture, complètement autonomes ; sa mère travaillait un grand jardin potager, son père entretenait le verger attenant à la ferme et les quelques animaux de basse-cour suffisaient à leurs besoins. Du fait de la pénurie d’énergie, ils avaient petit à petit réappris à vivre à l’ancienne.

 

En ressortant les anciens outils des ancêtres qui dormaient depuis des générations au fond de la grange, le père de Mattéo disait souvent qu’il avait de la chance d’avoir hérité de l’expérience de ses aïeux et du petit patrimoine familial.

Un jour, il avait même retrouvé, dans une vieille malle du grenier, quelques cahiers de son grand-père où il avait inscrit une quantité d’informations techniques. Il avait noté dedans, comment préparer les semences, à quelle époque de l’année il devait planter les légumes, ou comment tailler les arbres fruitiers. D’innombrables dosages étaient ajoutés en bas des pages, afin de mettre au point des mixtures naturelles pour protéger les plantes contre les parasites, les moisissures, le gel, enrichir la terre, etc.

Parmi ces cahiers, il y en avait un bleu, où était expliqué d’une belle écriture penchée, comment il avait construit le petit moulin, au-dessus de la rivière d’à côté. Tous les plans étaient rassemblés dans ce recueil. S’il l’avait souhaité, il aurait pu savoir comment structurer le réservoir à eau pour contrôler le débit, comment fabriquer une roue, et encore, comment installer un générateur pour obtenir de l’électricité. Une abondance de conseils qui permettait même de positionner une meule pour moudre les grains… Tout avait été retranscrit dans les moindres détails. D’ailleurs, le père de Mattéo s’en était servi pour remettre en état le bâtiment.

— Cette malle est notre trésor ! chantait-il à son fils, chaque fois qu’il venait y puiser une information.

— Si nous vivons plutôt bien ici, rajoutait sa mère, c’est grâce à ton arrière-grand-père, Mattéo. Nous lui devons beaucoup. C’est pour cela que nous t’avons donné son prénom à ta naissance.

Mattéo se souvenait de ce jour miraculeux où sa mère, alitée depuis plusieurs lunes avec une très forte fièvre, avait demandé à son père de consulter le cahier rouge. Il l’avait vu ouvrir la fameuse malle pour chercher un secret qui pouvait la guérir.

Dans ce carnet étaient notées quelques recettes médicinales que l’on pouvait réaliser avec les plantes de la région. Or justement, il trouva une page expliquant comment fabriquer l’équivalent de l’Aspirine à partir des saules blancs. Ces saules bordaient la rivière. Son père envoya Mattéo couper plusieurs branches et le chargea d’en retirer l’écorce. Ils firent bouillir cette récolte dans de l’eau jusqu’à l’évaporation complète et ils récupérèrent les quelques cristaux qui s’étaient formés dans le fond de la marmite. Ils les rassemblèrent dans un bol en céramique et les broyèrent délicatement avec un pilon. Une fois la poudre constituée, sa mère en absorba, plusieurs fois par jour, une petite quantité additionnée d’eau. Deux jours plus tard, sa fièvre chutait et, à la fin de la semaine, elle reprenait ses activités comme si rien ne s’était passé.

Depuis, les livrets étaient toujours accessibles dans la maison.

Ses parents imposèrent à Mattéo de les lire avec le plus grand respect afin de devenir, petit à petit, un jeune homme débrouillard et instruit d’une science pratique.

 

 

Le jour du départ

 

Il avait fallu à Pierre Valorie, le directeur de l’établissement, plus de temps que prévu pour rassembler les derniers élèves du bâtiment. Les consignes du comité de miniaturisation étaient pourtant strictes. Il devait se rendre avec ses pensionnaires, à dix heures trente précises, dans le hall d’accueil du centre technique. Celui-ci se trouvait sur la place de la mairie de Torrente.

L’établissement se situait au cœur de la montagne, dans le village de Gallo, exactement à deux heures et quart de voiture de Torrente. Comme la route était très sinueuse, qu’elle comportait de nombreux tunnels et longeait quelques précipices, Pierre Valorie avait estimé que les quatre minibus de l’école partiraient à sept heures trente. Ils auraient ainsi une petite heure de marge et rouleraient sans précipitation et sans risque.

 

*

 

Le pensionnat des « Iris » comptait quarante-six collégiens, répartis dans quatre classes. Une sixième de douze élèves et une cinquième de dix élèves. En quatrième, ils étaient treize et en troisième, onze. Cet internat était particulier, car tous ses pensionnaires étaient orphelins.

Les habitants du bourg avaient d’ailleurs mis du temps à s’habituer à ce contingent d’enfants continuellement présent. N’ayant pas de parents à rejoindre le week-end ou pendant les vacances scolaires, les enfants avaient fait de Gallo leur village de vacances. Dès qu’ils avaient la permission de sortir du collège, ils se retrouvaient par clans ou bandes d’amis dans tous les coins et recoins de la commune. Les petites places, les grands arbres, les dessous de perrons, les caves, les entrepôts, les granges, le lavoir… tout servait de lieu de rendez-vous, de cachettes, de réunions secrètes et de préparatifs à de bonnes blagues comme à des bagarres innocentes.

À ces âges, entre dix et seize ans, les enfants sont vivants, toniques et même un peu bruyants. C’est pourquoi, lorsque le pensionnat s’installa dans l’ancien château qui dominait le village, les Galloens et les Galloennes eurent l’impression d’être envahis. Pour eux, cette jeunesse n’était qu’une bande de garnements mal éduqués qui ne pensaient qu’à s’amuser ou à faire des bêtises.

À peine avaient-ils réparé un portail, une passerelle ou une clôture que tout était de nouveau cassé. Combien d’animaux de basse-cour avaient-ils dû rechercher dans le bourg parce que les enfants avaient laissé l’enclos ouvert. Combien de granges de foin avaient-elles failli brûler suite au lancer d’un pétard ou d’une allumette mal éteinte. Sans parler du linge propre étendu dans les jardins qu’ils relavaient le lendemain après le passage de ces moineaux rigolards.

Les plaintes et les réprimandes pleuvaient quotidiennement. Il fallut beaucoup d’amour de la part de Pierre Valorie et de ses collègues pour éveiller ces petits citadins, nouvellement arrivés à la campagne, au respect du travail d’autrui et à la considération des villageois. Il usa également de beaucoup de diplomatie pour faire comprendre aux habitants de Gallo que la présence des élèves pouvait être une chance pour chacun. Elle ne pouvait qu’amener gaieté et joie dans ce village qui était si loin de tout et de tous. Un village sans enfants dont la population prenait de l’âge, car sa jeunesse était descendue dans les grandes agglomérations pour trouver un emploi. Alors, avec les années, tout le monde apprit à se connaître puis à s’apprécier. Gallo s’était naturellement transformé en village familial ! C’est-à-dire que les relations entre les enfants des « Iris » et les habitants du village étaient devenues si bonnes que les frontières entre l’école et le bourg n’existaient plus. Les adultes faisaient office de parents adoptifs en donnant de leur temps pour transmettre leurs savoirs à tous les enfants qui le désiraient. Des ateliers de bricolages, de soins aux animaux, de travaux des champs, de couture ou de cuisine complétaient l’enseignement classique du collège à la demande des jeunes et la soif de partage des anciens. Même Pierre Valorie n’avait jamais espéré un tel succès.

 

*

 

Ce fut en ce début de mois de mars qu’arriva l’incroyable nouvelle. Le maire de Gallo convoqua aussitôt les habitants. Un mail du Comité Mondial de Miniaturisation annonçait que tout était désormais prêt à recevoir les Galloens pour procéder à leur réduction. Cela aurait lieu à Torrente, à dix heures trente, le jour indiqué sur le message. Il était demandé également de confirmer la bonne réception de cette dépêche, de valider les noms présents sur la liste jointe et de faire en sorte d’être bien à l’heure. Certes, tous connaissaient bien le CMM, car cela faisait plusieurs années que les villageois se préparaient à cet événement. Des équipes du centre venaient régulièrement à Gallo pour expliquer à chacun ce qu’il devrait faire quand arriverait le grand jour. Mais en fait, dans la tête des gens, personne n’y croyait vraiment. Ils se disaient que, si jamais on trouvait la façon de procéder à la réduction des êtres humains, ce serait sûrement dans très longtemps, voire peut-être jamais.

Les habitants de Gallo étaient donc partis la veille, comme le prévoyait le protocole et seul le pensionnat des « Iris » devait encore évacuer les lieux. Les élèves s’étaient réveillés tout excités à six heures moins le quart pour avoir le temps de se préparer tranquillement, faire leur toilette et prendre un petit déjeuner avant la route. Les enseignants et le personnel de l’établissement supervisaient le bon déroulement des opérations tout en veillant à ce qu’aucun élève ne soit oublié. Tous devaient se retrouver dans la cour à sept heures pour se répartir les places dans les bus.

 

Pierre Valorie commença par appeler les élèves de sixième et ceux-là montèrent dans le premier véhicule au fur et à mesure qu’ils confirmaient leur présence. Une fois que le bus eut pris le contingent d’élèves et d’adultes qui lui était destiné, il quitta l’enceinte de l’école pour se rendre à Torrente. Il en fut de même pour les cinquièmes et les quatrièmes.

Le dernier bus devait transporter Pierre Valorie avec sa classe de troisième ainsi que Jade Toolman, leur professeur de sciences, Camille Allard, leur professeur de physique-chimie, et Alban Jolibois qui assurait le sport dans le collège et qui ferait office de chauffeur.

Enseignant la géographie en classe de troisième, en plus de sa fonction de directeur, Pierre Valorie connaissait ses élèves comme s’ils étaient ses propres enfants. Il s’aperçut tout de suite de l’absence de deux d’entre eux.

— Roméo, demanda-t-il, comment se fait-il que Manon et Salem ne soient pas ici ?

— Je ne sais pas Monsieur, ça fait un moment que je ne les ai pas vus. Après le petit déjeuner, Salem m’a dit qu’il repartait dans sa chambre chercher un pull.

— Et Manon, quelqu’un peut-il me dire où est Manon ?

Chacun essayait de se remémorer quand il les avait aperçus pour la dernière fois. Au bout d’un long silence, Lilou s’exclama :

— Je me demande si Manon n’est pas dans le village, elle était près du portail de l’école tout à l’heure… Il y a une heure, peut-être.

Pierre Valorie regarda sa montre avec inquiétude. Il était déjà huit heures. Il se concerta avec ses trois autres collègues puis annonça d’une voix forte :

— Nous avons vingt minutes pour les retrouver. Chacun part à leur recherche dans le village, par groupes de deux, et l’on se rejoint ici, dans la cour, à huit heures vingt… Compris ?

Aussitôt, la petite cohorte s’engagea en courant à l’extérieur du bâtiment. Tous criaient les prénoms de leurs camarades.

Ce furent Audrey et Lucas qui trouvèrent les premiers Manon. Elle était assise sur les marches de la mairie, la tête sur les genoux, en train de pleurer à chaudes larmes.

— Que se passe-t-il Manon, pourquoi es-tu dans cet état ?

— J’ai peur pour Salem… répondit-elle d’une voix tremblotante tout en regardant ses amis avec des yeux gonflés de tristesse. Il a quitté le village. Il s’est dirigé vers le chemin des pâturages. Il m’a dit qu’il préférait rester ici. Il ne veut pas partir !

Lorsque tous furent autour de Manon, Camille Allard demanda aux enfants s’ils connaissaient un endroit où pouvait se rendre Salem.

— Il a dû rejoindre la bergerie, dit José. C’est là que nous nous réunissons d’habitude.

— Combien faut-il de temps pour aller là-bas ?

— En passant par la route forestière, dix à quinze minutes à pied, Mademoiselle.

— Bon, tu viens avec moi. On part le chercher sur-le-champ pendant que les autres se rassemblent dans le bus… Alban ! dit-elle, s’adressant cette fois-ci à son collègue, pourras-tu t’avancer sur le chemin avec ton véhicule ?

— Cette route en terre n’est pas terrible, mais je pense qu’au niveau de la clairière, à mi-chemin, je pourrai faire un demi-tour. J’essaierai de m’approcher jusque là… Allez-y, ne perdez pas de temps.

 

Cela faisait sept ou huit minutes qu’ils trottaient à vive allure en direction de la bergerie quand ils arrivèrent à la fameuse clairière. Il ne restait plus beaucoup de distance pour atteindre l’abri et Camille Allard, les joues toutes roses, s’arrêta pour souffler. José entra avec un peu d’avance et se dirigea d’emblée vers leur repaire, au fond de la grange à foin.

— Salem, tu es là ? Salem, réponds ! C’est moi José…

Salem était bien présent, mais ne réagissait pas. Il le regardait d’un air hagard, sans bouger, comme statufié.

— Mais que fais-tu Salem, pourquoi n’es-tu pas avec nous ?

— Je reste au village… Je ne veux pas être réduit. Ici, je suis heureux, alors que là-bas, grands comme une fourmi, qu’allons-nous devenir ? N’importe quel animal pourra nous écraser. Tu t’imagines quand nous serons devant une araignée ! Nous serons comme des sandwichs ambulants pour toute la faune qui nous entoure. C’est donc ce monde d’horreur que tu as envie de rejoindre ?

— Non Salem, moi aussi j’ai peur de ce Nouveau Monde, mais je crois qu’ils ont tout prévu. J’espère qu’on peut leur faire confiance…

Guidée par les voix des enfants, Camille Allard s’approcha discrètement des bottes de foin et écouta leur conversation.

— Faire confiance à qui ? renchérit Salem. À Torrente, on ne connaît personne alors qu’à Gallo, nous avons nos amis, notre école, nos professeurs et les habitants du village qui nous aiment. Pourquoi changer de vie puisque tout va bien ici ?

À cet instant, Camille Allard fit son apparition et Salem, surpris, recula vers le fond de la grange.

— Je comprends ton inquiétude, Salem. C’est vrai que cette aventure peut paraître complètement folle, mais si tu restes tout seul sur terre, à ta taille normale, penses-tu sincèrement que ce sera mieux ? Nous sommes faits pour vivre ensemble et je crois que tu as pu le vérifier chaque jour, ici même, à Gallo, non ?

— Mais Mademoiselle, on est bien ici… pourquoi les gens veulent-ils vivre autrement ?

— C’est exact, dans notre village, cela se passe plutôt bien et ce que tu dis me touche beaucoup, car, si je travaille aux « Iris », c’est un peu pour les mêmes raisons que toi. Mais le problème est plus global que cela et la survie de l’humanité dépend en fait de cette solution.

— C’est vrai ça, Mademoiselle, ajouta José… n’y a-t-il pas d’autres moyens que d’être réduit à la taille d’insecte ?

— Non les enfants… Les scientifiques du monde entier y réfléchissent depuis des années et ils ont pensé que, pour diminuer nos besoins en consommation, nous devions nous faire tout petits. Nous n’avons pas respecté suffisamment notre terre. Pour qu’elle puisse à présent se régénérer, nous ne pouvons plus abuser d’elle. Nous dépendons de sa bonne santé.

D’un geste maternel, elle offrit sa main à Salem qui finit, au bout de quelques instants, par lui donner la sienne. Calmement, ils repartirent retrouver leurs amis qui s’impatientaient dans l’autocar. Dans la descente, Salem rompit soudain le silence…

— C’est vraiment dommage que nous ayons abîmé la terre.

Camille Allard ne préféra pas répondre tellement il avait raison.

 

Pierre Valorie n’était pas du genre à se fâcher pour rien et il saisit très vite que les enfants dont il avait la charge attendaient des adultes du collège, soutien et réconfort. Leur vie allait changer du tout au tout et c’était déjà extraordinaire qu’ils aient confiance en eux. Il laissa donc s’exprimer la joie des élèves qui firent fête à Salem quand ils l’aperçurent et se garda bien de le réprimander.

Il remercia chaleureusement José et Camille Allard pour leur efficacité et le car partit immédiatement, car il était déjà neuf heures.

Pour se rassurer lui-même ou pour prendre le temps de se remettre de ses émotions, Pierre Valorie longea l’allée centrale du bus tout en nommant les élèves un par un. Pendant ce temps, Alban Jolibois fonçait vers la vallée.

— Lisa, Violette… José… Manon, Lilou, Pauline… Roméo, Lucas… Audrey, Colin et enfin Salem.

Chaque adolescent lui souriait quand il citait leur prénom et il réalisait en faisant ce petit tour de piste comme il les aimait…

— Attachez bien votre ceinture de sécurité, dit-il à la cantonade.

Puis il regagna sa place, à l’avant du bus, et interrogea Alban Jolibois.

— Penses-tu que nous allons pouvoir rattraper notre retard ?

— Ne t’inquiète pas Pierre, on va faire en sorte d’arriver à l’heure malgré tout.

Au milieu du troisième tunnel, ils s’agrippèrent aux fauteuils en voyant une famille de marcassins qui courait dans tous les sens. Les animaux étaient affolés par le bruit du moteur et par les phares éblouissants qui se dirigeaient sur eux. Sans avoir le temps de freiner, le minibus percuta un gros mâle qui s’était pratiquement jeté sur eux, puis ce fut le tour d’un deuxième sanglier que l’on entendit rouler sous le véhicule. Le phare avant gauche explosa sous le choc… L’autobus dévia de sa trajectoire pour accrocher le mur droit du tunnel. Alban Jolibois perdit le contrôle de l’engin et, sans que l’on comprenne comment, celui-ci se retourna sur le toit et glissa ainsi sur une dizaine de mètres pour s’arrêter enfin de biais sur la chaussée.

La classe de Pierre Valorie se retrouva dans le noir, la tête en bas. Le choc avait été si violent que personne ne semblait capable de réagir. Seule une roue, qui s’était détachée de l’autocar, continua à rouler d’elle même dans l’obscurité. Elle termina sa course contre un mur, non loin du bus. L’enjoliveur extirpé de son moyeu se mit alors à tourner comme une toupie. Le bruit de la tôle sur le bitume résonnait comme une cymbale dans le tunnel… Ce son froid et métallique s’accéléra progressivement, puis s’arrêta net lorsque l’enjoliveur fut couché à l’horizontale.

Un silence terrifiant et pesant remplit alors l’espace.

 

 

 

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