#ConfinementJour4 : – Partage de lecture du roman ” 2152 ” – Chapitres 7, 8 et 9

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

 

2152

Première période
« Que la fête commence ! »

Apprendre à marcher

 

Tseyang changea sa tunique pour une « T2 » avant de rejoindre ses compagnons. Le professeur Waren parlait avec son homologue, Théo Boz, tout en suivant Serge Morille qui les invita à monter dans son véhicule.

Ils s’installèrent derrière lui et Siang Bingkong prit les commandes.

— Que tenez-vous dans la main, Siang ? interrogea le professeur Boz.

— La manette de commande de la voiture, Professeur ! répondit-il.

— Que voulez-vous dire… il n’y a pas de volant ? ajouta-t-il, intrigué.

— Non, Professeur. Le volant n’existe plus. C’est de l’histoire ancienne !

En voyant son air dubitatif, Karim Waren comprit ce que ressentait son collègue, car lui-même, il y a encore quelques mois, avait découvert toutes ces nouveautés avec une certaine angoisse. Il s’était aussi demandé s’il s’adapterait facilement à tous ces changements. Il pensa qu’il lui devait quelques explications.

— À mon arrivée, j’étais comme vous, Théo…, affirma-t-il. Nous sommes des spécialistes du corps humain et comme tout spécialiste, nous ne pouvons qu’entrevoir approximativement les autres disciplines. Cependant, nous devons reconnaître que les nouvelles technologies ont considérablement aidé nos recherches, que ce soit en biologie, en histologie ou en biochimie. Des domaines qui nous sont chers puisque nous sommes médecins tous les deux. Si ensemble, nous avons pu mettre au point la méthode de réduction des êtres humains, c’est bien en alliant nos connaissances médicales avec la technologie de pointe… N’est-ce pas ? Et bien, il en est de même dans les autres disciplines et c’est ce que j’ai découvert depuis ces six derniers mois, ici, en compagnie de tous les chercheurs qui se sont associés à ce grand projet. Vous verrez… finalement, on s’habitue très facilement à toutes ces formidables trouvailles…

— Vous avez raison, Karim, répliqua le professeur Boz. Je vous remercie de vos propos rassurants.

— De toute façon, ne vous inquiétez pas, rétorqua Siang Bingkong. Votre stage de formation est prévu avec vos collègues dès demain. Vous deviendrez très vite un « pro » de la manette de commande !

Sous les yeux ébahis de ses passagers, Siang Bingkong manipula sa télécommande comme pour un jeu vidéo et conduisit avec dextérité la voiture. Il se dirigea vers l’extrémité de la plateforme de réduction pour emprunter un passage qui s’enfonçait sous cette même plaque et s’arrêta devant un portail blindé. Ils attendirent son ouverture et dès que cela fut possible, ils s’engagèrent dans une antichambre qui servait de sas d’entrée, fermée par un deuxième portail. La première porte se rabattit derrière eux. C’est à ce moment-là qu’une voix se fit entendre dans l’appareil, depuis les haut-parleurs qui étaient intégrés dans l’habitacle…

« Merci de bien vouloir patienter pendant que les robots contrôlent votre véhicule ! » écoutèrent-ils tout en observant ce qu’il se passait à l’extérieur.

Des faisceaux laser de plusieurs couleurs se déplacèrent tout autour de la voiture. Puis, un signal sonore déclencha l’arrêt du contrôle et simultanément, l’ouverture de la deuxième porte. Ils purent s’introduire enfin dans l’enceinte du QG2. Siang Bingkong traversa un immense hall et continua sa route en bifurquant sur la gauche.

Un panneau lumineux indiquait la direction : « Quartiers Techniques ».

— À quoi correspondait cette vérification, à l’entrée ? demanda Diego au professeur Waren.

— Il s’agit de s’assurer qu’aucun animal microscopique n’est accroché au véhicule, déclara-t-il. Cela, pour éviter qu’un parasite ne s’introduise dans le cœur de la cité. Les parois de ces zones de contrôle sont également imprégnées de différentes résines qui émettent des substances volatiles à effets antiparasitaires. Nous avons juste copié une vieille pratique des fourmis qui déposent, à différents endroits de leur fourmilière, quelques boules de résine. Les propriétés de la résine assurent une défense naturelle contre les bactéries et les champignons.

Et pendant qu’ils roulaient, Karim Waren expliqua comment fonctionnait la protection de leur nouvelle ville.

— Nous sommes dans la partie dite « invulnérable » de la cité. C’est dans ce secteur que se trouve la logistique du QG2. Toutes les administrations de commandement se situent à cet endroit. L’accès à ce bloc est donc possible en franchissant ces chambres de sécurité, réparties tout autour de cette sphère centrale. Ce sont des centaines de sas qui contrôlent automatiquement les entrées et les sorties. Dans le tissu de vos tuniques est incorporée une puce électronique qui vous autorise ce passage. Mais ces barrières de protection sont également des pare-feu comme des vannes en cas d’inondation. Il faut imaginer cette cellule de logistique comme un ancien donjon au milieu de son château fort. De cet espace central partent des ramifications qui conduisent aux villes proprement dites. Ces villes sont construites selon le même schéma d’élaboration.

— Autrement dit, le QG2 ressemble à un énorme réseau ! risqua Diego.

— Tout à fait ! rajouta le professeur. Une cellule centrale avec des ramifications, chacune allant vers d’autres cellules périphériques avec de nouvelles ramifications… et ainsi de suite.

 

Un peu plus tard, Siang Bingkong ralentit pour emprunter une bretelle de sortie qui les mena devant la zone technique d’habillement. Là, ils aperçurent des personnes qui s’affairaient dans tous les sens par groupes de deux. Dans ces couples, l’un vacillait tandis que le second lui tenait le bras ou la main et même parfois le retenait par le buste pour l’empêcher de tomber. Comme si le premier était saoul et se faisait ramener à la maison par le second, plus sobre.

Une fois descendus de la voiture, sur les talons de Serge Morille, les passagers ne quittaient pas des yeux cet étrange manège. Siang Bingkong posa sa manette sans fil sur l’un des sièges avant de les rejoindre. Ils arrivèrent à l’atelier de confection de chaussures, d’où sortaient ces individus.

— Vous vous demandez peut-être ce qu’ont pu boire tous ces gens, n’est-ce pas ? interrogea Serge Morille… Ce ne sont ni des boissons alcoolisées ni d’autres substances à effet euphorisant… Ces personnes s’habituent, tout simplement, à marcher avec leurs nouveaux souliers.

— Voulez-vous dire que nous allons devoir réapprendre à marcher ? s’inquiéta Uliana.

— Tout à fait, Mademoiselle, répliqua Serge Morille. Mais rassurez-vous, quelques heures suffiront pour vous habituer. Je reconnais qu’il y a une ou deux options qui demandent un peu de concentration, mais elles sont facultatives.

— Jawaad trouvait tout à l’heure que vos tuniques étaient magiques, rétorqua Siang Bingkong. Que va-t-il dire maintenant des chaussures ?

— Bien, rajouta Serge Morille… Si nous ne les avons pas apportées avec vos combinaisons, c’est tout simplement que leurs formes doivent épouser à la perfection celles de vos pieds. Chaque soulier est unique ! Nous allons procéder à un moulage de la coque interne autour de votre pied par thermoformage.

Ils s’assirent sur les sièges que leur présenta Serge Morille, puis ils introduisirent leurs pieds jusqu’aux mollets, dans les box disposés devant eux. Au bout de quelques minutes, ils purent s’en extraire. Leurs pieds étaient recouverts d’une matière épaisse, souple et résistante à la fois, aussi confortable qu’une pantoufle.

— Parfait ! dit Serge Morille. Vous pouvez donner ces coques aux techniciens qui vont les intégrer dans vos futures bottes.

Tous se déchaussèrent pendant que Siang Bingkong prit la parole.

— Je vais donc vous présenter leurs qualités, suggéra-t-il, montrant ses propres bottes. Pour cela, je vous demande de regarder ma petite démonstration.

Se tenant bien droit, il frappa énergiquement deux fois ses talons et se mit à avancer sur le sol sans faire un seul mouvement avec ses jambes. Il glissait tranquillement devant eux, tout en savourant leur étonnement. Il s’arrêta en penchant vers l’avant sa chaussure droite et freiner avec la pointe du pied.

Face à lui se trouvait une plaque de verre inclinée où de l’eau coulait uniformément. Il s’aventura sur cette pente glissante et fit une dizaine de pas sans déraper.

Une fois au sommet, il s’engagea sur l’autre versant constitué de glace artificielle et, là encore, descendit sans vaciller.

Arrivé à sa base, gardant les pieds joints, il fit quelques petits sauts pour se diriger vers un bloc rocheux. Il donnait l’impression d’être sur des ressorts.

Enfin, devant la paroi rocheuse, pratiquement verticale, il enfila une paire de gants et monta jusqu’au sommet comme un lézard. Il redescendit avec autant de facilité.

Revenu sur le sol, il rejoignit un petit bassin et se laissa glisser à la surface de l’eau. Quand il en sortit, il salua enfin son public qui lui fit une ovation.

— Super ! Génial ! s’exclamèrent-ils, tous en chœur. C’est géant !

— Expliquez-nous les secrets de ce « tapis volant », nouvelle version ! insista Tseyang.

— Oui, oui !… Comment ça marche ? s’inquiéta Jawaad, impatient.

 

Serge Morille intervint à nouveau, quelque peu ému par ce véritable succès.

— Merci mes amis… Au nom de toutes nos équipes, je vous remercie. Je vous propose maintenant de revoir la démonstration, faite par Siang, étape par étape, et de vous commenter les grands principes de fonctionnement sans entrer dans les détails.

Siang Bingkong se mit en position de départ et commença par avancer en glissant.

— Comme vous pouvez le voir, Siang déclenche le système d’aéroglisseur en cognant brusquement les deux talons. Deux fonctions opèrent simultanément : la première est la portée du poids du corps sur coussin d’air, sous la semelle… et la deuxième, sa propulsion, grâce à un minuscule pulsoréacteur incorporé sur sa partie externe. L’arrêt du système s’effectue progressivement en éloignant la chaussure de la surface d’appui.

Siang Bingkong s’arrêta.

— Les épaisses semelles sont composées essentiellement de caoutchouc. Celui-ci apporte de la souplesse tout en permettant de bons amortis pendant la marche. L’effet ressort que vous avez pu observer, lorsque Siang sautillait, est dû également à cette matière. Le deuxième principal constituant est la gomme. Elle est obtenue à partir de la résine. Cette gomme assure une très grande adhérence au sol.

Alors que Siang Bingkong montait maintenant sur le verre mouillé…

— Ah ! Voici l’action des ventouses qui se mettent automatiquement en marche. Un microrécepteur analyse instantanément la qualité du sol et déclenche l’option adaptée à l’état de surface. Pour les surfaces lisses et dures, c’est donc l’option « ventouses » qui est choisie.

Il descendit ensuite le long de la plaque de glace…

— Ce même microrécepteur enclenche la deuxième option pour les surfaces lisses qui permettent l’enfoncement. C’est l’option « crampons »… Ce sont des aiguilles de titane qui s’extraient de la semelle pour assurer l’ancrage de la chaussure. L’avantage du titane est d’être léger et résistant à la fois.

Puis, se dirigeant vers la paroi rocheuse…

— Nous allons découvrir enfin la troisième option qui est destinée aux surfaces poreuses… C’est l’option « lézard » ! Cette fonction est particulièrement intéressante pour l’escalade, en s’aidant de la partie antérieure de la chaussure. Mais nous verrons tout à l’heure que le dessous de la semelle sera tout aussi utile sur l’eau. Nous nous sommes inspirés de l’architectonique des pattes de lézard… En effet, l’extrémité de leurs doigts permet une adhérence, grâce à des micropoils qui se terminent en étoile. Ces micropoils viennent remplir les cavités de la paroi et assurent ainsi la fixation de l’animal. Tout cela, bien sûr, se passe à l’échelle du milliardième de mètre. Nous avons pu copier ces mêmes effets avec des fils synthétiques. Du coup, nous avons conçu également une paire de gants qui reprend ces propriétés et complète l’action des pieds.

Pour finir, il fit sa démonstration sur l’eau.

— Et maintenant, nous réutilisons le système aéroglisseur, vu précédemment, mais cette fois-ci, sur une surface liquide. Ça y est !… Nous pouvons enfin marcher sur l’eau ! s’exclama-t-il, tout excité. Notre poids, devenu ridicule, jumelé avec la propriété « hydrophobe » des semelles, nous permet de reproduire le fameux « effet lotus »… et donc de glisser sur un plan d’eau !

— Mais, Monsieur Morille, interrompit le professeur Boz, d’où vient l’énergie qui actionne tous ces effets ?

— Très bonne question, Professeur, acquiesça-t-il. Une question digne d’un grand chercheur comme vous… Et bien, tout simplement, grâce au tissu de la chaussure.

— Comment ça ? s’étrangla Théo Boz.

— Si si… Vous m’avez bien compris, Professeur. La structure supérieure de la botte, en plus de posséder les mêmes qualités que votre tunique, est capable de capter la lumière pour libérer l’énergie électrique dont nous avons besoin. C’est un tissu photovoltaïque ! L’énergie est stockée dans une petite batterie, au cœur de la semelle, dans une zone complètement étanche.

— C’est impressionnant… Vraiment… Je vous félicite ! affirma le professeur.

— Je vous en prie, Professeur, renchérit-il. Les félicitations vous reviennent de droit, en tant qu’instigateur du projet. C’est votre idée de réduction de l’être humain qui a déclenché la passion des chercheurs de la planète pour tous ces travaux.

 

— Monsieur Morille, voici les chaussures ! intervint le technicien qui supervisait leur fabrication.

— Ah, formidable ! murmura-t-il.

Et chacun enfila ses chaussures avec la même excitation qu’un gamin confronté à son nouveau jouet…

 

La convalescence

 

Pendant plusieurs semaines, on ne parlait plus que du volatile à la maison.

Quant à Mattéo, Horus avait complètement obnubilé son esprit. Il était devenu son unique préoccupation. Il passait son temps à ses côtés, du matin jusqu’au soir, et dans son lit encore, il en rêvait toute la nuit. Il était tellement captivé par son évolution qu’il avait presque oublié que le monde existait autour de lui.

 

Son père avait fabriqué, à l’entrée de la grange, sous l’avancée du toit, une sorte de perchoir et avait noué une cordelette à l’une de ses pattes pour éviter qu’il ne s’échappe. Depuis ce juchoir qui était à hauteur d’homme, Horus pouvait suivre de son œil vif l’activité de la maisonnée.

 

De son côté, Mattéo restait posté à ses pieds toute la journée à l’admirer comme un Dieu. Pendant sa convalescence, il lui amenait des morceaux de viande fraîche que préparait sa mère et les lui présentait dans un plat avec la même déférence qu’un serviteur à son prince.

Le faucon dévorait ses repas avec beaucoup d’appétit et le jeune garçon était heureux de voir qu’il profitait de ses bons soins. Il lui parlait toute la journée et ses parents se demandaient ce qu’il pouvait bien lui raconter pendant toutes ces heures. Mais lui, complètement sous le charme, il avait l’impression petit à petit, de n’être plus tout seul à bavarder.

Il sentait que l’animal le comprenait et même répondait à ses questions par des signes de tête… Il en était persuadé.

 

Grande déception

 

C’est le chien qui réveilla la maisonnée par ses aboiements. Il était resté dans sa panière pendant que le groupe des « Iris », après le dîner, avait installé des couchages à l’étage. Comme il n’y avait pas assez de lits, ils avaient rajouté des couvertures par terre. À gauche du palier, les filles occupaient une grande pièce, avec Jade Toolman et Camille Allard, tandis qu’à droite, les garçons s’étaient répartis dans deux petites chambres en enfilade.

Ils n’avaient pas mis bien longtemps à s’endormir tellement ils étaient épuisés par cette journée, si riche en émotions. Le chien sembla apprécier cette nouvelle compagnie et finit par fermer les yeux à son tour, bercé par les ronflements discrets du premier étage.

 

— Debout ! Debout, là-dedans ! marmonna Pierre Valorie, la tête encore toute cotonneuse.

Il s’approcha des volets de la pièce pour les ouvrir et regarda sa montre, aveuglé par la lumière vive et soudaine.

— Quoi ?… Il est déjà onze heures ? balbutia-t-il.

Il s’empressa d’alerter tout le monde et descendit les escaliers en courant jusqu’au téléphone. Les adultes l’avaient très vite rejoint et s’inquiétèrent en le voyant assis par terre, les yeux dans le vague et le combiné qui gisait sur le plancher à ses côtés.

— Tu ne vas pas bien ? demanda timidement Camille Allard.

Il resta muet un moment, continuant à fixer l’horizon, puis, comme s’il émergeait d’un mauvais rêve, il observa ses collègues qui le dévisageaient avec insistance.

— Ça ne répond toujours pas ! soupira-t-il… Ce n’est pas normal !

Ils préférèrent ne rien dire aux enfants tant qu’ils n’en savaient pas plus et préparèrent le petit déjeuner, tandis que le chien glapissait de joie pour les accueillir.

Une fois rassasiés, ils se douchèrent tous les uns après les autres et plièrent les couvertures qui étaient au sol pour les reposer sur les lits.

Rassemblés devant la porte de la maison, ils caressèrent le chien pour lui dire au revoir et reprirent leur marche interrompue la veille.

— Regardez ! s’esclaffa Violette, qui était en arrière… Le chien nous suit !

Les enfants, ravis, demandèrent à leurs enseignants s’il pouvait rester avec eux, mais n’obtinrent pas de réponse nette… Ils furent surpris d’un avis aussi peu tranché de la part de ceux qui, d’habitude, avaient toujours une réponse à leurs questions, bien argumentée.

Ils préférèrent conclure qu’ils étaient d’accord et accueillirent avec joie le chien dans la communauté.

 

Tout le long du chemin, ils passèrent devant d’autres habitations vides et, à aucun moment, ils ne virent des voitures les doubler sur la route. Vers quinze heures, alors qu’ils distinguaient au loin le panneau de Torrente, Pierre Valorie arrêta net la troupe qui se plaignait d’avoir faim.

— Nous avions pris de quoi faire un pique-nique dans la maison, expliqua-t-il… Je vous propose que l’on mange avant de rentrer dans la ville.

Les élèves furent, une fois de plus, étonnés des paroles de leur directeur. Son attitude tranchait littéralement avec celle d’hier, lui qui voulait toujours accélérer le pas et était si pressé d’arriver à Torrente.

Cependant, leurs ventres criaient famine et ils acceptèrent avec plaisir son invitation.

 

— Quel nom pourrait-on donner au chien ? suggéra Violette à ses compagnons, alors qu’elle offrait à l’animal sa part de saucisson. Vous avez une idée ?

— On pourrait l’appeler « joli cœur », proposa Lilou. Ça lui irait bien…

— C’est nul ! trancha Roméo. Je propose un nom moins romantique. Que dites-vous de « Courage » ?

— Berk ! Ce n’est pas mieux que « joli cœur », répliqua Lilou, en faisant la grimace.

— Et « Coco », vous aimez ? interrogea Pauline.

— Oui, c’est pas mal, répondit Manon.

— « Patou » ! Ça serait chouette, intervint José. Il a de grosses pattes et en plus, ça fait un peu nounours sympa… Je trouve que ça le symbolise bien.

— Bon… On vote, dit Lucas. Qui est pour « Coco » ?

Pauline leva aussitôt la main, suivie de Lilou, puis Violette… Manon et Salem.

— Cinq voix pour « Coco » ! hurla Lucas. Et maintenant, qui est pour « Patou » ?

Lucas tendit son bras ainsi que les cinq autres enfants qui n’avaient pas encore voté.

— Six voix contre cinq, reprit-il… Notre mascotte s’appelle donc « Patou » !

— Hourra ! s’écrièrent ceux qui avaient choisi « Patou ».

— Hou ! râlait derrière, le groupe de « Coco ».

— Attendez ! objecta Pauline. Les profs n’ont pas voté. Nous avons absolument besoin de leurs voix !

Se tournant vers leurs professeurs, elle demanda :

— Pour quel nom votez-vous ?

Alban Jolibois répondit d’un air amusé, afin de dédramatiser la situation.

— Nous ne pouvons pas voter, car c’est votre chien. Je trouve que vous avez choisi son nom tout à fait démocratiquement. Il mérite donc de s’appeler « Patou ».

— Hou ! grondèrent les uns.

— Bravo ! se réjouirent les autres.

Et au milieu, l’animal aboyait de façon ininterrompue, étonné par tous ces hurlements. Il voulait à tout prix participer à la joie collective. Tous éclatèrent de rire en le voyant frétiller de la queue et courir parmi les enfants, lui criant son nouveau nom : « Patou », « Patou », de tous côtés.

Mais quand Pierre Valorie suggéra que l’on se remette en marche pour gagner le Centre technique de réduction, ils sentirent dans son élocution une certaine inquiétude et tous reprirent la route, sans discuter…

 

Lorsqu’ils eurent franchi le rond-point qui précédait Torrente, ils s’avancèrent dans la rue principale qui devait les mener dans le centre-ville.

Patou, qui les devançait, passait d’un trottoir à l’autre et se mit à japper tout d’un coup au milieu de la chaussée. Le son de sa voix résonna bruyamment tellement l’avenue était calme… Une impression d’abandon régnait dans la commune et augmenta l’angoisse de Pierre Valorie. Cette ambiance étrange imposa instinctivement le silence au sein de la bande qui marchait lentement, d’un air interrogateur. Personne ne posait de questions alors que tous auraient bien voulu commenter ce qu’ils ressentaient.

Ils passèrent devant une boulangerie qui étalait dans sa vitrine de nombreux bonbons et autres viennoiseries, mais curieusement, aucun d’entre eux n’eut envie d’y goûter. Leur esprit était trop occupé à essayer d’analyser ou de comprendre la raison du malaise qui les habitait. Ils prirent, sur leur droite, une ruelle sinueuse que Pierre Valorie connaissait et qui était un raccourci pour rejoindre plus vite la place de la mairie. Là encore, la voie était déserte…

Ils progressaient précautionneusement quand un claquement violent se fit entendre derrière eux. Tous se retournèrent en même temps.

— Là ! chuchota Salem, indiquant de son doigt le premier étage d’une maison, à dix mètres d’eux… C’est un volet mal fixé qui vient de cogner le mur avec le courant d’air !

Effectivement, il recommença à battre peu de temps après.

À moitié rassurés, ils continuèrent leur chemin. Cette rue tournait maintenant à gauche et devenait plus sombre à cause de son étroitesse. Patou aperçut, sur le rebord d’une fenêtre, un chat gris qui les observait sans bouger. Il fonça sur lui et l’obligea à abandonner les lieux précipitamment. Ils quittèrent enfin la ruelle pour se retrouver de nouveau au soleil, sur la place.

— Je ne vois personne, s’étonna Manon.

— C’est vrai, affirma Lisa… et les maisons sont toutes fermées !

— Vous savez ce qui se passe, Monsieur ? risqua Pauline, en observant son professeur.

Celui-ci n’entendit même pas la question tant il regardait fixement le Centre technique qui était à côté de la mairie. Il paraissait ailleurs, comme s’il avait reçu un choc en pleine figure et qu’il s’en remettait à peine.

— Monsieur… insista-t-elle. Vous savez ce qui se passe ?

Il la dévisagea d’une façon si effrayante qu’elle prit peur à son tour. Il ne disait toujours rien et les autres membres de l’équipe attendaient, eux aussi, qu’il s’explique… Qu’il parle, au moins…

Il se retourna subitement vers ses trois collègues et scruta leurs visages dans un silence mortel. Aucun d’entre eux ne s’exprimait et pourtant ils restaient figés, comme si le temps s’était arrêté…

— Bon, lança Lucas à la cantonade… Allons voir !

Cela réveilla sans doute les autres adultes qui sortirent de leur stupeur et crièrent ensemble, en direction des enfants…

— Non ! N’approchez surtout pas !

Dans cette incompréhension la plus totale, plus personne ne savait quoi dire. Les jeunes se regardaient en se demandant si les professeurs n’étaient pas devenus fous.

Pierre Valorie tenta de contrôler sa respiration et se força d’expliquer calmement aux élèves les raisons de son comportement.

— Voilà, commença-t-il. Je n’osais pas encore y croire, mais depuis que j’ai essayé d’appeler en vain le Centre technique, j’ai peur que le pressentiment que j’avais ce matin ne se confirme. Pour l’instant, je vois que la porte du bâtiment est fermée. Je ne peux donc rien conclure sans vérifier tout d’abord s’il y a toujours quelqu’un dedans…

Il s’arrêta de parler un moment pour souffler un peu, puis reprit.

— Si nous arrivons à rentrer en contact avec le personnel du Centre, nous sommes sauvés. Si, par contre, nous n’avons plus la possibilité de parvenir à l’intérieur… cela signifierait que tous les habitants de la région sont déjà miniaturisés et qu’il n’y aurait plus personne… pour s’occuper de nous…

Il respira de nouveau et s’accrocha au bras de Jade Toolman qui était la plus proche.

— Autrement dit… nous serions abandonnés à notre sort… et notre petit groupe serait désormais… tout seul au monde !

— Mais, Monsieur… s’étrangla Colin. Pourquoi ne vouliez-vous pas qu’on y aille ?

— Si effectivement l’immeuble est vide… Il existe un système de défense robotisé qui empêche toute infiltration dans le centre. C’est une sécurité qui était prévue pour éviter la dégradation de l’édifice pendant au moins plusieurs années. Le temps que les hommes-miniature puissent organiser leur nouvelle vie, à leur échelle, en toute tranquillité. Dans ce cas, son approche est hasardeuse. Par prudence, nous devrions faire un test avant de prendre des risques inconsidérés.

Ils s’assirent par terre pour réfléchir à un plan d’action, tout en contemplant le bâtiment devenu soudainement à leurs yeux une véritable forteresse. Sa conception était plutôt sobre et les façades présentaient des fenêtres étroites, uniquement à l’étage supérieur. Ils réalisaient qu’elles étaient renforcées, en raison de la couleur opaque du verre. L’aspect métallique de la porte laissait aussi supposer qu’elle était sans doute blindée.

Salem, bien que cette situation ne le contrariât pas, n’osa quand même pas exprimer son contentement et proposa une idée.

— On pourrait peut-être prendre cette mobylette qui est posée contre le platane et mettre son moteur en marche… puis la diriger sur la porte du Centre. Qu’en pensez-vous ?

— Oui, acquiesça Alban Jolibois. D’autant plus qu’elle est fixée à une petite carriole… Elle pourra tenir debout toute seule sans problème !

— Pourquoi ne bloquerions-nous pas le guidon pour éviter qu’elle soit déviée de sa trajectoire ? rajouta José.

— D’accord, conclut Pierre Valorie. On n’a qu’à faire ça… Mais ne vous approchez pas trop du Centre… Compris ?

 

Une fois autour de l’engin à deux roues, ils furent rassurés de voir qu’il n’était pas attaché.

Pendant qu’ils vérifiaient si le réservoir contenait encore de l’essence et que la carriole était bien vissée au porte-bagages, ils entendirent un énorme bruit métallique, tout près d’eux. Apeurés, ils stoppèrent leur activité et se tournèrent vers cet affreux tintamarre.

— Ne vous inquiétez pas, expliqua José, tout en finissant de détacher un élément de gouttière qui pendait sur la maison d’à côté. C’est pour fixer le guidon de la mobylette !

José était d’un naturel bricoleur et il s’appliqua à tordre le morceau de canalisation, tout juste arraché, pour joindre le guidon à la selle. Cela faisait une barre suffisamment rigide pour maintenir la roue avant dans son axe. Sous les yeux approbateurs de ses camarades, il démarra le moteur et monta sur la mobylette en tournant nerveusement la poignée d’accélération par petits coups saccadés. Après avoir contourné les quatre premiers platanes, quand il estima être bien dans la direction de la porte, il bloqua la poignée en pressant fortement le morceau de zinc avec sa main. Le cyclomoteur commençait à prendre déjà pas mal de vitesse.

— Saute de la mob ! hurla Lucas dans sa direction… Saute !

Ses deux pieds étaient maintenant sur la selle et d’un coup, il lâcha les commandes pour se jeter par terre et rouler dans un massif de fleurs qui se trouvait là.

Couché dans ce bouquet plein d’arômes, il suivait du regard la mobylette qui s’approchait de la centrale. Elle percuta de plein fouet la porte grise et s’éleva en l’air, poussée par l’élan de la carriole. Pendant qu’elle se retournait, une forme bizarre arriva subitement du toit et dirigea l’axe de son canon vers l’engin. Un faisceau lumineux s’en dégagea et atteignit le « deux roues » qui s’enflamma illico. Les pneus explosèrent sous l’effet de la chaleur et il ne restait bientôt plus, devant la porte, qu’une carcasse noire, toute fumante.

 

Le bâtiment apparaissait de plus en plus flou aux yeux des jeunes spectateurs immobiles, car ils le voyaient désormais à travers leurs larmes. Tous avaient compris qu’ils se trouvaient une fois de plus orphelins.

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